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 Ras Keltoum, dans le massif du Chélia

3/6/2010

 

Ras Keltoum, dans le massif du Chélia

par Farouk Zahi

« J'étais dans l'Aurès, je me sentais en sécurité… j'étais protégée par une tribu. La sauvagerie, c'est en Europe que je l'ai apprise ! » Germaine Tillion.

Par cette radieuse matinée de mai 2010, des amis de Batna m'invitaient à une escapade dont peu de personnes pouvaient se voir offrir. Une incursion dans le massif du Chélia, cœur palpitant de l'expugnable chaîne montagneuse de l'Aurès. Aussitôt dit, aussitôt fait, l'équipée constituée de Rachid, Amar et de moi-même était conduite par Chabane, le cicérone. A peine Tazoult (ancienne Lambésis) dépassée, que nous bifurquons à droite vers la route qui mène à Foum Toub. Le col de Chechar (simple homonymie avec le Chechar de Khenchela) à 1500 mètres d'altitude, permet la vue imprenable sur la plaine de Lardane. Verdoyante par ce printemps pluvieux, elle offre à la vue une féerie de couleurs. Le paisible petit hameau de T'Zouket semble somnoler sous l'effet du soleil bienfaisant, trois jeunes filles en tenue domestique suivaient leur chemin. Le col de Ain Tinn, blessé par sa station de concassage, semble défier le temps. A gauche de la route, le vallon de Tibikaouine est un ravissement pour l'œil. Le nouveau logement rural supplante inexorablement la vieille masure faite de terre. Les logis se serrent parfois pour marquer l'appartenance clanique ou se dispersent au gré des lopins. L'eau, puisée dans le filet d'eau du lit d'oued, crée l'enchantement ; la palette bigarrée est constituée de l'altier peuplier, du grenadier, de l'inévitable abricotier, de l'olivier ou du nouvel arrivant, le pommier.

A l'approche de Foum Toub, une plaque commémorative métallique, dont on déchiffre difficilement le contenu, renseigne sur le fait de guerre que conduisait le chahid Naji Najaoui, un certain 9 novembre 1954. Le bilan très lourd subi par les forces coloniales aurait été de 300 tués et 150 blessés ; à la suite de quoi la population des lieux fut transférée en masse. Cet ancien village, aux ruelles rectilignes et à la caserne de gendarmerie de type « sofitica », signes qui ne trompent pas sur les desseins coloniaux d'alors, devait être une place forte de la colonisation. Le silo, encore présent sur les lieux, indique que l'endroit devait être un grenier céréalier important. A soixante-dix kilomètres de notre point de départ, Yabous, dans la wilaya de Khenchela, est la première halte. Au vu des remorques tirées par des tracteurs et stationnées sur la place, le village, prospère d'apparence, semble tirer ses profits des travaux agricoles. Un buraliste livre la presse quotidienne, même si tous les titres sont arabophones, la ruralité du village ne l'empêche pas d'être au fait de l'événement. Un magasin d'articles de sport avec pignon sur rue offre pour les jeunes des palladiums et des survêts de bonne facture. En rebroussant chemin sur une petite distance, la route nous offre le choix entre deux voies, celle de gauche qui rallie Timgad ou celle de droite qui monte encore pour ceinturer le massif du Chélia, reconnaissable par sa cédraie apicale et clairsemée. Le parcours du vallon encaissé fait découvrir une nouvelle activité récréative qui présage un tourisme local naissant. De petites buvettes de fortune offrent aux passagers des rafraîchissements et des grillades, attablés à même les vergers. Des tables de jardin sous parasol ou carrément sous l'abricotier dispensent des moments d'agréable farniente.

Al'entame de la côte sur la droite, un chantier s'affairait autour d'une station de refoulement d'eau potable. La saignée béante du talus laissait entrevoir une imposante conduite en acier d'amenée d'eau du barrage de Koudiet Medouer vers Arris, au cœur des profondeurs aurésiennes.
Œuvre titanesque s'il en était, elle était là, pas très loin du lieu où Naji Nejaoui et ses compagnons ont consenti le sacrifice suprême pour que leurs congénères vivent dignement, un jour. Il a été remarqué, lors de cette randonnée, le nombre d'engins de travaux publics qui mordaient les talus et les collines ; pour les uns, c'est la conduite d'eau, pour les autres, c'est la conduite de gaz naturel. La belle route de montagne est moins fréquentée maintenant, les rares véhicules qui y passent appartiennent pour la plupart aux rares résidents des lieux. Ichmoul, appelée anciennement Médina, nous ramenant de nouveau dans la wilaya de Batna, est annoncée à 12 km. Bouhmama, dans la wilaya de Khenchela, est annoncée à 20 km. Ces villages relativement éloignés et qui ceinturent la base du Chélia renseignent un tant soi peu sur la superficie de ce massif forestier. Ichmoul, visible au loin, est laissée à droite, à hauteur du « vieux Médina ». La route en lacis l'offre alternativement à la vue. En contrebas, une plaine verdoyante s'offre à nous ; il s'agirait des « Pères Blancs ». Des missionnaires auraient tenté, sur une vingtaine d'années, de s'implanter en vain. L'islamité de cette région berbérophone a déjoué toutes les tentatives de christianisation. Elles s'en retournèrent d'où elles venaient, toutes bredouilles.

 Apparemment, le pommier est devenu le maître des champs de cette contrée jadis réputée pelée. La fixation des populations rurales ne semble plus être un vain mot. Les hameaux de Inoughissène, de Timestaouine, reviennent à la vie. Ceci est perceptible aux voix d'élèves fusant à travers les fenêtres des classes ou du dispensaire flambant neuf ou de la mosquée à deux étages accolée à la falaise. Les quelques virages en épingle à cheveux annoncent déjà la couleur, de majestueux cèdres font leur première apparition. Sacré ou profane, le cèdre ne laisse pas indifférent. Un vieux cèdre, nu comme un ver, mort depuis certainement longtemps, rappelle, par on ne sait quel rapprochement, le corps d'un être humain. Il fait peine à voir ; on en est triste. Au dernier virage, c'est le centre de vacances de la Société agricole pour l'aménagement forestier de l'Aurès (SAFA) qui pointe le nez.

La dizaine de cabanons et l'intendance construite en dur s'intègrent parfaitement à la butte sur laquelle ils sont érigés.    La plateforme ceinte de cèdres explose littéralement sous la poussée des racines rebelles. Elles pourfendent la roche, la pénétrant comme s'il s'agissait d'une pâte molle. L'époustouflance de la clairière est à couper le souffle, l'horizon est barré par la chaîne bleuâtre des monts des N'Memcha ; à tire-d'aile, Béber et de Chachar ne sont pas si loin. En contrebas, une immense vallée laisse apparaître les domaines forestiers des Béni Melloul à droite et ceux de Sidi Ali à gauche. Un kiosque fait de latte de cèdres, tenu par des jeunes gens, offre l'ombrage d'une cabane et de la viande cuite sur le grill.

 Une nouvelle convivialité de campagne, est peut-être en train de naître. A quelques mètres encore de là, un petit restaurant est en phase de construction ; de petites cellules longent la falaise. Le sommet du Chélia, appelée par la tradition locale : Ras Keltoum, rappelle vaguement la tête d'une femme parée du diadème en argent. Culminant à 2326 mètres, il est, le sommet le plus haut de l'Algérie du Nord.

 L'enseignement colonial préparait les opinions à une autre Algérie du Sud, manière de suggérer le séparatisme politiquement prévu. Droit vers l'est, la modeste stèle de Hanbla annonce que de cette falaise de 60 mètres, la « Main rouge » des forces d'occupation, jetait dans le vide ses suppliciés. La charge émotionnelle que suggèrent ces lieux historiques, pour avoir abrité le P.C de la wilaya 1 historique, est irrascible. Les esprits de Si Mostefa Benboulaid et de Si Abbès Laghrour doivent observer avec amusement l'étonnement toujours admiratif des générations postérieures à la leur. Le silence est maintenant pesant pour qu'aucun commentaire ne sorte des gosiers asséchés par la morbide information. Que n'ont-ils pas enduré ces hommes et ces femmes, ces enfants et ces aïeux, pour avoir aspiré à vivre comme des humains? Il en fut, malheureusement, autrement.

 On continue à nous dénier la liberté d'expression, on continue toujours à vouloir bâillonner nos voix. Quarante-huit ans après, on a toujours peur de « Hors-la-Loi », mais on lève des stèles aux mains rougies du sang des innocents. Honnis soient ceux qui continuent à vouloir conquérir, non plus par le glaive, mais par le faux mensonger !

Après cette halte mémorielle, le groupe quitte les lieux non sans avoir poussé un profond soupir de soulagement. La mémoire qui n'a pas vécu ces affres tortionnaires est soudain libérée et jubile à la pensée d'être née libre, grâce aux sacrifices des anciens. La descente est maintenant entamée vers la plaine du Melagou, le centre urbain de Bouhmama est cette nouvelle capitale régionale de la pomme. L'incursion à droite du village fait découvrir une vaste plaine à prédominance arboricole pommière. Le logement rural du PPDRI colorié et presque rieur agrémente maintenant ces espaces jadis mornes et présage un renouveau agricole qui tend de plus en plus à disqualifier la ville au profit des espaces de l'économie rurale. Un monde nouveau en gestation est, en toute apparence, en train de voir le jour. La plaine herbeuse de Rmila, ancien grenier à blés, aux gras pâturages, prétend en matière d'élevage bovin à l'excellence. Elle érige la commune de Chélia en pôle agricole laitier. La conduite de gaz naturel avance inexorablement vers cette localité, par la seule grâce des excavateurs et du génie national. A quelques kilomètres de la bifurcation menant à Kais, une stèle au bord de la route rappelle, qu'en ce lieu appelé Théniet Loghrab, un groupe de maquisards, sous la conduite de Amar Achi, a intercepté une colonne militaire ennemie, le bilan s'établissait comme suit : 10 militaires éliminés, 05 Marocains faits prisonniers et 12 armes à feu récupérées. La route nationale reliant Batna à Tebessa s'offre dans toute sa largeur.

 Un imposant chantier de pose d'une conduite d'acier longe la route sur notre droite; il s'agit sans doute d'un gazoduc annoncé par une base de vie d'une firme italienne sous traitante de Sonelgaz. Une petite halte à Sidi Maancer nous fit découvrir, dans l'espace de la maison de jeunes, une plaque commémorative à l'effigie du Dr Laveran, découvreur du protozoaire du paludisme à Constantine, en 1880.

Le village portait le nom de cet illustre chercheur. Dans ce cas d'espèce, un mimétisme bienfaisant aurait dû se saisir de la communauté nationale pour que tous les toponymes et les lieux historiques soient dotés de tels attributs mémoriels.

 L'histoire de la nation se lira par les jeunes générations à travers de simples tablettes. Repus de tant de ressourcements identitaires, et de retour dans la capitale de l'Aurès, notre gratitude va à celui qui a feuilleté, pour nous, quelques pages de notre histoire nationale contemporaine. Il s'agit, en l'occurrence, d'un des fils de l'illustre martyr, Si Ahmed ben Abderrazak dit Si El Haouès.

Source : http://www.lequotidien-oran.com

 

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