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 Ingouchie : les masques de la terreur.

28/4/2010

 

IngouchieIngouchie : les masques de la terreur.

Nazran, Sleptsovsk, Karaboulak (Ingouchie) Envoyée spéciale.

Avec ses maisons de briques rouges, ses oies, ses potagers, l'Ingouchie, république du Caucase au sud de la Russie, a l'apparence d'un gentil comté bucolique. A l'aéroport, pas de contrôles, pas d'hommes armés comme jadis, à l'époque des guerres russo-tchétchènes (1994-1996 et 1999-2002), mais des familles qui se donnent l'accolade. Sur le parking, un groupe d'hommes âgés marchande âprement des bottes traditionnelles, cuir noir et talons plats, qui passent de main en main.

Malgré ce calme apparent, cette république musulmane, voisine et cousine de la Tchétchénie, ne connaît pas de paix. Une guerre larvée fait rage entre les forces de l'ordre et la guérilla islamiste. Explosions, tirs, assassinats sont le lot quotidien. Depuis le début de l'année, les violences ont fait 260 morts, policiers, poseurs de bombes et civils confondus, selon les données de Mashr, une organisation ingouche des droits de l'homme créée par les familles des victimes.

Sur la grand-route, les signes de la guerre sont là. Pendant le déminage des bas-côtés, une colonne de blindés marque le pas. Les tankistes portent des masques noirs, les démineurs aussi. Dans cette zone du Caucase en proie à la violence, les hommes masqués sont partout.

Leïla Plieva, la soixantaine, ne vit plus depuis qu'ils ont embarqué son fils Aliskhan. Le 4 novembre, jour de la fête nationale russe "de l'Unité", Leïla se reposait chez elle, dans le petit bourg de Plievo. A midi, six voitures sans plaque d'immatriculation ont encerclé la maison, une vingtaine d'hommes armés et masqués se sont rués à l'intérieur pour s'emparer du jeune homme. Ligoté, un sac scotché sur la tête, Aliskhan a été jeté sur la banquette d'une voiture. L'opération a duré quelques minutes. Qui sont-ils ? Où l'ont-ils emmené ? Pourquoi ? Leïla ne sait pas. "C'est pas tes affaires !", lui ont répondu les masques quand elle a demandé des nouvelles de son fils. Une chose est sûre : Aliskhan, 29 ans, a disparu.

Avant cette disparition, cette mère de huit enfants ne s'intéressait ni aux assassinats ni aux enlèvements. Prise par sa vie de famille et son travail de laborantine au dispensaire de Nazran, la capitale ingouche, elle en avait vaguement entendu parler, mais elle "n'y prêtait pas attention".

Cette femme digne, blouse blanche et foulard à croisillons bleus noué sur la tête, nous reçoit au dispensaire. Une fois la porte du petit cabinet médical refermée, elle confie son angoisse : "Si mon fils a fait quelque chose, qu'on le juge ! Qu'on le fusille s'il est coupable ! Tout, plutôt que cette incertitude !"

Leïla a élevé quatre garçons et quatre filles. Tous ont fait des études, presque tous ont un métier, une anomalie dans cette région agricole et pauvre, où le chômage des jeunes atteint 80 %. Sa fille aînée est chirurgien à l'hôpital local, le cadet étudie à l'Académie des troupes des missiles stratégiques à Saint-Pétersbourg. La famille n'est pas pratiquante, n'a pas de lien avec la guérilla, ne s'intéresse pas à la politique.

De santé fragile, Aliskhan donnait un coup de main à ses frères aînés dans leur atelier de menuiserie. Le soir, il étudiait l'économie par correspondance. "Il sortait peu, n'allait pas à la mosquée", rapporte sa mère. Après l'arrestation, elle et son mari ont frappé à toutes les portes : commissariats, parquet, ministère de l'intérieur. Le président ingouche, Iounous-Bek Evkourov "a été averti, il a donné des ordres mais il faut croire qu'il n'y peut rien", dit-elle en écrasant une larme avec le poing.

A ce jour, personne ne sait où est son fils, encore moins qui le détient. Leïla pense qu'il est aux mains "des services". Elle les a reconnus à leur tenue de camouflages. Et "qui, sinon eux, peut se permettre de mettre des masques et de circuler dans des voitures sans plaque d'immatriculation ?", explique-t-elle la voix tremblante de colère.

Au nom de la lutte contre le terrorisme, les hommes masqués ont tous les droits. Ils encerclent les maisons, se faufilent dans les cours, emmènent les jeunes hommes ou les tuent sur place. Ils se présentent rarement, arrêtent sans mandat. L'impunité leur est garantie. Ils sont au-dessus des lois, "au-dessus de tout ce qui vit", comme résumait l'écrivain Alexandre Soljenitsyne à propos de la police politique soviétique (NKVD, Guépéou, MGB), le bras armé des purges staliniennes.

Dans la grande salle à manger de la ferme familiale, au 55, rue Pavlova, à Ordjonikidzevskaïa, Aminat Makhloeva se morfond elle aussi dans l'angoisse. Son fils Maskhoud a été emmené le 29 octobre par des hommes masqués, son maillot de corps retourné sur la tête, le tout scotché avec du ruban adhésif. Khamoutkhan, le père, son petit chapeau musulman traditionnel sur la tête, veut croire que son fils "est encore vivant".

La demeure est spacieuse et claire avec ses murs blanchis à la chaux, les objets sont rares. "Lors d'une perquisition en 2008, les policiers ont volé la chapka et le kinjal (couteau traditionnel) du grand-père et d'autres objets", explique le père, un ancien maçon. Il est allé se plaindre aux autorités, sans suite.

Un peu plus loin à Sleptsovsk, les Albakov sont encore sous le choc. Le 10 juillet, les hommes masqués ont emmené le fils, Batyr, 26 ans, ingénieur mécanicien à l'aéroport local, pour "une vérification d'identité". Il n'est pas revenu. Onze jours plus tard, son corps a été retrouvé dans un bois à Archty en Ingouchie. Selon la version officielle, Batyr, "un combattant" selon les médias, a été tué lors d'une "opération spéciale" de la police tchétchène conduite par le député de la Douma (Chambre basse du Parlement russe) Adam Delimkhanov.

A Moscou, l'information est prise au sérieux. Sur place, personne n'y croit, surtout pas les médecins qui ont vu la dépouille mortelle. Outre deux impacts de balle, le corps de Batyr portait des marques de torture - hématomes, coups de couteau - et sa main gauche était "à moitié arrachée, découpée à l'arme blanche", selon les médecins. La famille va porter plainte, sans illusions. Les bourreaux "sont intouchables". L'ultime espoir réside en la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg (CEDH). Des compensations sont versées aux familles des victimes d'exactions, mais les recommandations de la Cour ne sont pas appliquées.

Les disparus restent disparus, les coupables ne sont jamais retrouvés, comme c'est le cas en Tchétchénie. Les 467 000 Ingouches (recensement de 2002), colonisés par les tsars au XIXe siècle, déportés par Staline en 1944, vivent aujourd'hui une répression presque comparable à celles subies par leurs voisins tchétchènes, le peuple frère, même si, eux, n'ont jamais eu de velléités de se détacher de la Russie. L'impunité est totale. Albert, juriste de l'organisation de défense des droits de l'homme Memorial à Nazran assure que, "en six années de travail à Memorial", il n'a "pas vu une seule affaire résolue parmi celles qui sont passées devant les juges à Strasbourg".

S'adresser à la Cour européenne n'est pas sans risques. En janvier, Zinaïda, la femme d'Adam Medov, un Ingouche enlevé en 2004 par les forces russes de sécurité, s'est vu allouer 35 000 euros par la CEDH. Entre-temps, elle a dû quitter la Russie. De l'argent lui avait été proposé en échange du retrait de sa plainte. Comme elle refusait, les menaces ont suivi, elle a fait ses valises. Les hommes masqués n'aiment pas la publicité. Derrière les masques se cachent les représentants de l'ORB2, une division du ministère de l'intérieur placée sous les ordres directs du pouvoir fédéral. Le général Arkadi Edelev, un ancien des services de sécurité (FSB) devenu vice-ministre de l'intérieur de Russie, est leur grand patron. Ces escadrons sont constitués de Russes envoyés en mission dans la région, qui agissent avec le soutien d'auxiliaires tchétchènes (les nervis du président Kadyrov, appelés "Kadyrovtsy") et ingouches.

Le QG de l'ORB2 est à Grozny. En Ingouchie comme en Tchétchénie, ses représentants arrêtent sur dénonciation ou d'après des listes de suspects établies dans chaque village avec l'aide de la police, de l'imam et d'informateurs. "Ils travaillent n'importe comment, se trompent dans les identités, on dirait qu'ils ne savent pas vraiment qui ils arrêtent", déplore Timour, qui dirige le bureau de Memorial, à Nazran.

Fondée en 1989 par l'ancien dissident Andreï Sakharov, Memorial est une des rares organisations à rendre compte des exactions dans le Caucase. Le 15 juillet, Natalia Estemirova, l'âme du bureau de Grozny, a été enlevée puis exécutée. Comme elle, tous ceux qui dénoncent, enquêtent, témoignent, se battent pour le respect des lois et des libertés, risquent la mort.

Les défenseurs des droits de l'homme ne pèsent pas lourd face aux hommes masqués. Leurs méthodes sont celles du NKVD à l'époque des purges staliniennes. Les dénonciations et les aveux sous la torture ont valeur de preuves. La balle dans la tête est l'option qu'ils préfèrent. La menace et la peur jouent les premiers violons. "C'est parce que les gens ont peur que les services peuvent se permettre d'agir comme ils le font", explique Timour, à Nazran.

Le 6 août, lors d'une "opération spéciale" dans le village ingouche de Kantychevo, les hommes masqués se sont emparés d'Adam Khatouev, 21 ans. D'après la famille, ils l'ont exécuté froidement dans la cour de la ferme familiale avec un pistolet. Après avoir tiré plusieurs fois en l'air, ils ont déposé l'arme sur le cadavre, "un combattant", diront les agences de presse locales. Après, les forces spéciales sont allées chez les voisins pour relever les identités. Quand les représentants de Memorial sont passés juste après pour recueillir les témoignages, personne ne voulait parler. Les gens avaient peur. Ils ont fini par dire ce qu'ils avaient vu à condition que leurs noms ne soient pas cités. Or, "sans témoins, pas de poursuites", explique Timour.

Magomed Moutsolgov, qui dirige l'association Mashr pour la recherche des disparus (175 personnes depuis 2002), dénonce un "système de terreur commun à toute la région". Staline disait : "Pas d'homme, pas de problèmes", ce principe est plus vivant que jamais, assure-t-il. Lui aussi reçoit des menaces, il préfère ne pas y penser. Songe-t-il à émigrer ? "Si je pars, qui va faire mon travail ?"

Son nom figure sur une liste de personnes à éliminer. Il l'a su au mois d'août. La liste comportait aussi le nom de l'opposant Makcharip Aouchev. Il a été tué par balles au volant de sa voiture, sur une route de Kabardino-Balkarie, une république voisine, le 25 octobre. Enrichi grâce à la vente de matériaux de construction, militant actif de l'opposition, il avait ses entrées partout. Pas une manifestation, pas une pétition ne se faisait sans son concours. Sa mort a suscité un tollé en Ingouchie.

En 2007, Makcharip Aouchev avait réussi à sortir son fils et son neveu des griffes des hommes masqués. Pire, il avait révélé l'existence de leur prison secrète à Goïti, un village en Tchétchénie. Les deux jeunes garçons avaient été libérés, in extremis. Un peu plus et ils étaient passés par les armes. Signe d'une exécution programmée, leur passeport et leurs effets personnels avaient été brûlés.

"Les services n'ont jamais pardonné à Makcharip. Ils l'ont tué. C'est un message venu de très haut : taisez-vous sinon on vous fait la même chose", dénonce un de ses proches, soucieux que son nom ne soit pas divulgué. Il raconte comment, quelques semaines avant sa mort, le 15 septembre, Makcharip était invité à une réunion du conseil de sécurité à Magas, où siège l'administration. Il avait eu un entretien avec un haut gradé du FSB. Sur le chemin du retour, des hommes en uniforme avaient tenté de l'enlever, il leur avait échappé. "Un mois et demi après, ils ont fini par l'avoir ! Et ça va continuer. C'est un système. La Russie n'a plus besoin de la peine de mort puisque les opposants sont tués à chaque coin de rue", assure son ami.

L'assassinat de Makcharip Aouchev a porté un coup à la crédibilité du président ingouche Iounous-Bek Evkourov. Nommé il y a un an par le Kremlin en remplacement d'une direction brutale et corrompue, le nouveau président a gagné la confiance de son peuple. Il est accessible, reçoit ses concitoyens, les écoute, n'hésite pas à consulter les militants des droits de l'homme. A l'unisson du Kremlin, ce général du renseignement militaire (GRU) parle de "liquider" les chefs de bande soutenus "par les services étrangers", mais il comprend aussi que les méthodes des services russes sont le meilleur terreau pour développer l'extrémisme qu'ils prétendent combattre.

Récemment, il a interdit le port des masques, les arrestations sans mandat, les voitures sans immatriculation. Mais quel levier a-t-il contre les puissants siloviki, ces hommes en épaulettes issus des services et proches du premier ministre, Vladimir Poutine ?

Pour Magomed Moutsolgov, le président Evkourov, doté des meilleures intentions, "n'a aucun contrôle ni sur les forces de l'ordre ni sur les services". Même s'il salue le petit vent de liberté amené par l'arrivée du général, il estime que les enlèvements et les assassinats ont redoublé d'intensité ces derniers mois. "Le système n'a pas changé", soupire-t-il.

Sur la route de l'aéroport, les démineurs ont gardé leur masque. Dans l'autobus, des femmes âgées, en fichu, leur sac serré sur les genoux, conversent à voix basse. Au poste de contrôle, à la sortie de Nazran, elles hochent la tête d'un air entendu. Un soldat debout sur son blindé regarde passer le bus, le regard hautain sous son masque. L'une des femmes me chuchote à l'oreille : "L'ours russe nous a colonisés par le sang, nous a déportés en Asie centrale en 1944, a tué 150 000 Tchétchènes pendant la guerre, et maintenant il nous chasse comme des lapins sur un champ de tir."

 Marie Jégo

 Source : http://www.lemonde.fr

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