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 L’intellectuel, l’«élite» et la crise

20/9/2010

L’intellectuel, l’«élite» et la crise

Par Ahmed Cheniki

Parler de la place des élites en temps de crise dans un pays comme le nôtre pose de sérieux problèmes. Déjà, les termes, en eux-mêmes, sont complexes, flasques et à consonance plurielle. Est-il opératoire d’user du terme d’élite dans des sociétés caractérisées par une situation anomique depuis de longs siècles ? Est-il utile de reprendre la définition générale dérivée du latin qui voudrait qu’on soit en présence d’un groupe d’élus, mais ici se poserait la question de l’arbitraire caractérisant l’«élection » de ces personnes puisées souvent dans l’univers des espaces dominants (notabilités…) ou reprendre la catégorisation proposée par Platon dans la République en faisant des philosophes l’élite pensante d’une société athénienne foncièrement inégalitaire et fortement hiérarchisée, contrairement au discours dominant ? Dans ce cas, l’élite est le lieu d’une tragique aporie, une sorte d’espace éloigné des lieux populaires et une instance peu encline aux jeux démocratiques, assurant une direction ou une certaine influence sur les lieux du pouvoir politique. Même l’élite, désormais au pluriel, n’est en fait que l’expression d’un groupe dominant ou influent.
Souvent, l’élite est réduite à la fonction politique et intellectuelle, occultant les autres espaces économiques, religieux ou administratifs. L’«élite» est présentée comme un tout homogène alors qu’elle est l’assemblage d’éléments hétérogènes obéissant à des considérations tactiques. Qu’est-ce qu’une «élite» intellectuelle ? Peut-elle développer un discours unique, homogène, doué de cohérence ou serait-elle le lieu tout simplement de l’articulation d’attitudes individuelles ? La dynamique groupale semble trop peu opératoire sauf dans des situations exceptionnelles, du moins pour ce qu’on appelle communément l’élite dite intellectuelle qui est souvent assimilée à une sorte d’intellectuel collectif, idée trop abstraite, mythique. A partir de cette interrogation centrale, nous paraissant nécessaire, il est possible d’interroger la place et la fonction des lettrés et des «intellectuels » dans les situations de crise vécue par l’Algérie connaissant depuis très longtemps des postures tragiquement anomiques où les attitudes ethnicistes, régionalistes, autonomistes prennent de plus en plus le dessus sur une vision nationale mettant ainsi encore une fois sur la sellette l’idée de Ferhat Abbas et de Maurice Thorez sur le thème de la «nation algérienne» encore en formation ou peu visible. Est-il opératoire de parler de la situation des «lettrés» et des «intellectuels » d’aujourd’hui en évitant une plongée diachronique, sans aller trop loin dans l’Histoire, c’est-à-dire les différentes occupations connues par notre pays, nous attardant quelque peu sur la période ottomane, marquée souvent, pour des raisons idéologiques, du sceau d’une positivité illusoire et erronée, et sur la tragique colonisation française. Il est aujourd’hui peu possible d’interroger la psychologie du lettré algérien sans questionner les conditions d’émergence des formes de représentation de type européen qui ont permis la mise en œuvre d’un nouveau discours, un autre langage et une autre manière d’interpeller le présent. Les stigmates de l’adoption de ces formes au début du XXe siècle sont toujours prégnants dans une société anémiée, partagée, double, vivant une grave distorsion schizophrénique.

Kateb Yacine fait dire judicieusement à Lakhdar dans Nedjma que chaque mot français qu’il apprenait l’éloignait davantage de sa mère. Aujourd’hui, le fossé est grand entre les élites (usons provisoirement de ce mot) et la société profonde gagnée depuis fort longtemps par un regard trop ambigu par rapport aux hommes et aux femmes du savoir. Nous parlons ici, bien entendu, des lettrés de langue arabe, davantage aliénés par la relation médiatisée avec la France (par le biais de leur rencontre avec le Machreq extrêmement fasciné par la culture française) et ceux d’expression française. Le phénomène de transculturation (que nous préférons à acculturation ou déculturation, trop discutables), cher au Cubain Fernando Ortiz, a permis à tous les pays colonisés d’épouser les formes artistiques et littéraires européennes non sans méfiance. Le sociologue tunisien, Mohamed Aziza, parle à ce propos d’«hypothèque originelle ». La colonisation, évacuant toute possibilité d’expression nationale, fut à l’origine de la découverte de ces structures par les colonisés qui les adoptèrent par nécessité historique. Ainsi, l’école va être le lieu central qui permettra la découverte d’un autre monde, de nouvelles attitudes et d’un nouveau discours. Des Algériens, nourris de la culture française, allaient retourner les valeurs dites républicaines contre les colonisateurs qui ignoraient totalement la fameuse déclaration des droits de l’homme, faite uniquement pour être célébrée ou affichée dans les administrations publiques. Certes, dans tout ce chambardement politique et intellectuel, se trouvaient des tendances nationalistes ou assimilationnistes se recrutant dans les deux versants des élites de langues arabe et française. Les plus farouches nationalistes provenaient essentiellement du monde ouvrier et de la CGT française. Ainsi, retrouvons-nous les protagonistes de La Tempête de Shakespeare. Si l’Etoile nord-africaine parlait d’indépendance nationale, la Fédération des élus réclamait l’assimilation. Ces deux discours politiques allaient avoir de sérieuses incidences sur la production culturelle. Le théâtre, par exemple, fut lui aussi lieu et enjeu des pratiques politiques de l’époque. Mahieddine Bachetarzi reprenait souvent dans ses pièces les thèses défendues par la Fédération des élus, organisation très proche de la bourgeoisie des grandes villes, alors que Errazi soutenait une attitude indépendantiste. Dans les textes de Tahar Ali Chérif, l’empreinte réformiste est évidente alors que les romans de Zenati, Djamila Debbeche, Ould Cheikh et Hadj Hamou, les lieux de l’assimilation sont très présents. Le discours des Oulama, proche du courant réformiste de Abdouh et d’El Afghani, reproduisait également certaines valeurs puisées dans le giron culturel français. Saïd Boulifa (écrivant en français) et Moubarak El Mili par exemple adhéraient à une manière «moderniste» d’écrire l’Histoire. Le discours assimilationniste était pris en charge par des lettrés en arabe et en français, comme d’ailleurs l’espace nationaliste.

 Les relations entre le Moyen-Orient et le Maghreb, souvent à sens unique, ont toujours été fortes, permettant au Machreq de distiller la culture française acquise surtout après l’entreprise de francisation appelée communément «Nahda». Il faudrait savoir que les neuf «historiques étaient essentiellement de culture française, retournant leurs fusils, à l’image de Caliban et de Prospéeo, contre la puissance coloniale. Le discours arabiste actuel est ainsi marqué par un évident déni historique et ontologique. Une culture embryonnaire marquée par les soubresauts politiques de l’époque et les emprunts de traits évidents d’une autre société, industrialisée et «moderne» soutenue par «un effort de survie biologique» commençait à voir le jour à partir des premières années du XXe siècle, au fur et à mesure que s’épuisaient et devenaient caducs des pans entiers du patrimoine culturel jalousement préservé, mais contenant sa propre sclérose. De nouveaux types de lettrés voient le jour, développant un discours nouveau, souvent ambivalent, presque névrotique. Nous étions en présence de plusieurs formations discursives. Les nationalistes, les assimilationnistes côtoyaient les Oulama, les communistes et les zaouïas.
Si les lettrés (en français) entretenaient une relation directe et souvent critique, pour certains d’entre eux, ceux de langue arabe retrouvaient les valeurs françaises, d’ailleurs les plus rétrogrades, à travers le discours du Machrek trop marqué par une excessive fascination de la France.
C’est vers les années vingt que les instituteurs algériens furent nommés dans les écoles. Ils reproduisaient le savoir qu’ils avaient acquis au cours de leurs études. Souvent issus de milieux populaires, formés à l’école normale par les intellectuels de la troisième république, ils croyaient énormément en la Révolution française et aux principes de 1789. Leur journal « La voix des humbles » défendait et diffusait leurs idées. Pour la revue Ettaqadoumdu 15 juin 1923, de tendance nationaliste : «Ils recherchent le lien de la masse en dehors d’elle et souvent contre elle, ils font la conquête morale des gens des douars où ils exercent et travaillent modestement à l’expansion française.» Cette tendance est représentée par Mouloud Feraoun qui, après une période naïve de quête d’une rencontre avec l’autre, va vivre une sérieuse désillusion, bien transcrite dans son journal. Après l’expérience de Fouroulou qui voit sa quête aboutir, c’est le désenchantement. La même idée est exprimée par Ferhat Abbas, de formation française : «L’Algérie croit en la France, du moins en une certaine France, celle des philosophes du XVIIIe siècle, celle des principes de 1789, celle des Français qui ont été du côté des indigènes et que les intellectuels ne songent nullement à poignarder.» Ce discours cherchait à faire ainsi la distinction entre les valeurs des «philosophes des Lumières» et les autorités coloniales. C’est un discours ambivalent, ambigu, qui semble trop éloigné des idées défendues par les militants et les responsables de l’étoile nord-africaine qui ne se faisaient aucune illusion sur la France coloniale. Les Oulama vivaient une certaine ambiguïté, surtout après la mort d’Abdelhamid Ben Badis. Les communistes connaissaient un sérieux déchirement dû essentiellement à la présence d’une composante mixte. Quelques romans virent le jour. Ecrits dans un style simple, scolaire, ces ouvrages étaient en quelque sorte un appel à l’assimilation ; la colonisation n’est jamais contestée. Elle devient un modèle, le lieu d’une possible rencontre et d’un dialogue considéré comme nécessaire.
Les premiers romanciers, nourris de culture française et coupés de leur peuple, très proches sur le plan politique des élus musulmans, n’arrivaient pas à poser les problèmes de leur société. Leur quête était d’ordre intégrationniste. A aucun moment ils ne dénoncèrent les méfaits de l’ordre colonial grâce auquel ils acquirent leur statut de privilégiés dans un monde de misère et de pauvreté. Des autochtones, issus de familles de notables, se mirent à écrire des textes de fiction que les lecteurs de langue française – très peu nombreux à cette époque —lisaient souvent avec admiration ou avec révolte et répulsion. Nous pouvons citer quelques titres révélateurs de la thématique abordée par ces écrivains : Ahmed Ben Mostefa goumier (1920) de Laid Ben Cherif ; Zohra, la fille du mineur (1925) de Abdelkader Hadj Hamou ; Khadra, danseuse des Ouled Naïl (1910) ; de Slimane Ben Brahim (avec E.Dinet) ; El Eulj, captif des barbareques(1929) de Choukri Khodja ; Myriam dans les palmes de Mohamed Ould Cheikh. Certains écrivains des années cinquante, quelque peu écartelés entre deux logiques à l’époque, ne cessaient de convoquer l’institution scolaire, témoignant d’une possible issue cantonnée dans le discours scolaire. Fouroulou réussit à devenir instituteur. Ce qui n’est pas le cas de Omar chez Dib qui exprimerait ainsi les misères de la répression coloniale et les regards discriminatoires, mettant en relief une certaine lutte de classes contenue déjà dans le début de La grande maison et bien mise en lumière par Kateb Yacine dans La poudre d’intelligence, des outils de l’exploitation sociale, s’insurgeant contre les différents appareils idéologiques représentés par le mufti, le cadi et le marchand.

Chez Dib, Djebar, Kréa et Kateb, les espaces thématiques donnant à voir deux cercles conflictuels, celui de la contradiction intérieure (l’univers des colonisés) et celui de la contradiction fondamentale (colonisés-colonisateurs). L’engagement militant des Lacheraf, Kaddache et Sahli les poussa à s’attaquer avec virulence à La colline oubliée de Mouloud Mammeri, traitant de tous les noms l’auteur soupçonné de froideur par rapport à la cause de ses compatriotes. C’était un trop sévère réquisitoire, réduisant la production romanesque à un acte militant. La rencontre avec la culture «occidentale» fut vécue comme une sorte de nécessité tragique d'autant plus que ce contact fut paradoxalement légitimé par les lettrés moyen-orientaux qui entretenaient une correspondance épistolaire régulière avec les Algériens, notamment l’Emir Khaled, directeur de l’ Ikdamet qui organisaient des tournées théâtrales en Algérie. Déjà, tout avait commencé par une sorte d'hypothèque originelle et une nécessaire appropriation du discours de l'autre. Ainsi, les Algériens découvraient tragiquement une altérité paradoxale, triadique. Blessure du nom propre et césure tragique qui va encore élargir davantage le fossé entre les élites et la société profonde. Chez les lettrés de langue française et de langue arabe, l’aliénation est le lieu le mieux partagé. Chacun développait un discours précis en fonction de sa formation et de ses accointances idéologiques. Avant le déclenchement de la guerre de Libération, subsistaient de nombreux discours dans le paysage politique et intellectuel, avec des situations conflictuelles tues et de pesants silences qui vont se retrouver après l’indépendance. Des groupes diversifiés investissaient la culture de l’ordinaire. La présence coloniale engendrait un sentiment fédérateur dissimulant ainsi les multiples fractures héritées des soubresauts de l'histoire et nourrissant l’illusion d’une unité nationale sans faille. Aujourd’hui, tous les conflits ayant traversé le mouvement national émergent risquent de remettre dangereusement en cause l’idée de nation. La réaction du MAK de Ferhat Mehenni qui n’est pas la première tentative (l'histoire du PPK et de la «crise» berbériste de 1949) dans l'histoire de notre pays est symptomatique d’une grave crise que les gouvernants en place n’arrivent pas à circonscrire, usant d’artifices peu opératoires, mobilisant leurs «élites» (Gramsci parlerait d’«intellectuels traditionnels ») et leur clientèle dans une entreprise de replâtrage langagier. Le dernier livre de Saïd Sadi sur Amirouche et une propension à opposer «héros kabyles» aux autres (Boussouf, Boumediene, Kafi, tous non kabyles) a fait réagir d’anciens moudjahidine et d’historiens comme Harbi et Daho Djerbal désarmés devant des attitudes et des conflits dépassant souvent le cadre d’un débat rationnel sur l'histoire de la guerre de Libération. Les dérives et les manœuvres qui ont présidé et suivi le congrès de la Soummam ont mis fin à la promesse faite aux partis, en 1954/1955 de retrouver leur structure une fois l’Algérie indépendante. C’est l’effacement de toute forme explicite d’organisation et la stigmatisation de tout discours différent, favorisant ainsi un fonctionnement clandestin et opaque, privilégiant la mise en œuvre d’espaces consensuels tactiques. Les lettrés étaient condamnés à l’époque, pour des raisons évidentes du combat anticolonial, de taire leurs divergences et leurs désaccords et de se trouver parfois en train de jouer le rôle de plumitifs de chefs parfois sans consistance intellectuelle. Les choses vont continuer, par la suite, avec la plateforme de la Soummam, les chartes d’Alger et nationale (les deux versions) rejetant toute parole différente et tout débat pluriel, condamnant les «intellectuels» à fonctionner exclusivement comme des illustrateurs du discours officiel. Une bataille politique et idéologique rangée opposait différentes tendances du mouvement nationaliste.

Des scissions graves et des divisions caractérisaient le pouvoir issu du FLN-ALN. Les années 1962-1963 ont connu des moments pénibles. La zone autonome d'Alger a été décapitée. En Kabylie, Aït Ahmed a pris le maquis pour s'opposer à Ahmed Ben Bella. Les règlements de comptes se succédaient aux règlements de comptes. L'enthousiasme des uns côtoyait les calculs mesquins des autres. Les intellectuels, à l'époque, tentaient, par tous les moyens, de calmer les esprits. Ils ne savaient pas qu'ils étaient hors-jeu et que tout se décidait ailleurs. Mohamed Harbi expliquait dans un entretien accordé au sociologue Sami Nair dans Les Temps modernes (juillet-août 1982) les amères désillusions de ces intellectuels, impuissants et réalisant que le vrai pouvoir se négociait dans les arcanes des clans et de la puissante armée dirigée par le ministre de la défense, le colonel Houari Boumediene (et le fameux clan de l'EMG).

Le coup d'Etat du 19 juin 1965 démontrait la faiblesse de l'élite intellectuelle. Le pouvoir ne lui appartenait pas. Elle faisait fonction de simple faire-valoir. Etre à la tête des médias et des appareils culturels n'était nullement une garantie pour influer sur le cours des choses. Tout se décidait ailleurs, dans des cercles restreints. Le clanisme et le régionalisme étaient déjà une tradition. Le balancement de la société entre la «modernité» et la «tradition » provoquait de nombreuses contradictions et engendraient d'inextricables malentendus. Ni le pouvoir ni les «intellectuels» n'avaient les moyens d'atténuer les tensions perceptibles dans la société algérienne. La volonté de changer les choses dans le sens de la «modernité» se heurtait à la peur d'adopter des conduites et des attitudes «importées», «cosmopolites», thèmes revenant sans cesse dans le discours de certains lettrés islamisants ou arabistes qui exprimaient l'opinion d'une bonne partie du pouvoir. Les années 1980 ont été un précieux révélateur de nombreuses situations anachroniques que charrie le pays depuis longtemps. Derrière le déni identitaire des discours arabiste et berbériste, subissant un glissement lexical, amazigh, se cachaient de sérieuses revendications politiques et idéologiques mettant en avant l’espace linguistique. On prit fait et cause pour la transcription latine, constituant un évident marquage idéologique, à un choix de caractères arabes ou tifinagh, expression d’une distance avec la langue arabe. Le sociologue Ali El- Kenz a, lors d’un débat à Algérie News, osé donner un point de vue sur la question linguistique. Il a été lynché, au même titre que le grand chanteur Aït Menguellet il y a quelques années. Un débat sans trop grande passion, évitant d’opposer deux langues nationales en présence, complémentaires, le kabyle et l’arabe, est-il possible dans un contexte où les langues sont les otages de discours trop exclusifs ? Il y eut même des médias français qui avaient, à l’époque, fait un rapide raccourci assimilant «berbères» à «démocrates», tentant de séparer la région de la Kabylie des autres.
La dénomination «berbère» et «amazigh» est souvent réduite à la Kabylie, — ce qui est un non-sens —, qui a été, il faut le dire, avec les Wilaya I et II, la zone qui a le plus souffert de la colonisation alors qu’il existe d’autres entités et variantes berbérophones (chaoui, targui, mozabite…). Des groupes autonomistes voient le jour. Cette situation est explosive. L’histoire et la langue deviennent deux espaces d’évitement du débat politique et deux éléments idéologiques pouvant provoquer de graves secousses. Les replis identitaires, dans le cas de tous les intégrismes, sont le résultat d’une impasse politique et idéologique, qu’il est utile d’analyse en recourant à différentes stratifications sociologiques. Les choses se passent comme si on cherchait à éluder indéfiniment le problème. Cette manière de faire provoque toujours des conflits graves. Crises latentes. Emergence de véritables bombes à retardement. On se souvient des manifestations d'Alger et de Tizi-Ouzou en 1980. On cria alors à la récupération alors que tous ceux qui sont plus ou moins familiers de la sociologie culturelle et politique savent que derrière l'élément identitaire se greffent souvent des espaces médiateurs. Les uns exigeaient la prise en charge de la culture berbère et les autres voulaient une arabisation rapide et accélérée. L'exclusion et le déni identitaire étaient le vecteur essentiel du débat. Au coin de la revendication, la répression. Comme si la matraque pouvait exclusivement régler les problèmes politiques. On ne s'était pas rendu compte à l'époque que pour désamorcer ce type de bombe qu'on traîne déjà depuis des siècles, il fallait libérer l'expression et valoriser les élites. Les valeurs fondatrices de l'être étaient parfois présentées comme dangereuses, sinon nocives. On n'osait même pas tenter d'esquisser une définition claire de la personnalité algérienne, entreprise perçue comme déstabilisatrice et dangereuse. Tous les textes officiels, du programme de Tripoli à la charte nationale seconde mouture, occultaient délibérément la question et proposaient des définitions extrêmement ambiguës ; l'absence de repères culturels sérieux ne pouvait que balancer le pays dans la violence et les émeutes. Ce qui advint en 1980, 1983, 1985, 1986 et 1988. La suite, on la vit toujours. Les choses sont de plus en plus complexes. Il y eut, certes, vers les premières années de l'indépendance, les prémices d'un débat, timide, il faut le dire, mais les pesanteurs de l'histoire récente et du confort politique et idéologique marqué souvent par des consensus de façade en ont décidé autrement. Les nombreux tabous hérités du mouvement national dictaient toujours leurs lois. La déroute du langage et les ambiguïtés du discours empêchaient la manifestation de toute initiative porteuse d'un projet culturel global et clair et d’une parole libre. Les universitaires et les acteurs «culturels», trop marqués par une flagrante médiocrité, reproducteurs privilégiés du discours officiel ou de parole dite oppositionnelle, salafiste, arabiste ou berbériste, restent prisonniers d’un regard trop statique. Une lecture attentive de la presse et du discours politique des années soixante fournirait une certaine idée des tergiversations et des hésitations qui ont marqué cette époque et qui continuent, jusqu'à ce jour, à caractériser l'espace national trop sollicité par les silences pervers et les hypothèques paradoxales.

Qu'est-il advenu des débats sur la culture, animés en 1963-1964 par des hommes comme Mohamed Boudia, Mustapha Kateb, Mostefa Lacheraf, Mourad Bourboune, Belhadj et bien d'autres ? Toute plongée sérieuse dans la culture dérange et gêne les décideurs potentiels. Le savoir doit vivre dans la clandestinité. En 1964, Révolution africaine, dirigé à l'époque par Mohamed Harbi, arrête brutalement un débat qui commençait à aller au fond des choses. Algérie-Actualité refait la même chose, avec moins d'élégance et d'intelligence en 1982 en censurant d'excellentes contributions sur les intellectuels et la culture nationale. Le point de départ fut donné par un entretien accordé par le sociologue Abdelkader Djeghloul à un excellent journaliste (de formation sociologique) de l'hebdomadaire, Mohamed Balhi. Epoques différentes, mêmes pratiques. Pendant ce temps, trop peu d'universitaires ou de cadres osaient écrire et faire connaître leurs positions. Les uns et les autres se cachaient derrière une sorte de simulacre d'obligation de réserve.

Des diplomates, d'anciens ministres se mettent à écrire aujourd'hui, une fois écartés des travées du pouvoir alors qu'ils pouvaient le faire bien avant au moment où des intellectuels étaient exilés, d'autres interdits de plume ou invités par le défunt Boumediene à quitter leur propre pays en cas de désaccord. Certains, même parmi ces nouveaux démocrates, avaient confectionné des listes de journalistes et d'intellectuels à bannir alors qu'ils pouvaient faire la pluie et le mauvais temps. D'autres comme Harbi, Bourboune, Boudjedra, Bennabi, Kateb et bien d'autres ont choisi d'écrire et de s'exprimer sans complaisance. Mais l'élément culturel le plus important reste la ruralisation intensive qui a engendré de sérieux traumatismes sociaux et provoqué une urbanisation sauvage et désordonnée. Les différentes migrations internes et les conditions de conquête du pouvoir ont été à l'origine de l'émergence d'«élite» de texture rurale vivant de multiples contradictions et charriant des discours extrêmement ambigus. On a affaire à une culture de type syncrétique paradoxale (dans le sens d’une sorte d’unité désintégrée ou disséminée) qui s'expliquerait par l'adoption tardive et quelque peu anormale des formes de représentation «occidentale ». Ce qui provoque une sorte de désorganisation schizophrénique de l'esprit. Tantôt on se réfère à la «modernité», sans en définir les contours, tantôt on porte les oripeaux d'un conservatisme rural négateur de toute «modernité». Double attitude. Langage atrophié. C'est à une expérience de type syncrétique paradoxale, essentiellement née de l’hypothèque originelle de l’adoption des formes européennes sans interrogation (avions-nous les moyens et le pouvoir de le faire durant la période coloniale ?) et d’une découverte imposée de l’altérité que nous avons affaire.

Un discours ambivalent, double, juxtaposant deux univers et deux cultures antithétiques, caractérisait la culture des «élites». Tout retour aux sources est lui aussi dramatique, c’est-à-dire reniant un présent, certes alambiqué, mais à vivre, contrairement à un passé déjà révolu.

 La question du temps ne cesse d’engendrer des situations inextricables. Le temps est souvent élastique, réduit au passé et au futur, accordant au mythe une extraordinaire place, excluant le présent, d’ailleurs souvent lieu de désillusion et de désenchantement. La rupture avec le présent, un temps en crise, favorise les différents espaces du passé paradoxalement dépouillé de sa valeur historique, donc citoyenne et investi d’oripeaux mythiques. Le futur antérieur enveloppe tous les discours officiels et marque profondément le discours social. Ces dernières décennies, on avait fait l'éloge du fonctionnement groupal en Kabylie de structures qui organiseraient, à la manière traditionnelle, la vie de certains villages et rejetteraient ainsi l'idée même d'Etat «moderne». Avec l’aval et l’assentiment des dirigeants de l’Etat. Ce substitut à la puissance étatique se permettait même de sanctionner «les éventuels contrevenants» et à interdire «tout lien de mariage dans le territoire où ce code est applicable ». Ainsi, l'Etat comme espace «moderne» commence à s'éroder sous la pression des événements et du non-respect par les gouvernants de structures qu’ils sont censés protéger. Mais tout retour en arrière est désormais impossible. Il est, selon nous, trop peu probable de faire revivre des structures désormais marginales. Cet éloge suranné d’une authenticité biaisée n’est plus de mise.

D'ailleurs, cette situation arrangerait beaucoup de monde qui a intérêt à ce que le fonctionnement des structures étatiques soit opaque et correspondrait aux déterminations claniques, tribales et ethniques régissant la société profonde. Certes, des pratiques duales, associant des formes «modernes» et d’autres «traditionnelles» subsistent et constituent le lieu central du discours officiel et social. Les pratiques «rurbaines» obéissent à une sorte d’entre-deux, à une ambivalence énonciative et discursive. Le chef est drapé d’une double casquette, chef de zaouïa et responsable «moderne ». D’ailleurs, la configuration des partis correspond à cette dualité. Le chef est indéboulonnable. On lui doit une allégeance absolue. Faut-il désormais penser à une régionalisation, proche de l’expérience allemande ? Mais dans ce cas, qui profiterait de la rente pétrolière ? Serait-elle distribuée équitablement entre les régions ? Ce serait une entreprise à forts risques. L’expérience des gouvernorats de l’époque n’a pas été poursuivie. Dans cet espace schizophrénique, le discours intellectuel ou culturel est assimilé à une sorte d'hérésie et à une intervention absurde dans une société anomique. La résistance au savoir et à la connaissance n'est pas uniquement due à l'intolérance des pouvoirs publics mais investit également les différents espaces sociaux. L'expression artistique est, elle-même, conditionnée par le discours social et politique. C'est dans ce contexte qu'évolue la représentation culturelle algérienne trop marquée par les multiples carences caractérisant la société algérienne et l'absence d'un sérieux travail d'exploration épistémologique et ontologique. L'algérianisation, appliquée après les années 1970, fut à l'origine de nombreux malentendus au niveau de l'université. L’«intellectuel» est marginalisé, exclu. La corruption brise, chez de nombreux «lettrés», toute résistance. On achète, par le fait de poste et de redistribution de la rente, de nombreux cadres, des écrivains, des artistes…

Les intellectuels, tout en les marginalisant, on veut faire d'eux des soldats de quelque cause perdue d'avance. Comme dans les années 1970 où des «intellectuels» et des artistes ont participé à des campagnes d’explication du discours politique officiel (Révolution agraire, GSE…), répudiant ainsi la dimension critique.

 L'universitaire et l'«intellectuel» (notion dont il reste à définir les contours) sont restés prisonniers d'un rapport maladif au pouvoir politique qui se conjugue tantôt à la répulsion, tantôt à l'attraction. Ce qui réduit sa marge de manœuvre. Ce qui pose également la question, toujours d'actualité, de l'autonomie de l'intellectuel qui vit l'assujettissement ou la contestation comme illustration ou opposition au discours officiel et jouant en fin de compte sur le terrain du pouvoir politique qui fournit ainsi les éléments de la discussion piégeant les différents locuteurs et orientant leurs discours. Les chercheurs en sciences sociales focalisent le plus souvent leurs analyses autour du fonctionnement des appareils, des enjeux idéologiques et des espaces politiques et occultent les mouvements sociaux et culturels. Ce n'est pas un hasard si les rares universitaires-chercheurs ne réussissent pas à cerner les différentes secousses qui agitent la société. Il y a également la question des références qui font du locuteur le producteur privilégié de la parole citée. On «plaque» souvent des grilles sans tenter de les interpréter et de les interroger alors que les sociétés fonctionnent de manière autonome et complexe, comportant un certain nombre de particularités. Les questions épistémologiques sont d'une actualité brûlante. N'est-il pas temps de définir les termes utilisés et de ne pas reproduire mécaniquement des réalités et des notions considérées comme évidentes mais ne pouvant l'être sans une sérieuse interrogation ? Y a-t-il une place pour les «intellectuels» dans les jeux politiques et culturels dans la situation de crise permanente de légitimité que vit le pays ? Sont-ils condamnés à vivre leur posture de reproducteurs de discours préalablement enveloppés comme une sorte de sacerdoce naturel ?
C’est vrai que la corruption fait des ravages dans un pays qui assiste, indifférent, au départ de très nombreux cadres à l’étranger, cherchant de meilleures conditions de vie et de travail. Mais au même moment, médias et gouvernants préfèrent continuer à dévaloriser les compétences résidant dans le pays, vivant de tragiques conditions et appelés à fonctionner comme de simples faire-valoir du groupe dirigeant. Certes, de nombreux cadres acceptent cette humiliante situation, attendant, au coin d’une salle de cours, prébendes, indemnités ou postes tant promis. Dans ce fatras singulier de situations trop peu inédites, les «intellectuels» des structures dominantes (Union des écrivains, associations, organes culturels) appartenant aux organismes gouvernementaux et proches des cercles dits de la «coalition» profitent des largesses gouvernementales. Comme d’ailleurs quelques écrivains, cinéastes ou artistes, trop officiels, trônant sur des festivals, participant sans fin à des jurys officiels, des entreprises rentières… Peut-on parler de démission ou de silence ? Pas du tout. C’est toujours une minorité agissante qui remue, les autres poursuivent leur boulot de reproducteur médiocre du savoir.
A. C.

 

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