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 Le syndrome Mugabe.

27/4/2010

 

Le syndrome Mugabe.

Des pans entiers du sérail dirigeant semblent frappés par le «syndrome Mugabe». Non qu’ils croient sincèrement au protectionnisme, au nationalisme, au socialisme ou à d’autres «ismes», révolus ou tempérés par une soif générale de libertés, mais tout simplement pour se donner le temps d’asseoir leurs intérêts économiques avant de se mettre en compétition interne et externe.
Ainsi, notre pays renoue allègrement avec la gestion administrée des années 1970, moins ses mots d’ordre populistes si naïfs de «compétence, engagement et intégrité». Le système a failli dans sa version néolibérale comme il a failli dans sa version socialiste et ce ne sont pas les effets de manche médiatisés au nom du nationalisme économique qui pourront y changer quoi que ce soit. Le climat délétère et inaltérable de fuites de capitaux, par commissions et surfacturations interposées, est l’expression la plus vulgaire de l’extraversion de l’économie «nationale», une formule impropre pour dire «locale». Le divorce entre l’État et la société, la détérioration du climat social et l’aggravation des inégalités décrédibilisent, de façon irrévocable, les velléités protectionnistes des tenants de la décision administrative et de l’ordre rentier et bureaucratique, occulte et discrétionnaire. Cet ordre-là ne peut plus faire illusion, il est complètement éculé, consumé : «Et comment craindre son abandon quand je ne connus pas ses faveurs», disait le grand poète arabe Hallâj. Récemment, une nouvelle épidémie est venue frapper nos décideurs économiques : le «syndrome Mugabe». Pour rester au Zimbabwe, un nouveau slogan y fait florès aujourd’hui, celui d’«économie indigène». S’attaquant, quarante ans plus tard, aux effets dévastateurs de la colonisation anglaise porteuse d’inégalités sociales, Robert Mugabe, président indéboulonnable depuis 1987, signait en mars dernier un décret d’application pour une loi dite «d’indigénisation» qui plafonne la prise de participation des étrangers à 51 % des actions des entreprises d’un capital de moins d’un demi-million de dollars (le privilège de prendre possession de plus grand revenant à la puissance publique intervenant au moyen d’un Fonds d’indigénisation).. Ce qui, en son temps, pouvait s’apparenter à une noble cause destinée à lever les barrières raciales mises à l’accession à la propriété fait aujourd’hui de son protagoniste la risée du monde. Les tenants du protectionnisme sont pour la plupart dans des situations risibles. Pour rester au Zimbabwe, jadis réputé «grenier à blé de l’Afrique» et aujourd’hui menacé de famine, l’analphabétisme s’y installe dans des proportions alarmantes, le taux de chômage frôle allègrement les 80 %, l’espérance de vie y est tombée de 60 ans à 37 ans au cours des 15 dernières années, alors que l’inflation affiche un taux à dix zéros vous imposant toujours de troquer un panier de billets contre un panier de légumes, avant que l’adoption (salvatrice) du dollar américain en 2009 ne vienne juguler ce fléau. Pourtant, le Zimbabwe, au même titre que tous les pays ayant de bonne foi emprunté les voies sans issue des socialismes spécifiques, africains et autres, a déjà connu en 2000 les affres d’une loi sur la réforme agraire qui, au nom de la réduction des inégalités (redistribution des terres des fermiers blancs aux Zimbabwéens), a appauvri la paysannerie. Résultat : le pays passe en quelques années d’exportateur à importateur net de produits agricoles. A toute chose malheur est bon. Le Zimbabwe de Mugabe, pour se redonner de l'espace politique, a dressé les Noirs contre les Blancs et ruiné un pays potentiellement riche, offrant par la même occasion un contre-exemple parfait à l’aile radicale de l’ANC, chez leur voisin sud-africain. Dans cette réforme, la nomenklatura s’est accaparée les meilleures terres, alors que les paysans pauvres n’avaient aucune aptitude ou capacité technique ou financière à succéder à leurs anciens maîtres. Le Zimbabwe enregistre l’un des plus mauvais scores africains de l’indice de perception de la corruption de Transparency International : outre les soupçons et accusations de malversations, une gestion de l’offre catastrophique et un sous-investissement chronique font que les robinets de Harare n’ont plus d’eau de 5 heures du matin à 22 heures le soir. Est-il sage, dans ces conditions, de confier le contrôle sur toute une partie de l’industrie à ces mêmes autorités en proie à l’échec et à la corruption ? Du coup, le statut de la propriété se trouve précarisé : l’indice international des droits de propriété relègue le Zimbabwe au 121e rang sur 125 pays. Comme pour la réforme agraire, la «loi d'indigénisation» évite de questionner la bourgeoisie locale sur sa capacité à succéder utilement et avantageusement aux étrangers, sur fond de fuite de compétences, de gabegie, de délabrement du secteur bancaire et d’analphabétisme chronique qui font du climat des affaires dans ce pays l’un des plus mauvais au monde, à la 159e place du classement de la Banque mondiale et à l’avant-dernier rang d’une liste de 134 pays du classement de Global Competitiveness Report (on se consolera nous, Algériens, d’être légèrement devant). Les dictatures ne font plus recette et le Zimbabwe en est une parfaite illustration. Le train de réformes monétaires et réglementaires engagées par le leader de l’opposition, Morgan Tsvangirai, en 2008, dans le cadre de sa cohabitation au pouvoir avec Mugabe, a permis de renouer avec la croissance économique (ramenée à 4,9 %), après que le PIB eut chuté de près de 40 % en 10 ans. Le président Robert Mugabe, qui occupe le pouvoir depuis l’indépendance du pays en 1980, s’est vu obligé d’accepter comme Premier ministre son opposant politique de toujours, Morgan Tsvangirai, chef du Mouvement pour le changement démocratique, suite à l’accord de partage du pouvoir signé en septembre 2008. Cette parenthèse semble malheureusement fermée et la «récréation terminée », comme on disait chez nous. La loi d’indigénisation menace de ruiner tout espoir de reprise. Le transfert de 51 % du capital entre les mains de Zimbabwéens voulu par cette loi signifie pour un étranger renoncer à garder la haute main sur la gouvernance de son entreprise. Outre l’incapacité d’un secteur privé qui tire sa légitimité de sa seule proximité avec le pouvoir, l’État n’a par ailleurs pas les moyens financiers de mettre en œuvre sa propriété sur plusieurs grosses entreprises à travers le Fonds d’indigénisation du Zimbabwe. Comment le Fonds d’indigénisation du Zimbabwe financera ces acquisitions alors que les coffres sont vides et que son existence même dissuade l’afflux de capitaux étrangers ? Les États africains ont pour fâcheuse habitude de mesurer leur puissance à celle de la «virilité» supposée de leurs leaders, mesurée à l’aune des paramètres les plus grotesques, où les effets de manche le disputent à la violation des droits les plus élémentaires, sur fond d’aliénations et de mimétismes au regard de l’ancienne puissance occupante. On restera avec la sagesse orientale pour méditer cet autre propos de Rümi : «Une fois parvenu à ce point, arrête-toi et ne te préoccupe plus de rien. La raison n’a plus de pouvoir ici. Quand elle arrive à l’océan, elle s’arrête, et même le fait de s’arrêter n’existe plus pour elle.» «L’Afrique a besoin d’institutions fortes, pas d’hommes forts», soulignait avec force Gerard LeMelle, directeur exécutif d’Africa Action, la plus vieille des organisations américaines de défense des droits humains dédiées au continent noir, sur le site du think-tank américain Foreign Policy In Focus(*).
A. B.
(*) «Africa needs strong institutions, not srong men»,
voir Foreign Policy In Focus, 5 mars 2010.

Source: http://lesoirdalgerie.com

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