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 L’écriture de l’Histoire et ses implications politiques en Algérie*

29/6/2010

L’écriture de l’Histoire et ses implications politiques en Algérie*
Par Lahouari Addi

Pourquoi un pays comme l’Algérie a des difficultés à débattre publiquement et sereinement du passé de la guerre de Libération nationale ? La réponse réside dans le fait que le régime actuel est issu de cette histoire et ses dirigeants ont été les protagonistes des conflits internes au FLN qu’ils refoulent. Ils construisent une histoire de la guerre de libération qui a commencé en novembre 1954 et qui s’est terminée par la victoire en 1962 et dans laquelle les Algériens et les responsables étaient unis.
Le régime se présente comme l’héritier du 1er Novembre 1954, alors qu’il n’est qu’un courant du mouvement national qui s’est imposé sur les autres. Ce qui est à souligner, c’est qu’il a exercé un monopole sur Novembre 1954 pour se présenter comme son incarnation légitime, et pour cela, il faut refouler les événements et les hommes qui contredisent ce récit. Le discours officiel retient que Boumediène a été chef d’état-major et que, à ce titre, il est le représentant légitime du mouvement national, en passant sous silence qu’il n’était pas un combattant de l’intérieur et que sa désignation à ce poste a été un compromis entre les trois B (Boussouf, Bentobal, Belkacem Krim) qui, chacun de son côté, pensait le manipuler, étant donné les qualités qu’il présentait à l’époque : timidité, faible personnalité et absence d’ambition. L’histoire officielle va refouler ces aspects qui contredisent le mythe de l’unanimité et de la continuité. Elle est une reconstitution désincarnée du passé où l’acteur est un personnage abstrait – le peuple – représenté toutefois par le leader. Si le leader n’est pas un maquisard, s’il a violé le Congrès de la Soummam en refusant le double principe de la primauté du politique sur le militaire et l’intérieur sur l’extérieur, s’il a opéré un coup d’Etat dès l’indépendance en renversant l’organe institutionnel légitime — le GPRA— il est alors urgent de mettre sous surveillance l’Histoire car elle risque de démentir la fiction sur laquelle le régime est construit. Cependant, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse et croire que l’histoire du pays est une succession de complots et de trahisons. Ce serait une erreur de parler de Boussouf, Boumediène et du MALG en termes négatifs et leur intenter des procès soixante ans après. Ces acteurs appartiennent à l’Histoire et, à ce titre, il faut les prendre pour des représentants de courants et de sensibilités enracinés dans la société. La force seule n’explique pas la défaite du GPRA face à l’état-major en 1962. Il y a eu probablement des raisons de conjoncture, mais l’explication fondamentale réside dans le fait que l’EMG a exprimé le populisme du mouvement national. Le Bureau politique proclamé à Tlemcen, et qui réunissait Ben Bella, Khider, Boumediène, Mohammedi Said, etc. a été la victoire du populisme bien ancré dans la culture politique des couches populaires. Comme universitaires, nous ne devons pas idéaliser la société et diaboliser les dirigeants. Cette société, à majorité rurale, exténuée par une colonisation qui lui a refusé l’insertion dans la modernité, a donné naissance à un nationalisme où l’utopie tient lieu d’espoir et qui est marqué par des limites idéologiques qui seront un obstacle à la construction de l’Etat de droit. De mon point de vue, seuls deux responsables ont essayé de dépasser ces limites : Ferhat Abbas et Aït Ahmed. Ferhat Abbas attirait l’attention sur le défaut de réduire la civilisation occidentale au colonialisme. Il souhaitait que l’Algérie apprenne de la civilisation occidentale, ce qui semblait être une trahison pour des responsables comme Mohammedi Said ou Houari Boumediène. Quant à Aït Ahmed, dès 1962, il voulait que la souveraineté passe de l’ALN à l’Assemblée nationale constituante. Ces deux hommes ont été mis en minorité parce qu’ils étaient en avance par rapport aux représentations de leur société, parce qu’ils n’avaient pas de soutien. Le commandant Moussa, que j’ai connu à Oran, m’avait expliqué qu’il voulait le multipartisme en 1962 mais il n’avait pas trouvé d’appui parmi les anciens maquisards de la Wilaya IV. Boumediène s’est opposé à Ferhat Abbas et à Aït Ahmed sur la base de divergences idéologiques et politiques profondes et non sur des bases personnelles. Boumediène était un militant sincère, mais il était limité intellectuellement. Son projet était voué à l’échec parce qu’il reposait sur une vision populiste et utopique qui niait l’essence du politique. Il voulait remplacer le politique par la morale. Il rêvait d’une Algérie industrialisée et développée avec des rapports d’autorité sans contrepoids institutionnel, rapports fondés sur la violence de la police politique (la fameuse Sécurité militaire). Il se réclamait du socialisme parce que cette idéologie moderne justifiait le parti unique et l’étatisation de l’économie. Il n’était pas anti-capitaliste, il était pré-capitaliste. Il n’avait pas perçu que le procès de travail industriel exigeait la mise en place d’une société civile à laquelle il était farouchement opposé parce qu’il ne supportait pas que les Algériens soient en compétition ouverte pour les biens et services et pour le pouvoir. Il parlait de révolution culturelle, mais elle signifiait essentiellement retour aux sources pour reconstituer la personnalité algérienne détruite par le système colonial, comme si l’identité était une substance immuable et insensible à l’Histoire. Dans le régime de Boumediène, ni l’Histoire, comme discipline académique, ni la sociologie ou la science politique n’ont leur place, parce quelles ont une démarche et un discours qui enlèvent toute légitimité au populisme. Cela explique le fait que l’Histoire ne se soit pas développée et qu’il n’y a pas eu de thèses ni sur Amirouche, ni sur Lotfi ou Zoubir, ni sur Boussouf et même sur Boumediène. Le passé reste prisonnier du présent sur lequel pèsent les orientations officielles. La lecture du passé est aussi un rapport de force du présent entre les intérêts politiques et idéologiques qui s’opposent dans la société. Les différentes sensibilités n’ont pas la même interprétation du passé. A cet aspect politique, s’ajoute la dimension théorique et épistémologique qui rappelle que l’Histoire n’est pas une description positiviste des faits passés, mais une reconstitution des événements pour leur donner une logique et une interprétation qui fait sens avec le présent. L’Histoire est une science sociale qui n’étudie pas une réalité objective comme celle du monde organique. L’historien ne peut pas revendiquer l’objectivité du chimiste ou du physicien. Cela voudrait-il dire que ses travaux sont subjectifs ? Evidemment non. Son objet est l’action humaine qui relève de l’interprétation, une double interprétation : celle des acteurs et la sienne. La question qui se pose est la suivante : l’Histoire est-elle une science ? Pour répondre, il faudra définir ce qu’est la science. La définition du dictionnaire est la découverte de la réalité et du caractère vrai des choses. Cette définition est valide pour le monde organique (chimie, physique…), mais pas pour le monde social dans lequel il n’y a pas de Vérité à découvrir. Les sciences sociales tentent de comprendre le sens que donnent les acteurs à leurs actions et à leurs valeurs. Par conséquent, elles interprètent le comportement des acteurs en les situant dans leur environnement social, politique, économique, culturel… Si je prends l’exemple du colonel Amirouche dont il a été beaucoup question ces dernières semaines, ce personnage renvoie à la Kabylie des années 40 et 50, au parti PPA-MTLD dont il était un militant, au système colonial qu’il haïssait, etc. Amirouche n’est pas seulement un individu avec sa psychologie propre ; c’est un élément d’une fresque aussi contradictoire que cohérente et à laquelle il ajoute sa touche personnelle. Par conséquent, l’Histoire n’est pas le récit de vies d’individus sortis de l’anonymat. C’est aussi l’analyse des conditions sociales et culturelles et des actions entreprises par les milliers d’anonymes qui forment des hiérarchies d’où émergent les Amirouche dans la Wilaya III, Lotfi dans la V, Si M’hamed dans la IV, etc. Et si ces individus sortent de l’anonymat et deviennent des chefs incarnés dans des visages familiers, c’est parce qu’ils sont représentatifs de convictions, de valeurs ou d’aspirations collectives qui leur donnent une pertinence historique. Par conséquent, il ne faut pas isoler Boussouf, Boumediène, Krim Belkacem… de leur contexte. L’historien n’est pas arbitraire dans ses choix d’étude. Il est tributaire de la mémoire qu’il essaye de discipliner en lui enlevant les dimensions mythiques. La mémoire d’un événement est un fait social où souvent le mythe est mobilisé pour donner au passé un caractère particulier dans l’identité du groupe. L’Histoire est aussi une mémoire, mais elle a ses propres règles, ses méthodes de construction du récit narratif. Elle utilise les archives, les documents, les témoignages, et confronte les points de vue. Tout ce travail est mené dans un champ académique qui a ses revues scientifiques, ses centres de recherche, ses congrès, etc., avec leurs procédures de vérifications des thèses et hypothèses. En un mot, l’Histoire est une mémoire validée par des critères académiques. C’est une science sociale et, en tant que telle, rencontre des obstacles épistémologiques qui renvoient à la culture en Algérie. L’Algérien moyen ne croit pas que le fait social relève de la sociologie, ou que le fait passé relève de l’Histoire, ou que l’acte marchand relève de l’économie politique. Tous ces actes sociaux relèveraient de la morale ou de la psychologie avec la grille de lecture du bon et du méchant. C’est ce qui explique du reste la popularité du discours islamiste. L’histoire demeure cependant une interprétation du passé, interprétation susceptible de changer de génération en génération en fonction des questionnements et des préoccupations du moment. C’est pourquoi elle est une réécriture permanente du passé par des historiens dont la profession est la recherche et l’enseignement à l’université. Si Boumediène est aujourd’hui critiqué publiquement et accusé d’être impliqué dans la mort de Amirouche, c’est parce que son régime a échoué. S’il avait réussi à développer le pays et à en faire un Etat de droit, cette accusation n’aurait aucun écho. Par conséquent, c’est le présent qui nous pousse à revisiter le passé en fonction des préoccupations du moment. Mais pour que ce passé soit le domaine de l’historien, il faut que celui-ci ait une autorité scientifique dans son domaine qui lui soit reconnue par ses pairs et par le public qui le lit. L’autorité scientifique suppose cependant l’existence d’un champ universitaire élaboré et indépendant du pouvoir politique, ce qui n’est pas le cas de l’Algérie où l’Etat cherche à exercer le monopole sur la mémoire, redoutant la concurrence de l’historien dans la production de la parole légitime sur le passé, ce qui débouche sur un conflit qui tourne en faveur de l’Etat. Que peut faire l’historien ? Soit s’exiler (le plus grand historien du mouvement national, M. Harbi, enseigne en France), soit participer au récit national de l’Etat et avoir des gratifications comme un poste de sénateur, soit se taire et ne rien écrire, ce qui est le cas de la majorité des historiens algériens qui, de temps en temps, interviennent dans la presse nationale sur des sujets consensuels. Ceci n’est pas spécifique à l’Algérie et je ne veux pas dire que l’Algérie est dirigée par des gens qui veulent cacher la vérité. La situation est un peu plus compliquée et renvoie à la formation du champ politique dans lequel il y a une lutte féroce pour le pouvoir. Dans les pays où l’Etat se construit, les rapports d’autorité ne sont pas institutionnalisés et les élites dirigeantes mobilisent toutes les ressources pour se légitimer, et parmi ces ressources, il y a la mémoire. Tout comme il est interdit à l’entrepreneur privé d’être un agent économique libre, au syndicaliste d’être autonome, etc., il n’est pas permis à l’historien de s’approprier une ressource de légitimation pour les élites dirigeantes. La mise sous tutelle administrative de l’université a pour objectif d’empêcher qu’émerge un discours en sciences sociales qui menacerait le discours du régime. Il faut empêcher l’apparition d’historiens, mais aussi de sociologues, de linguistes, d’économistes, de politistes, etc. qui auraient une autorité scientifique reconnue et qui seraient autonomes du pouvoir exécutif. C’est une lutte implacable de pouvoirs : le pouvoir exécutif n’accepte pas le pouvoir universitaire comme il n’accepte pas le pouvoir judiciaire, législatif, de la presse, ou le pouvoir économique, syndical, etc. Ce faisant, le pouvoir exécutif empêche la fondation d’un Etat de droit parce que celui-ci est l’articulation entre les pouvoirs sociaux. La vocation de la Constitution est d’institutionnaliser les rapports entre les différents pouvoirs. Dans les pays du Tiers- Monde, dans la mesure où la légitimité politique n’a pas pour source les élections, l’Etat transforme toutes les activités en source de légitimité, y compris le football. Par conséquent, toute parole en dehors de celle de l’Etat est subversive : pointer le dérèglement de l’économie nationale, parler de la faiblesse du pouvoir d’achat ou évoquer la mort du colonel Amirouche a des implications politiques. C’est ce qu’a montré la controverse au sujet du livre de Saïd Sadi. Ce dernier n’est pas historien, mais médecin et homme politique. Il a cependant le droit de dire ce qu’il veut sur le passé. La mémoire n’appartient pas aux historiens, ni à l’Etat. Sadi avance l’hypothèse selon laquelle le colonel Amirouche aurait été donné à l’armée française par des responsables politiques de l’époque. Il y a des indices mais pas de preuves irréfutables. Là, il y a débat. Cependant, il a raison sur un point : les corps des colonels Amirouche et Haouès ont été séquestrés dans une gendarmerie nationale et privés de sépulture dignes de leurs personnalités. Comment se fait-il que les corps de héros nationaux soient ensevelis dans une caserne pendant 20 ans ? Certes, le régime sous Chadli a réparé ce scandale en 1983, mais le crime a été commis par Houari Boumediène, le fondateur du régime actuel. Quelle lecture peut-on faire de cette controverse menée publiquement dans la presse et à laquelle les historiens n’ont pas pris part ? C’est une controverse politique où un homme politique a utilisé un symbole de la mémoire nationale pour délégitimer le fondateur du régime, le colonel Boumediène. Ceci renseigne sur l’épuisement idéologique du régime algérien qui n’a pas la capacité de défendre un de ses symboles. Plus que cela, un des colonels de wilaya, Ali Kafi, tout en réfutant la thèse du livre de Saïd Sadi, a sévèrement critiqué Boumediène en disant qu’il a été une catastrophe pour le pays. En réalité, le régime issu du coup de force de 1962 a achevé sa dynamique en octobre 1988, et il se maintient par la rente pétrolière et la violence d’Etat. J’espère que je vous ai convaincu que l’écriture de l’Histoire n’est pas une mince affaire et qu’elle a des implications politiques et théoriques qu’on ne peut ignorer.
L. A.
*Conférence prononcée à l’Université Mouloud- Mammeri le 16 juin 2010.

Source : http://lesoirdalgerie.com

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