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 Pays du SAHEL : sécurité et ingérences

27/7/2010

SahelMhand Berkouk. Professeur à l’Institut des sciences politiques et relations internationales à El Watan

« Il faut revoir notre concept de sécurité nationale »

Le Pr Mhand Berkouk pose un regard d’expert sur le chaos ambiant dans la région du Sahel. Il explique pourquoi cette région qui fait partie du pré carré français suscite aujourd’hui les appétits des grandes puissances notamment les Etats-Unis. Il met également le doigt sur la plaie de la mauvaise gouvernance et du déficit démocratique qui a, d’après lui, fait le lit d’Al Qaîda. M. Berkouk recommande, par ailleurs, aux pays du Sahel d’optimiser la coordination de leurs forces pour lutter efficacement contre le fléau terroriste et éviter les ingérences étrangères.

La région du Sahel est devenue, ces dernières années, l’un des principaux centres d’intérêt des grandes puissances. Les risques y sont-ils aussi élevés pour expliquer cette ruée ?  

Le Sahel est une région qui ne cesse de gagner de l’importance et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, elle est conçue par la France comme une zone d’influence par excellence, pas seulement pour des raisons culturelles et économiques évidentes, mais aussi du fait qu’elle constitue une zone de jonction entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest. Deuxièmement, elle a gagné en importance économique suite aux découvertes énergétiques au Tchad et en Mauritanie, sans oublier la place privilégiée qu’occupe l’uranium nigérien dans le programme nucléaire français. Troisièmement, l’existence d’un certain nombre de dynamiques crisogènes capables de provoquer l’échec des équilibres sécuritaires fragilisés dans cette sous-région. Pour les Etats-Unis, le Sahel a toujours été perçu comme une aire d’influence française. Le manque d’intérêt historique américain par rapport à cette région peut être expliqué par la division des tâches stratégiques lors de la guerre froide. Les USA ont, cependant, commencé à changer de perception de la géopolitique mondiale à partir de mars 1992 avec la publication du « Defence Planning Guidance ». Ce document d’orientation stratégique définissait le monde entier comme zone d’influence potentielle… y compris le Sahel. La première initiative américaine spécifique au Sahel a été lancée en 2002. Le Pan-Sahel avait comme objectif la création d’un cadre de coopération préemptif contre un terrorisme naissant dans une région qui vit plusieurs dynamiques crisogènes… sans oublier les nouveaux intérêts énergétiques dans la région.

Quelles sont ces dynamiques crisogènes ?

Le Sahel est constitué d’Etats hétérogènes sur le plan ethnique et religieux. Ils vivent tous des problèmes de construction d’une identité nationale harmonisante sur le plan sociétal et créatrice d’une allégeance politique uniformisante envers l’Etat national. Les pays de la région constituent des cas de figure en termes d’échec dans leurs processus de state building… Ceci peut expliquer les différentes crises des Touareg au Mali et au Niger et entre les Noirs et les Arabes de Mauritanie. Ces pays vivent également des problèmes de déficit (ou même d’absence) de gouvernance démocratique. Ils ont tous un statut de pays moins avancé sur le plan économique et manquent en justice distributive en termes de richesses ou d’opportunités sociopolitiques entre les différentes composantes sociales de ces Etats. En plus, le Sahel est devenu une plaque tournante de toutes sortes de crimes… et pas seulement le terrorisme : le crime organisé, la contrebande, le trafic d’armes, le narcotrafic… le trafic humain et d’organes. En fait, le Sahel est devenu la route privilégiée du trafic de drogues hard en provenance d’Amérique latine vers l’Europe.

Au-delà de l’approche géosécuritaire officiellement mise en avant pour justifier ce soudain intérêt, n’y a-t-il pas des odeurs de pétrole et d’uranium qui font courir la France, les Etats-Unis et désormais la Chine ?

L’uranium est une priorité pour la France. Avant de conclure les accords d’indépendance (1960) avec le Niger, la France s’est assurée du droit exclusif à l’exploitation des mines d’uranium dans ce pays sahélien… Areva, la compagnie française chargée de l’exploitation de ce minerai, n’hésite pas à utiliser toutes les méthodes, y compris l’incitation à la violence, pour préserver ce privilège. En septembre 2007, Areva avait financé le Mouvement de la jeunesse démocratique du Niger pour s’insurger contre l’Etat nigérien. Le pétrole est une nouvelle donne dans cette région. Le Tchad est le plus grand producteur après le Soudan. La Mauritanie, le Mali et le Niger ont de bonnes potentialités pour l’avenir. C’est l’enjeu énergétique qui peut expliquer cet engouement de la France, de la Chine et des USA. Ce dernier pays importe 15% de ses besoins d’Afrique. Ce taux atteindra les 25% en 2015. L’énergie est une question de sécurité, mais aussi un atout concurrentiel assez important pour les puissances économiques et commerciales de ce monde.

Le « label » Al Qaîda constitue l’étendard de toutes les missions occidentales au Sahel. Quelle est la part du vrai et du faux dans cette propagande aux accents géopolitiques ?

AQMI est un label utilisé par la nébuleuse terroriste dans la région suite à ses échecs en Algérie, grâce à une stratégie de contre-terrorisme multidimensionnelle et mature. AQMI n’est qu’un media catch phrase, ponctué par des opérations sporadiques contre des cibles médiatisables. Surtout dans une région difficile à contrôler à cause de l’inadéquation espace-démographie et du manque flagrant de la Mauritanie, du Mali et du Niger en capacité de gestion territoriale de la sécurité.

L’Algérie a fait adopter une résolution contre le paiement des rançons aux terroristes. La France a tout de même remis un bon chèque à la nébuleuse Aqmi pour la récupération de son ex-otage au Mali. N’est-ce pas là une preuve que les intentions des grandes puissances, au Sahel, ne sont pas aussi bonnes qu’elles le prétendent ?

L’Algérie œuvre depuis presque deux décennies pour l’adoption d’une convention globale contre le terrorisme dans le cadre des Nations unies. Elle était à l’origine de plusieurs initiatives à l’échelle arabe (Convention arabe de lutte contre le terrorisme 1998/2008) et au niveau africain (Convention d’Alger 1999)… elle est aussi l’architecte, en décembre 2009, de la résolution 1904 du Conseil de sécurité contre le paiement des rançons aux terroristes. L’Union africaine avait déjà adopté la même position lors du Sommet de Syrte (Libye) en juillet 2009. Le paiement des rançons est contre l’engagement mondial des Etats contre le financement du terrorisme dans toutes ses formes. La France a transgressé ces obligations en tant que membre permanent du Conseil de sécurité et a violé le principe de la responsabilité collective des Etats en matière de lutte antiterroriste.

L’Algérie devrait-elle s’inquiéter face à un Sahel crisogène avec lequel elle partage des frontières longues et poreuses ?

Le Sahel est la profondeur stratégique de l’Algérie et elle est affectée par toutes les dynamiques poli-pathologiques dont souffrent les pays de la région. Les frontières sont perméables de part et d’autre à cause de leur étendue et des difficultés topographiques qui entravent leur contrôle sécuritaire. Le Sahel est le ventre mou de notre sécurité nationale. La nébuleuse terroriste a utilisé cette région pour ses cellules dormantes comme zone de repli et d’entraînement, mais aussi pour le financement et l’armement. Le crime organisé qui sévit dans cette région agit aussi sur notre territoire. La porosité des frontières n’est qu’une variable qui pourrait expliquer cet intérêt. Il y a aussi le manque de capacités de ces Etats dans la gestion sécuritaire de leurs territoires. Ces défis sécuritaires font que notre concept de sécurité nationale doit être ancré dans une logique de préemption et de prévention et pas seulement de protection. Se prémunir par des analyses prospectives et scientifiques est d’une importance vitale pour l’Algérie.

L’Algérie avait organisé un sommet sur la sécurité au Sahel, salué par Washington et Paris. Quelques mois après, le Maroc a accueilli une autre rencontre à Tanger. Quel est l’enjeu de cette différence d’approche ?

L’Algérie partage ses frontières avec trois pays du Sahel – le Mali, le Niger et la Mauritanie. Ce n’est pas le cas du Maroc qui n’a de frontières qu’avec l’Algérie et la République arabe sahraouie démocratique (RASD). L’Algérie est un leader dans la région non seulement de par l’importance de son étendue géopolitique, ses capacités économiques et militaires, mais de par son savoir-faire et son expertise reconnus en matière de lutte contre le terrorisme et les crimes connexes… D’ailleurs, le sous-secrétaire d’Etat américain aux Affaires africaines, Carson, avait déclaré, en novembre 2009, devant le Sénat que l’Algérie joue un rôle positif et pivotal dans l’ingénierie de la sécurité au Maghreb et au Sahel… L’Algérie a œuvré depuis longtemps pour la création d’un épistème sécuritaire au Sahel avec une logique de coordination régionale et en refusant toute ingérence étrangère dans les affaires de la région. Tamanrasset (août 2009) a enclenché une dynamique constructive de coordination opérationnelle qui s’est institutionnalisée en avril 2010, lors de la dernière réunion des chefs d’état-major des armées de l’Algérie, du Niger, de Mauritanie et du Mali. Sur le plan politique, la réunion des sept ministres des Affaires étrangères de la région constitue le début d’une dynamique de régionalisation sur les plans économique et sécuritaire. Ce qui sera bénéfique pour la paix et la sécurité du Sahel. L’Algérie a besoin de développer une stratégie d’avenir au Maghreb et au Sahel. Ses larges capacités, ses ressources humaines et matérielles lui offrent l’opportunité de devenir une puissance régionale et un interlocuteur incontournable pour tout ce qui touche aux affaires des deux sous-régions.

Par Hassan Moali

Source : http://elwatan.com

 

 

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