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 Problématique algérienne

19/5/2010

Problématique algérienne

Dépendance économique et rente

Dire que l'économie algérienne est par trop  dépendante des hydrocarbures, c'est énoncer une évidence. Il ne semble pas qu'il soit possible d'exprimer les choses autrement en effet, sachant que cette  activité représente à elle seule près de 40% de la production globale et compte pour 98% dans les revenus extérieurs du pays.

Pour autant, avons-nous fait  autre chose que constater un état de fait en disant cela ?

Oui, cent fois oui, pense une frange de l’opinion, qui, s’il y avait une correspondance exacte entre présence dans les médias et représentativité réelle, traduisible dans les urnes, devrait être identifiée à l’écrasante majorité de la société. On sait depuis maintenant au moins deux décennies qu’il n’en est rien, que ce groupe, éclaté,  bien qu’il se fédère quelquefois, constitue une minorité.

Ce secteur de l’opinion, aussi bruyant qu’impuissant, croit n’avoir plus grand-chose à savoir dès lors qu’il détient la vérité essentielle, l’alpha et l’oméga, du système algérien dans son ensemble, dans sa double dimension économique et politique. Partant de ce constat de dépendance aux hydrocarbures, il a abouti, depuis seulement un certain nombre d’années, à l’idée que cette dépendance est constitutive de l’être même du régime politique, auquel il fait semblant de s’opposer. Vainement, puisque la société s’en détourne dans son écrasante majorité, ne croyant pas qu’il soit porteur d’une véritable alternative.

Des économies qui sont dans une situation peu ou prou similaire à celle de l’économie algérienne,  abstraction faite de la nature de la dépendance, n’en manquent pas dans le monde. Le Japon, et peut-être plus encore, la Chine, sont très dépendants de leurs exportations. Si bien qu’il suffit d’une contraction de la demande à l’échelle mondiale, comme cela est d’ailleurs le cas actuellement, pour que leur économie s’en ressente très négativement. Si la récession actuelle devait durer plus longtemps qu’on est généralement porté à le croire, on verrait combien est risqué de faire dépendre la production de la demande extérieure.

Le Royaume-Uni est dépendent à hauteur de 25%   de son secteur financier. On admettra que c’est loin d’être négligeable. Une crise financière, comme celle qui continue de sévir aujourd’hui, et qui peut très bien se révéler plus coriace qu’il a d’abord semblé, peut amener un chamboulement de la structure économique de ce pays, ce qui, naturellement, ne se fera pas sans quelques convulsions.

La France est plus dépendante du tourisme que de son industrie pour ses ressources extérieures, dont on sait de plus qu’elles  sont inférieures à ses dépenses, en tout cas depuis un certain nombre d’années. Sans la monnaie commune, ce pays  aurait du mal à vivre au-dessus de ses moyens, comme c’est le cas actuellement. Il  serait obligé de dévaluer sa monnaie, dans l’espoir de rendre ses produits plus compétitifs sur le marché extérieur,  avec pour conséquence aussi de diminuer d’autant sa consommation interne, c’est-à-dire le niveau de vie de sa population.

Quant à la première économie, l’américaine, ses déficits extérieurs ne sont pas seulement abyssaux, ils méritent depuis longtemps d’être qualifiés de structurels. Ce pays dépend non seulement des produits extérieurs, mais de l’argent que ses partenaires commerciaux gagnent à vendre à d’autres que lui. C’est en effet grâce aux capitaux des pays excédentaires qu’il finance ses déficits. L’Algérie est maintenant du nombre de ses fournisseurs de capitaux, à un rang modeste toutefois.

Les Etats-Unis attendent de la Chine qu’elle réévalue sa monnaie, à l’effet d’en renchérir les produits. Ce qui par là même occasion rendrait les produits américains plus compétitifs. Mais la Chine s’y refuse obstinément. Ce qui implique que les déficits américains vont continuer de croître. Mais jusqu’à quand ? Serait-ce jusqu’à l’effondrement du dollar ? Ni la Chine ni les pays détenteurs de capitaux excédentaires  dans cette monnaie, les pays exportateurs de pétrole notamment, n’ont bien sûr intérêt à ce que le dollar  tombe. Car ce serait, en partie seulement ou totalement, leur propre ruine.

Une notion plus politique qu’économique

Il ne viendrait pourtant à l’esprit de personne appartenant au secteur de l’opinion dont toute l’élaboration théorique se résume à la notion de rente, de dire que dans ces dépendances respectives s’épuise la réalité de chacune des économies qui en sont marquées.

Certes, ces opposants au système politique algérien, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient tous en même temps opposants au pouvoir algérien, n’ont jamais abordé la question sous l’angle de la dépendance, et en établissant des comparaisons à une échelle mondiale. Qu’une économie dépende jusqu’à  l’excès des exportations, de la finance, ou même du tourisme, leur semble un gage de force et de santé, en aucune façon une faiblesse, un vice qui marque, qui définit de part en part. Même une économie consommant plus qu’elle ne produit, comme celle des Etats-Unis, ou à un degré nettement moindre, la française, leur semble comporter infiniment moins de vices, ou de tares, que l’économie algérienne. Parce que celle-ci, disent-ils, est rentière, à la différence de celles qui seraient seulement déficitaire à l’aune d’un critère donné.

Il ne faut jamais perdre de vue que chez eux  la notion de rente n’est pas seulement économique. En fait, elle l’est très peu. Il ne serait même pas faux de dire qu’elle n’est jamais purement économique. L’usage le plus courant qui en est fait est en réalité exclusivement politique. C’est ainsi qu’on peut imaginer un pays  dépendant à 100% de l’exportation d’un seul produit qui, cependant,  au point de vue de nos gens, ne mériterait pas d’être qualifié de système rentier, à l’image du régime algérien. De sorte qu’il faut se demander si cette notion n’est pas créée  pour rendre compte uniquement de ce dernier. Ce serait un instrument théorique qui ne vaudrait que pour un cas particulier. Chose bien curieuse.

Cette notion de rente n’est pas économique. Et pour cause, au point de vue de la théorie économique, des revenus ne sont rentiers que dans la mesure où celui qui exploite la ressource et celui qui la possède sont deux personnes, morales ou pas,  différentes. Or, l’Algérie, à travers Sonatrach notamment, exploite  la plus grande partie des gisements pétroliers et gaziers du domaine minier national. Les entreprises étrangères opérant dans le secteur payent une redevance et une fiscalité spécifique. C’est uniquement dans cette proportion que l’économie algérienne est, en toute rigueur, rentière. Et encore, elle ne le serait que dans l’instant,  les prélèvements opérés sur les intervenants étrangers devant, au moins en partie,  servir à transformer la structure économique, c’est-à-dire à faire baisser  le degré de dépendance aux hydrocarbures.

Une collectivité nationale théorique  disposant d’importantes ressources minières  qu’elle ferait exploiter par des entreprises étrangères, pour vivre des royalties servies par celles-ci, mériterait seule d’être qualifiée de rentière.

N’étant pas purement économique,  cette notion ne peut donc être que politique, mais néanmoins au sens large de ce mot. C’est pourquoi du reste on la trouve plus souvent sous la forme  de «système rentier» que d’«économie rentière». La notion de système en effet n’est pas univoque,  unidimensionnelle, elle tend à renvoyer à une réalité complexe où ce qui ressort à l’économie et ce qui relève du politique, mâtinés ou non d’aspects historiques et sociologiques, s’imbriquent intimement, mais où, cependant,  l’on sent que ce sont les aspects politiques qui emportent la primauté.

Dès lors, que veut-on dire quand on dit qu’un système est rentier ? Ce qui revient à s’interroger en somme sur la nature du système rentier algérien, ou plus exactement de l’opinion qu’en professe une certaine opposition, vu que   cette qualification, ayant été inventée pour lui, ne s’applique proprement  qu’à lui. Les gens qui en usent, ou qui en abusent, signifient par là, de toute évidence, que le pouvoir algérien (à proprement parler l’Etat algérien même, puisque ce qui en est dit ne vaut  pour toutes les équipes qui ont dirigé le pays depuis 1962) dispose de moyens financiers qu’il ne tient pas du travail de la société civile mais d’une source naturelle, du sous-sol en l’occurrence.  Bien que  cette richesse appartienne théoriquement  à la collectivité nationale, elle est toutefois contrôlée par un groupe politique, qui, tout en en réservant la meilleure part à lui-même, la « saupoudre » sur toute la société, suivant pour ce faire une sorte de droit de préséance,  en vertu duquel plus bas on se situe dans l’échelle sociale, moins drument on est « arrosé ». Encore qu’il faille  être un complet paria pour ne rien voir tomber dans son escarcelle.

Rente et dérivés

Voilà le contenu essentiel de cette matrice appelée le système rentier. Tout le reste en découle par déduction, ou plutôt par reformulation de cette même première vérité. Par jugement analytique aurait dit E. Kant, puisque tous les développements ultérieurs existent déjà  dans la définition,  si bien que nous n’apprenons rien que nous ne sachions déjà.

Et d’abord ceci : un pouvoir qui ne doit rien à la société, à qui au contraire celle-ci doit les moyens de sa subsistance, ne peut être que faussement démocratique, quand du moins il lui prend fantaisie de se donner pour tel. Il se trouve que depuis quelques mois cette lubie lui est passée, du fait d’une conjoncture pétrolière exceptionnelle, précisément. Du coup, nous voilà revenus à la toute première forme revêtue par le système, celle de parti unique. Mais pas vraiment cependant, puisque le pluralisme, quoique sans avenir, n’est pas formellement abrogé. Par définition aussi, un système rentier comme celui-là n’est pas basé  sur la compétence de ses servants, mais sur leur allégeance. Mais leur allégeance à quoi ? Au système ? Non. Un système est une réalité abstraite. Il s’incarne dans une personne, le président de la République, et c’est à celui-ci que l’allégeance est faite. Du moment qu’il n’est pas fondé sur le travail et la  production, mais sur une richesse toute faite, dont il n’y a plus qu’à se servir, il va de soi que le système rentier est  aussi une école du vice. De ce dernier personne ne serait  épargné. Il atteindrait aussi bien les couches les plus abondamment « imbibées » que celles se situant au plus bas de l’échelle sociale, bien qu’il ne parvienne à ces dernières  que de misérables miettes, le minimum de survie.

Cet aspect moral, ou plutôt ce constat de déliquescence morale (une expression dont les tenants de la théorie ne craignent pas de se servir, même quand leur intention est d’en appeler à la vertu de tous) rend quasiment impossible une action politique visant au changement du système. Est-ce en effet à des âmes mortes de se charger de quelque chose d’aussi éprouvant à tout point de vue que le renversement, pacifique, d’un ordre politique aussi diaboliquement échafaudé ? D’un système dont l’un des effets à terme serait de créer un homme nouveau, l’homme de la rente. Impensable, en effet. C’est précisément cela qui explique pourquoi les contempteurs de la rente – qui, par définition, en dépendant comme tout le monde,  à cette différence  qu’eux-mêmes ont gardé une indépendance d’esprit suffisante pour se rendre compte de la malédiction qu’elle représente – n’ont toujours pas réussi à entraîner derrière eux  la majorité du peuple. La majorité, par la force des choses, appartient corps et âme à la rente. Elle s’avilit dans l’allégeance aux maîtres de cette dernière.

Conclusion : la politique ne sert à rien, aussi longtemps que la rente est assez abondante pour être distribuée au plus grand nombre. Maîtres de la rente, c’est beaucoup dire en réalité. C’est que tout le monde est dominée par la rente, est à son service. Abdelaziz Bouteflika croit gouverner l’Algérie, en fait il est gouverné par la rente. C’est elle qui lui dicte sa conduite,  tant il est vrai que tenir la tête d’un système, ce n’est pas y présider nécessairement. C’est le système qui fait le pouvoir, ce n’est pas le contraire. Dans une situation comme celle-ci, où tout le monde est voué au culte de la rente, faut-il s’étonner que la corruption règne en maître ? Que non !

En effet, une richesse qui est donnée, qui n’est pas produite par un travail, et donc par quelqu’un ou des personnes repérables, auxquels elle reviendrait de plein droit, est dans le principe un bien mal acquis. Inévitablement, la rente instaure un système de pillage, où chacun fait tout ce qu’il peut pour s’adjuger la meilleure part. La corruption, dans ces conditions,  ne peut être tenue pour un épiphénomène. C’est à l’évidence une réalité fondamentale. Autant dire l’autre nom de la rente.

Par Mohamed Habili 

Source : http://www.lesdebats.com

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