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 Terrorisme, sécurité et argent.

20/4/2010

 

Terrorisme, sécurité et argent.

Nos sociétés contemporaines sont-elles condamnées — au regard de la persistance de la menace — à intégrer le terrorisme comme une nouvelle donne chronique, au même titre que les catastrophes naturelles, les épidémies, les accidents de la route ou les guerres qui émaillent leur parcours ? C’est ce que suggèrent de faire deux universitaires, un Américain et un Australien, dans un livre à paraître en 2011 et dont ils donnaient récemment une synthèse dans Foreign Affairs (*).

John Mueller, politologue de l’université publique de l’Ohio, aux Etats-Unis, et Mark G. Stewart, professeur de génie civil à Newcastle, en Australie, proposent carrément une sorte de nouvelle «rationalité» sur la question (Thinking rationally about terrorism). La nouvelle équation vise à «contenir», plus exactement à «faire avec» le risque chronique que présente le terrorisme pour nos sociétés au moindre coût. Au même titre que pour le sida, l’alcoolisme, l’addiction aux drogues et d’autres maux, l’intelligence de la chose consiste, aussi, à «faire du résultat», à défaut de faire du profit. Ainsi, dans le livre à paraître, sous le titre fort éloquent de «Terror, Security, and Money : Balancing the Risks, Benefits, and Costs of Homeland Security» (Terreur, sécurité et argent: équilibrer les risques, les avantages et les coûts de la sécurité intérieure), ils estiment qu’«un regard sur les statistiques réelles suggère qu'il (le terrorisme) présente un risque acceptable — si bas que les dépenses destinées à en réduire davantage la probabilité ou les conséquences ne sont guère justifiées». A l’alarmisme ambiant, ils substituent une sorte de «fatalité», rejoignant ainsi certains responsables, comme l'ancien secrétaire américain à la Sécurité intérieure, Michael Chertoff, qui ont analysé le concept sous un angle plus approfondi pour parvenir à la conclusion que la lutte contre le terrorisme est appelée à prendre une «signification existentielle forte» (an "important significant existential"), au sens de banalisation : «Au cours des dernières décennies, les universitaires, les décideurs et les régulateurs du monde entier ont développé des techniques d'évaluation des risques afin de mesurer ces risques pour l’existence humaine, comme l’usage des pesticides, la pollution et les centrales nucléaires. Dans l’ensemble, ils ont réuni un consensus important selon lequel ces risques sont acceptables.» Un risque inacceptable est dit «manifeste», au sens de l'intérêt évident ou manifeste qu’il présente à partir d’une décision de la Cour suprême des Etats-Unis qui date des années 1980 relative à la menace à laquelle s’exposent les travailleurs lors de l'inhalation de vapeurs d'essence. Elle a conclu que le risque de mortalité annuelle — la possibilité qu’un travailleur meure par inhalation chaque année — était de 1 sur 40 000 et qu’il était dès lors inacceptable. Depuis, cette jurisprudence a fait tache d’huile : en règle générale, les risques considérés comme inacceptables sont ceux jugés susceptibles de tuer plus de 1 sur 10 000 ou 1 sur 100 000 par an. À l'autre extrémité du spectre des risques se trouvent ceux qui sont considérés comme acceptables, et il se forme également un certain niveau ou degré d'accord sur cette zone de risque. Des recherches approfondies et des consultations publiques ont permis à la Nuclear Regulatory commission des Etats-Unis de décider, dès 1986, que le risque de décès liés aux accidents dans les centrales nucléaires ne doit pas dépasser 1 sur 2 millions par an et 1 sur 500 000 par an à partir de la date d’exploitation des centrales nucléaires. Les gouvernements d’Australie, du Japon et du Royaume-Uni ont établi des fourchettes similaires pour évaluer les risques. Aussi, l’examen des décisions de 132 réglementations gouvernementales portant sur l'exposition du public à des agents cancérigènes de l'environnement situe le niveau d’intervention de la puissance publique à partir d’un risque de décès annuels individuels dépassant 1 sur 700 000. Chose impressionnante, l'étude a révélé une grande cohérence entre un large éventail d'organismes fédéraux sur ce qui est considéré comme un niveau de risque acceptable. Une sorte d’«accord général» semble ainsi se dessiner dans les pratiques réglementaires de plusieurs pays développés sur les niveaux acceptables des risques qui établit des normes à ne pas dépasser. Ces normes sont établies pour fournir une solution viable, acceptable et directrice aux politiques publiques de prévention et de répression des risques. Dans tous les cas, des mesures et des règlements destinés à réduire les risques essentiels doivent satisfaire des considérations de coûtavantage. «Les dangers qui se situent dans la gamme acceptable, parce qu'ils sont moins urgents, doivent être combattus par des mesures relativement peu coûteuses. Les dangers dans la gamme acceptable sont peu préoccupants, voire négligeables, alors les précautions nécessaires pour réduire leurs risques encore ne mériteraient guère d'être poursuivies, à moins qu'elles ne le soient à bon marché. «Si le département d’Etat à la sécurité intérieure (US Department of Homeland Security) veut appliquer une approche fondée sur le risque de prise de décision, comme il prétend souvent le faire, ces critères d'acceptation des risques semblent être les plus appropriées.» Les deux auteurs fournissent un tableau comparatif des risques de «fatalité annuelle» dans lequel sont recensés les guerres, les cancers, les accidents de la circulation, les crimes, l’intifada ( ?!), les accidents domestiques et le terrorisme. Pour devenir inacceptable au regard des conventions de risque établies — elles tolèrent un risque de décès annuel de 1 sur 100 000 — le nombre de morts des suites d’attentats terroristes aux États- Unis et au Canada devrait augmenter de 35 fois, de plus de 50 fois en Grande-Bretagne (à l'exclusion d'Irlande du Nord) et de plus de 70 fois en Australie. Le système a de la marge. A titre comparatif, le terrorisme nord irlandais a occasionné 1 758 morts entre 1970 et 2007, l’attaque terroriste sur les États- Unis en 2001 avait fait 2 982 morts, alors que la totalité des actions terroristes enregistrées contre ce pays entre 1970 et 2007 avait fait 3 292 morts. Aux États-Unis, le cancer a provoqué à lui seul la mort de 560 000 personnes en une seule année (en 2009), alors que les accidents de la circulation en ont fait 34 017 (en 2008), les homicides 14 180 (en 2006), les catastrophes naturelles 6 294 (entre 1999 et 2008). Vous courez un risque sur 540 de périr de cancer contre un risque sur 3,5 millions d’être victime d’un acte terroriste aux États- Unis ! Et cela a suffi pour justifier l’occupation directe de deux pays musulmans et l’humiliation de tous les autres ! Michael Bloomberg, maire de New York, avait raison de faire remarquer, en 2007, que les gens ont plus de chances d'être frappés par la foudre que par le terrorisme. Les risques annuels de mortalité du fait du terrorisme sont du même ordre que les risques d'utilisation d'appareils domestiques (200 décès par an aux États-Unis) ou de l'aviation commerciale qui reste le moyen de transport le plus sûr (103 décès par an). Les Américains ont deux fois plus de chance de périr dans une catastrophe naturelle et près de mille fois plus de chances de rendre l’âme dans un accident que dans une attaque terroriste. Une conclusion générale peut être également tirée s’agissant des coûts économiques directs et indirects agrégés. Le Royaume-Uni, qui semble faire face à une menace terroriste beaucoup plus forte que les États-Unis, consacre néanmoins deux fois moins d’argent par habitant pour sa sécurité intérieure. «Parce qu'ils sont si manifestement intentionnels, les décès résultant du terrorisme suscitent des émotions particulières et provoquent des réactions politiques immédiates, les citoyens exigeant que les politiciens fassent quelque chose. Beaucoup de gens les considèrent comme plus difficiles à supporter que les décès pour d'autres causes.» Afin de faire face aux aspects émotionnels, psychologiques et politiques du terrorisme, une étude récente du département d’État à la sécurité intérieure suggère de considérer les vies humaines perdues du fait du terrorisme comme ayant une valeur deux fois plus grande que celles résultant d'autres aléas : «Un milliard de dollars dépensés sur les économies d'une centaine de morts du terrorisme peut être considéré comme équivalent à 1 milliard de dollars consacré à épargner deux cents morts d'autres dangers.» C’est Nixon qui disait à propos des incidences de la guerre du Vietnam sur l’opinion américaine que la mort d’un GI constituait un drame pour l’opinion américaine, alors que celle de milliers de Vietnamiens ne représentait qu’un chiffre. Les pôles dominants du capitalisme financier gagnent naturellement à transférer vers la périphérie les nuisances les plus ravageuses occasionnées par le terrorisme : massacres collectifs, intolérances, agressions contre les femmes, la création et les lumières. Tout cela paraît bien cohérent et donne davantage de sens à la guerre contre l’ignorance et la bêtise, sous quelque idéologie qu’elles se drapent.
A. B.

(*) John Mueller and Mark G. Stewart, Thinking Rationally about Terrorism, Foreign Affairs, April 2, 2010.

Source : http://lesoirdalgerie.com

Category : TERRORISME ET VIOLENCE DANS LE MONDE | Write a comment | Print

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