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 Questions à Silvia Serrano (sur la Tchétchénie)

3/5/2010

 

TchétchénieQuestions à Silvia Serrano (sur la Tchétchénie)

Silvia Serrano est chercheuse à l'Observatoire des États post-soviétiques de l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO).

Entretien mis à jour en novembre 2006.

 Pourquoi, parmi les vingt et une "républiques nationales" de Russie, la Tchétchénie a-t-elle été la seule à s’opposer de façon frontale au pouvoir fédéral ?

Les relations avec la Russie ont été conflictuelles dès les premières tentatives de coloniser le Caucase. Dès la fin du XVIIIe siècle, le cheikh Mansour lançait la résistance puis, au XIXe siècle, les Tchétchènes ont combattu plus de trente ans aux côtés de l'imam Chamil, lui-même originaire du Daghestan. La colonisation n'a jamais complètement abouti, et des révoltes ont émaillé la période soviétique, jusque dans les années 30.

La déportation de l'ensemble de la population en février 1944 devait mettre le point final à la pacification. Les Tchétchènes n'ont toutefois pas été les seuls à résister à la Russie ou à être déportés, mais ils sont les seuls à avoir conservé leur statut de peuple majoritaire sur leur territoire. Depuis leur retour et le rétablissement de leur République (en 1957), alors que la proportion de "nationaux" augmentait par rapport à celle des Slaves, l'équation "un peuple=un territoire", pierre angulaire de la politique soviétique des nationalités, s'est affirmée, renforçant d'autant plus les revendications nationalistes que leur légitimité était alimentée par une mémoire historique tragique.

La Russie mène-t-elle en Tchétchénie une guerre contre le terrorisme islamiste ?

Les premiers "barbus" ne sont apparus qu'en 1995-1996, comme conséquence de l'isolement de la République et de la déstructuration sociale liés au premier conflit. Il convient toutefois de se méfier du terme "islamisme" qui recouvre des réalités très variées. Les groupes radicaux jouissant de généreux financements étrangers, et dont il est difficile de mesurer le poids réel, sont entrés en opposition avec les confréries soufies qui structurent l'islam traditionnel tchétchène. Les attentats terroristes (notamment les terribles prises d'otages du théâtre de la Doubrovka en 2002 et d'une école à Beslan en 2004) qui se sont multipliés avec l'affaiblissement de la résistance et l'éloignement de toute perspective de règlement négocié, n'avaient pas tous la même dimension religieuse, les revendications restant le retrait des troupes russes.

Le spectre du terrorisme islamiste a en revanche été utilisé par Moscou pour justifier une campagne dont les buts sont flous, multiples, fluctuants et différents selon les acteurs. Au-delà des perspectives purement électorales (la guerre ayant contribué à imposer Poutine comme héritier de Eltsine), la Tchétchénie devait permettre, à bon compte semblait-il, de restaurer l'image de grande puissance d'une Russie "humiliée" par la perte de l'empire et la perspective de l'extension de l'OTAN à l'Est.

L'absence d'une véritable politique caucasienne de l'Etat fédéral et la délégation des responsabilités au niveau local ont pu encourager tous ceux à qui la guerre profite. Contrôle des matières premières, mainmise sur les fonds alloués à la reconstruction, pillage et rançonnement des populations civiles : l'appropriation des ressources liées à la guerre ont souvent constitué la logique principale de sa poursuite, même si la pacification était le but avoué.

Quelle est la différence entre le premier conflit de Tchétchénie (1994-1996) et le conflit actuel ?

L'adhésion de l'opinion publique russe à la reprise de la guerre contraste nettement avec la période 1994-96. Les médias y sont pour quelque chose car les télévisions russes diffusaient alors largement les images des destructions, les interviews des chefs de guerre, et des mères de soldat à qui les combattants tchétchènes rendaient leurs fils prisonniers. Les leçons en ont été tirées et, en 1999, la guerre de l'information a précédé les opérations terrestres. Les attentats meurtriers de l'été ont renforcé l'image du Tchétchène sanguinaire, même si l'identité des auteurs reste inconnue. Des règles drastiques sont imposées pour les correspondants dans la région : l'assassinat en octobre 2006 d'Anna Politkovskaïa, de Novaya gazeta (www.novayagazeta.ru) rappelle les risques considérables encourus par les rares journalistes à couvrir le conflit, les ONG ayant, elles, un accès restreint à la République.

L'évolution interne de celle-ci a également joué un rôle. L'incapacité des autorités tchétchènes indépendantistes à endiguer la criminalité a contribué à rendre leur cause peu populaire. Alors qu'avec l'accord signé par les présidents Eltsine et Maskhadov en mai 1997, qui mettait un point final au premier conflit, les perspectives d'une reconnaissance de l'indépendance et de la normalisation des relations avec la Russie nourrissaient tous les espoirs, aujourd'hui la population tchétchène, démunie de tout, épuisée par sept ans de guerre, découragée par les dissensions internes de ses dirigeants, abandonnée à son sort par la communauté internationale, est dépourvue de tout projet.

En quoi la guerre reflète-t-elle l'état de l'armée russe ?

Comme le premier conflit, elle reflète certains problèmes endémiques de l'armée russe : soldes non ou irrégulièrement versées, conscrits envoyés au combat sans préparation, concurrence entre les différents corps, entre les différents ministères de force. Cela dit, les exactions commises en Tchétchénie ne sont pas imputables à la déliquescence des troupes et aux abus d'une soldatesque hors contrôle : leur caractère organisé atteste d'une volonté de destruction d'un peuple. Les camps de filtration, par exemple, sont constitués en véritable système. La découverte récente de charniers témoigne du caractère massif des crimes contre les civils. La hiérarchie militaire et politique encourage, organise et couvre les exactions, comme en témoigne le procès du colonel Boudanov, accusé du meurtre d'une jeune Tchétchène, qui tourne à la réhabilitation des militaires accusés de crimes de guerre. L'élection du général Chamanov au poste de gouverneur de la région d'Oulianovsk montre à quel point des militaires qui devraient être traduits devant des tribunaux pour crimes de guerre jouissent d'images positives.

Quelles sont les répercussions du conflit au niveau régional ?

Elles ont longtemps été limitées, donnant tort aux Cassandre qui prédisaient un embrasement général du Caucase, voire une réaction en chaîne emportant toutes les entités "nationales" de la Fédération russe. En réalité, le précédent tchétchène joue plus comme repoussoir que comme modèle. Toutefois, la poursuite des opérations militaires entraîne une violence accrue dans l'ensemble du Caucase du Nord, qu'elle soit imputable à l'action de combattants qui jouent la carte de l'extension géographique, ou qu'elle soit due à la rupture d'équilibre sans lien direct avec le conflit tchétchène. Le recours systématique à la violence en Tchétchénie même produit de l'instabilité dans l'ensemble du Caucase du Nord, à tel point que les régions limitrophes sont aujourd'hui tout autant le théâtre des opérations. Sur le moyen, voire le long terme, cette évolution peut avoir des conséquences imprévisibles, y compris dans le Caucase du Sud, notamment en Géorgie.

En revanche, la guerre n'affecte fondamentalement pas les relations entre la Russie et les autres pays de la région, l'Iran et même la Turquie, qui adopte également une attitude réservée.

Comment expliquer la faiblesse des réactions internationales ?

Alors que l'arrivée au pouvoir de Poutine suscitait les espoirs d'une stabilisation de la Russie, les Etats européens ont rivalisé d'attentions pour s'allier les bonnes grâces du maître du Kremlin. Quoi qu'on en ait dit, les intérêts occidentaux au Caucase, en particulier septentrional, sont limités, le contrôle des oléoducs transportant le pétrole de la Caspienne ne constituant qu'un élément parmi d'autres des relations avec Moscou, modeste au regard des autres préoccupations stratégiques et économiques, et du poids de la Russie dans les approvisionnements de l'Europe en gaz. D'autre part, personne ne voit d'un bon œil l'accession à l'indépendance de petits Etats issus de la Russie, négligeant la spécificité tchétchène. On préfère donc fermer les yeux sur les violations des droits de l'homme, d'autant que la relative indifférence des opinions publiques occidentales n'incite pas les gouvernements à réagir. La Russie a toutefois été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l'Homme.

Qu'en est-il du processus de normalisation ?

Dès l'occupation de l'ensemble du territoire tchétchène par les troupes russes, au printemps 2000, Moscou a amorcé un processus qualifié de "normalisation", accompagnée d'une politique de "tchétchénisation", c'est-à-dire du transfert de prérogatives à une administration tchétchène prorusse sous la botte. On voulait ainsi signifier, contre toute évidence, que la guerre était terminée, et qu'il s'agissait de permettre au pays de se rétablir. Un référendum sur la constitution puis des élections présidentielles et législatives se sont ainsi tenues en 2003. Mais en mai 2004, Akhmad Kadyrov le président tchétchène pro-russe était assassiné. Depuis, son fils Ramzan, contrôle de facto la République, ses milices paramilitaires sont les principales responsables des disparitions, tortures et exactions, alors que les autorités politiques et militaires trouvent jusqu'à présent des avantages à cette sous-traitance de la terreur.

 

La guerre est-elle finie ?

L'assassinat, en mars 2005, d'Aslan Maskhadov, président élu en 1997 et chef de la résistance, constitue un tournant dans le conflit car sa disparition met fin à toute perspective de solution politique négociée. Si la guérilla était déjà très affaiblie -plusieurs "commandants historiques" avaient été abattus ou s'étaient rendus-, Moscou remporte ensuite plusieurs gros succès symboliques : le successeur d'Aslan Maskhadov, Abdoul-Khalim Sadoulaïev, est lui aussi tué, et surtout, Chamil Bassaïev subit le même sort, en juillet 2006. Ces éliminations physiques ne mettent pas fin aux affrontements : des échauffourées parfois très violentes ont toujours lieu, même si leur fréquence semble diminuer. Cette sortie de conflit par un long pourrissement, imputable en grande part à l'épuisement de la population et à l'absence d'horizon, ne doit pas faire oublier qu'aucun des problèmes n'est réglé.

Malgré l'impasse actuelle, les perspectives les plus inquiétantes concernent le moyen terme : alors que le pays est entièrement détruit, que deviendra cette génération née après l'effondrement de l'URSS, qui n'a rien connu que la guerre, a été peu ou mal scolarisée, et dont une importante partie souffre dans sa chair des séquelles de la guerre ?

Source : http://www.ladocumentationfrancaise.fr

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