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 LA GUERRE DES VISIONS DU MONDE-Entre modernité pervertie et replis identitaires

22/8/2010

LA GUERRE DES VISIONS DU MONDE-Entre modernité pervertie et replis identitaires
17 Août 2010

Le monde moderne occidental se pose comme la figure unique de la civilisation plénière.

En ce mois de Ramadhan béni, prenons le temps d’analyser le contexte problématique dans lequel on vit. La crise mondiale d’un côté et arabe de l’autre est morale avant d’être matérielle. Il ne faut pas se dissimuler la gravité de la situation, il convient de l’envisager telle quelle, pour tenter d’esquisser des alternatives et ripostes. Le problème réside dans le fait que les cultures ont succombé pour se transformer en folklore et les souverainetés sont remises en cause. La modernité occidentale, malgré ses prodigieux progrès, n’a pas su créer de civilisation où unité et pluralité se conjuguent. Elle est ambivalente, d’un côté la technoscience, est un instrument incomparable pour élever la condition humaine et transformer le monde, et de l’autre une arme qui permet de dominer. La déshumanisation, la perte de sens et les injustices sont flagrantes.
La mondialisation se présente comme une occidentalisation, la fin inéluctable d’un monde, dont on ne sait pas sur quoi elle va déboucher. L’incertitude domine. Sur nombre d’aspects, les peuples du Sud sont fortement demandeurs: en particulier aspirent à un Etat de droit qui réduise les distances entre le sommet et la base, la satisfaction des besoins en matière de science et de savoir, de formation et d’enseignement, de santé et d’élévation solidaire de la condition sociale et d’autonomie de l’individu, sans tomber dans l’égoïsme et l’individualisme.
Il est légitime de rechercher un modèle de société équilibré, de refuser les risques qui accompagnent la modernité, pervertie et l’identité, figée; ainsi pour ce qui concerne l’esprit fanatique ou au contraire antireligieux, la perte du sens moral, les excès du libéralisme sauvage, marqués par le fléau du chômage, les inégalités excessives, les fractures, la dictature du profit pour le profit, la marchandisation du monde, le peu de place fait aux relations humaines, solidaires et ouvertes. En somme, rechercher une attitude de vie simple, ouverte et non fermée. La perte des repères éthiques ou leur instrumentalisation posent des problèmes de fond. Le Ramadhan est un noble moment qui concerne toute la collectivité, phénomène qui permet de prendre du recul et de marquer notre différence face aux pratiques consuméristes des sociétés matérialistes et sans norme fondamentale. Les dérives des comportements si peu sociaux et si peu pieux et la méchanceté des hommes ne peuvent changer le fait que les principes du Ramadhan sont salutaires.

Le monde musulman désuni
Les musulmans et, avec eux, d’autres ensembles de l’humanité affirment que si l’Occident les domine dans le cadre de la mondialisation et cherche à les obliger à épouser sa version dé-spiritualisée, déshumanisée, dénaturalisée du progrès, c’est qu’il entend utiliser à ses propres fins la puissance du travail de la raison et le monopole des résultats, notamment ceux des sciences exactes et de la technique, dans le domaine militaire. Tout progrès se comprend ainsi comme l’alignement imposé sur la loi du plus fort, un modèle central qui porte des risques, que ne compensent pas ses réels acquis, quant à la possibilité de création de richesses.
En conséquence, la crise des valeurs que connaît, sous des formes multiples, la totalité de la planète, le doute sur le modèle proposé, et le légitime penchant à penser, à restaurer et à projeter des identités différentes, un rapport au monde différent, posent le problème d’une modernité autre, d’une mondialisation autre, d’un projet de société autre. Le monde musulman actuel n’est pas homogène, mais les replis identitaires, les retards technologiques et démocratiques sont visibles. Les causes sont politiques. Il est clair, que la révolution technique et scientifique peut être non seulement assumée, mais par nous façonnée à nos propres fins. Les peuples doivent pouvoir s’affirmer tels qu’ils se sentent et se veulent, et les peuples d’Islam tout comme les autres. Il est possible que la question moderne se dise et se conçoive à partir des possibilités propres à une vision du monde, à une autre culture. Mais le Marché monde rend de plus en plus difficile la possibilité de vivre autrement, religieusement, poétiquement, humainement. Difficulté, de par les matraquages des industries médiatiques et culturelles du Nord, des conditions de la suprématie de la technoscience et le rejet de la pluralité.
Le monde moderne occidental se pose comme la figure unique de la civilisation plénière. En réaction, les autres mondes, comme celui des musulmans, par ignorance, prêtent le flanc, se replient parfois sous la figure de l’intégrisme, du rejet de l’évolution, manipulés ou traumatisés par le fait qu’au sein de l’Occident les formes de vie et de rapports sociaux traditionnels sont contredites. L’Occident se trouve confronté à des déséquilibres et à des remises en cause, inédites et troublantes, des cadres de l’existence culturelle, sociale, politique. La science et la technologie, le capitalisme et le laïcisme se déploient dans la démesure. Ils nuisent à l’équilibre de la nature et désignifient l’homme, avec, comme facteur, des inégalités et un laxisme ambiant déconcertant, aggravé par la montée de la xénophobie et le refus du droit à la différence dirigés contre le musulman.
Au Sud, riche de notre religion et de notre culture de la dignité, les problèmes sont différents. Il ne s’agit pas de la question de «Dieu» et des mystères de la création, mais d’absence de rationalité et de bonne gouvernance. Si on ne fait rien, bientôt on subira doublement: les contradictions et désordres internes et ceux qui sont imposés par l’hégémonie occidentale. Résultat, on ne bénéficie ni des avantages de l’efficience moderne, ni de ceux de nos valeurs ancestrales que la Sunna prophétique représente. Un monde hybride risque de pointer à l’horizon. Depuis près de cinq siècles, face aux pouvoirs oppressifs ou despotiques, étrangers ou locaux, les sociétés de l’Islam, par-delà leur hétérogénéité, ont abandonné le travail de la pensée créative. Il s’est produit une forme de démission.
Le passéisme et le repli, fondés sur des interprétations erronées du patrimoine et de la parole religieuse, ont conduit à des régressions. Déchu de son grand héritage, mais porteur d’un sens, le musulman est quand même resté un être soucieux d’équilibre et de sens. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est légitime, l’histoire démontre que le peuple de l’Islam a été un peuple de progrès. La lutte anticoloniale allait dans le sens de l’Histoire; mais, aujourd’hui, l’instrumentalisation de la religion ou, au contraire, l’esprit antireligieux, dans le cadre de la lutte pour le pouvoir, et la confrontation irréfléchie avec le monde moderne, ou son imitation aveugle, sont voués à l’échec.

Le double défi
Seul le savoir objectif et le dialogue peuvent nous aider à faire face aux dérives internes et externes, en vue de réaliser la cohérence entre la fidélité à un sens de la vie qui exige un renouvellement permanent et la nécessité de la liberté, si difficile à maîtriser. Entre les droits de l’homme et ceux des peuples, entre les droits de l’individu et ceux de la communauté, entre le spécifique et l’universel, entre la communauté et l’individu, entre la Loi et la Liberté se joue l’avenir. Le désordre interpelle toutes les sociétés, ce qui domine ne présage pas de beaux jours. Tenter de réfléchir sur des questions liées au sens et à la vérité n’est pas vain. Parler de «sens», de «vérité» et de «justice» au milieu de l’agitation des affairistes, des politiciens cyniques, des calculs géopolitiques, des souffrances, des mensonges, n’est pas idéaliste, c’est toucher à la chose même des causes du retard et des impasses. Opposer le sens et la logique, la religion et le progrès, le local et le mondial est un mouvement voué à l’échec. La critique qui se place sous l’angle de la défense de l’Ethique universelle ou la Tradition primordiale, face à des pratiques obscurantistes ou au contraire scientistes, est légitime. La modernité du libéralisme sauvage est peut-être un système efficace, mais qui crée toujours plus de besoins artificiels, sans satisfaire les aspirations à atteindre l’équilibre de la vie et à préserver le lien à des valeurs spirituelles et morales. D’un autre côté, la tradition fermée, les superstitions et les replis nuisent à ce qu’ils croient défendre.
Qui ne rêve pas de développement, de liberté et de progrès en harmonie avec l’authenticité et des valeurs qui donnent du sens? Cela devient grave quand des peuples ne disposent ni de liberté, ni de compensation à la privation, comme le progrès matériel et social. Des jeunes se sentent mourir à petit feu et veulent s’exiler, d’autres se réfugient dans l’extrémisme. Il est urgent de répondre à la détresse humaine. Changer la société, c’est changer l’Ecole, la culture, les modes d’organisation de l’économie et les voies de participation des citoyens à leur devenir, car tous les problèmes se posent en même temps.
Le défi est double: l’hégémonie occidentale qui remet en cause les bases mêmes de la vie, la diversité des liens et des cadres humains des peuples et sur le plan interne les replis, intégrismes et les despotismes qui empêchent les citoyens de s’émanciper. Ce n’est pas une fatalité, car l’Islam a participé par le passé à la formation du monde moderne originel. C’est la rencontre entre les deux mondes, l’Islam et l’Europe, qui a permis l’émergence de la modernité initiale.
Vico, Bacon, Pascal, Descartes, Newton et bien d’autres savants européens n’auraient pas pu imaginer et penser les formes nouvelles de la science moderne sans l’apport arabe, de Khawarizmi à Ibn Arabi, de Biruni à Averroès. Il y a là une réalité historique, non pas l’expression d’une nostalgie de l’âge d’or ou de concordisme. Il est urgent de sortir du sous-développement politique et économique en opérant à la distinction et en retrouvant le lien entre raison raisonnable et foi éclairée. Le progrès ne peut être que pluriel et total.
Sur le plan interne, à l’origine des régressions et déséquilibres, il y a le fait, arabe, il y a cinq siècles environ, de rompre entre les dimensions essentielles de l’existence. Rupture néfaste avec la pensée créatrice, l’exercice plénier de la raison. Situation aggravée par le fait européen de placer l’être humain au centre du monde, avec sa prétention, ou son illusion, d’en être le maître et le possesseur, pour transformer ce monde à l’infini par la puissance toujours plus grande que lui confèrent le calcul et la technique. Puissance qui lui fait faire abstraction de la justice et de tous les visages que prend le sens, de toutes les traditions, les cultures, les religions.
Cette trajectoire cherche aujourd’hui à s’imposer sous trois figures: celle, politique, du nouvel ordre/désordre international, celle des inégalités économiques, de la loi du marché et celle de la sous-culture de spectacle, du voyeurisme et du gain facile, imposées par des industries culturelles. Alors que la prétention légitime initiale était la démocratie universelle, cette possibilité est menacée de toutes parts par la démagogie, le populisme, le mercantilisme. Pour le musulman l’inquiétude et le défi sont doubles: les dérives internes et les menaces externes. La réalité amère est celle de «marche ou crève». Elle ne se limite pas aux aspects techniques, scientifiques, économiques, elle déstabilise toutes les dimensions de l’existence. Il faut libérer et mobiliser toutes nos énergies morales et matérielles pour y faire face. Ce n’est ni en refusant la logique moderne, ni en imitant aveuglément l’Occident que l’on pourra relever les défis. Faire confiance à nos valeurs et à nos ressources humaines est la clé.

(*) Philosophe
intellectuels@yahoo.fr

Mustapha CHERIF (*)

Source : http://lexpressiondz.com

 

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