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 Afghanistan : l’impossible désengagement

1/10/2010

Afghanistan talibansAfghanistan : l’impossible désengagement

par Wissem Chekkat

Neuf ans après le début de l’intervention US en Afghanistan et la chute du régime des Talibans qui en a résulté, l’état de ce pays enclavé, situé au point de jonction de l’Asie centrale et du sous-continent indien, demeure pour le moins instable.

Malgré les immenses efforts militaires et financiers des pays de la coalition dirigés par les USA, deux processus électoraux visant à consolider et légitimer un pouvoir à la tête duquel a été nommé un membre de la plus importante ethnie du pays mais dont les principaux postes sécuritaires demeurent aux mains de la minorité Tadjik, le déploiement de l’OTAN, l’usage de nouvelles technologies militaires et de tactiques adaptés inédites, divers plans visant à gagner les cœurs et les esprits des populations otages du conflit dans le plus pur style de la contre-insurrection et de la guerre psychologique, l’Afghanistan continue à constituer un véritable casse-tête stratégique et géopolitique et probablement un enjeu sérieux pour l’OTAN dont la survie ne dépends désormais que d’une hypothétique victoire sur le terrain. En face, des groupes divers réunis sous le nom générique de Taliban selon la terminologie consacrée par les médias, assez mal armés et passablement structurés, mais qui ont pu s’adapter et exploiter les erreurs et les bavures de leurs adversaires, particulièrement au sein des populations rurales, ont réussi à ne pas disparaître et à mener des attaques continuelles aussi bien sur les bases avancées de l’ISAF et de l’OTAN que celles de l’armée et de la police afghanes mises sur pied par les occidentaux à un coût exorbitant. Au premier abord, ce conflit s’apparente à celui, classique, d’une guerre coloniale. Cependant il en diffère par l’influence du voisinage géostratégique et les enjeux à visée globale. Il constitue indubitablement un paradigme de guerre asymétrique. Pour certains, Il s’agit d’un conflit de 5ème génération ou G5G. Une série d’erreurs politiques et stratégiques, conjuguées à la nature de l’humus local et particulièrement les structures socio-psychologiques des populations Afghanes rendent désormais toute victoire purement militaire des forces de l’ISAF et de l’OTAN totalement hors de portée. Une telle perspective demeure impossible à admettre pour une bonne partie de l’establishment US et plus particulièrement pour ses factions représentant et défendant les intérêts de ce qu’on appelle le complexe militaro-industriel. De fait, si ce conflit représente un dilemme majeur pour les l’ISAF, il remet en cause l’existence même des fondements de l’OTAN.

L’intervention militaire US en Afghanistan et en Irak consacre un changement de paradigme assez important : le concept de guerre de 4ème génération ou G4G ou celui de la guerre asymétrique opposant des brigades de combat interarmes compactes et ultramobiles dotées d’une réseautique et d’un armement de haute précision et dans lesquels les forces spéciales jouent un rôle de premier plan à des combattants irréguliers disposant d’armes légères assez obsolètes et démunis de toute couverture logistique. Or, l’incapacité de l’armée US et ses homologues de l’OTAN à venir à bout militairement de la résistance afghane a conduit les américains à envisager d’autres solutions impliquant la guerre psychologique, la propagande et la cybernétique. La rémanence du mouvement des Taliban et son activisme armé, stimulé par l’apparition d’un mouvement s’en inspirant au Pakistan voisin et plus récemment d’une insurrection similaire au Tadjikistan, l’escalade de la crise nucléaire entre la république islamique d’Iran et les USA sont autant de facteurs ayant contraint les américains à composer avec cette force. D’où les multiples initiatives afin d’instaurer dialogue direct lancés par le président Hamid Karzaï. Ce dernier est, malgré la cooptation qu’il a fait l’objet de la part des Américains est assez loin de faire le consensus aussi bien auprès de ses protecteurs qu’auprès des principaux chefs des factions Afghanes ou encore des Etats du voisinage, mais demeure l’unique option pour les stratèges US en l’absence d’alternative viable dans un environnement très délétère et corrompu marqué par le jeu cumulé et croisé des ingérences régionales multiformes et la passation de marchés douteux aux innombrables sous-traitants et autres contractants des grosses firmes des principaux pays de la coalition.

 La résistance Afghane au gouvernement mis en place par les Américains ne se limite pas aux seuls Taliban même si ces derniers en constituent l’une des mouvances majoritaires. D’autres mouvements et partis comme le Hizb e Islami de l’ancien premier ministre Gülbuddine Hekmetyar y sont très actifs. Demeure la question problématique de la relation ambigüe et assez paradoxale entre les Taliban et ce que l’on appelle la mouvance d’Al-Qaida. C’est le refus des Taliban de livrer les deux chefs présumés de cette organisation aux origines obscures et fort controversés qui a déclenché le casus belli ayant amené les américains à attaquer ce pays et éliminer le régime des Taliban en tant que pouvoir d’Etat. Il semblerait qu’avec le temps, les Taliban se seraient démarqués petit à petit d’une organisation dont la matrice entretenait des rapports assez troubles avec la CIA.

L’Afghanistan demeure le premier producteur d’opium au monde et la production, temporairement freinée durant le bref régime des Taliban a repris et enregistre une hausse continue depuis 2002. Les Américains qui ont bien assimilé l’expérience Soviétique pour avoir pris une part active à la lutte des Moudjahidines contre l’Armée rouge, ont cru éluder bon nombre de problèmes auxquels étaient confrontés les Russes en tentant d’autofinancer le conflit par les revenus générés par la production d’opium. Cette tentative a détourné la vocation agricole et ruiné l’arboriculture de ce pays tout en permettant de consolider dangereusement le pouvoir des seigneurs de guerre locaux et autres chefs tribaux compromettant ainsi durablement les assises d’un Etat moderne au profit d’une féodalité armée dotée d’apanages entiers et peu soucieuse d’un pouvoir central incapable d’avoir le monopole légitime de la violence. Le renforcement du pouvoir des chefs tribaux dont une partie siège à la Loya Jirgha a été aggravé par l’immense gaspillage de ressources qu’a accompagné la constitution des forces de la police (Afghan National Police ou ANP) et de la nouvelle Armée (Afghan National Army ou ANA) Ces forces dont l’armement assez hétéroclite a fait l’objet de multiples octrois de marché douteux n’ont cessé de constituer un cauchemar permanent pour Kaboul : désertions, vente et trafic d’armes, infiltration par des éléments proches des Taliban et de leurs alliés, absentéisme, non assimilation des tactiques étrangères à la mentalité Afghane acquises au cours de l’instruction, corruption, racket, passivité volontaire lors des combats, etc. La nomination du Général Petraeus à la tête du commandement en Afghanistan s’inscrit dans une logique d’Afghanisation du conflit en créant comme en Irak des milices populaires prébendées aux effectifs bien plus supérieurs que ceux de l’insurrection. Cette stratégie dite des «Sahwa» (ou sursaut) si elle a fait ses preuves en Irak et ce, pour de multiples raisons spécifiques relatives à la composition et à la mentalité de la société irakienne, est loin d’être probante dans le cas Afghan. Elle risque même de consacrer ce que l’on pourrait appeler la guerre sociale ou le retour à l’état ante-bellum marqué par la lutte des factions sur fond de divergences ethniques alimentés ou pas par le voisinage régional.

L’une des raisons majeures de l’échec de l’option militaire comme stratégie de sortie de crise en Afghanistan est le rôle joué par les acteurs régionaux voisins et dont les intérêts tantôt divergents, tantôt convergents en fonction de la stratégie de l’hyper-puissance mais également des interactions inter-régionales induites par le conflit et ses répercussions. Le rôle clé du Pakistan est plus que déterminant et ce, depuis le début de l’intervention US. Si l’ex-président pakistanais Pervez Musharraf a su jouer sur tous les tableaux et souvent pu dévier ou du moins reporter les pressions de l’hyper-puissance US sur les thèmes régionaux comme la tension indo-pakistanaise, l’insécurité interne, l’alliance avec la Chine tout en tentant de tenir l’Inde éloignée de son voisin du Nord ou en entretenant des liens avec les Taliban tout en coopérant avec les Américains, son successeur s’est avéré encore plus ambigu : l’apparition fulgurante d’une insurrection pro-Taliban dans les zones tribales et au-delà a d’autant plus inquiété les pays occidentaux que le Pakistan est détenteur de l’arme de dissuasion suprême. Le Pentagone s’est efforcé d’y recourir aux dernières technologies pour éliminer ce qu’il définit comme des cadres de l’organisation connue sous l’appellation d’Al-Qaida et c’est dans ce cadre qu’opèrent les drones de combat au dessus du Pakistan. Ces drones ont en effet connu une évolution spectaculaire puisque ils peuvent désormais chasser en meute et synchroniser leurs attaques avec une redoutable précision ; le nombre de tués par les missiles tirés à partir de drones US est non seulement en hausse constante mais les opérations deviennent de plus en plus sophistiquées. En parallèle, les lignes d’approvisionnement logistique passant par le Pakistan sont régulièrement perturbées, voire invariablement rackettés ; les flux de transmissions vidéo en temps réel des drones ont pu être piratés à l’aide de logiciels gratuits disponible sur internet tandis que les chefs tribaux multipliaient l’octroi d’informations plus ou moins douteuses aux Américains en échange de «primes» de plus en plus élevées.

 L’attitude et le rôle des services pakistanais (Interservices Intelligence) demeurent sujets à controverse d’autant plus qu’on leur impute un rôle dans la formation initiale du mouvement des Taliban et son développement. Indubitablement, les investissements indiens en Afghanistan ont poussé les pakistanais à réagir via leurs relais traditionnels dans ce pays afin d’éviter d’être pris en étau. Par ailleurs, l’exploitation de certains documents publiés par le site Wikileaks laisse transparaitre de troublantes accointances entre la CIA, l’ISI, le gouvernement de Karzaï et les Taliban.

Plus récemment, il semble que l’insurrection en Afghanistan a fait des émules dans le Tadjikistan voisin après le Pakistan. La Russie et la Chine suivent de très près la situation dans ce pays, laquelle peut générer pas mal de problèmes à la périphérie immédiate de ces deux pays en plus du désagrément de voir le stationnement de forces US et Atlantiques devant leurs portes respectives.

 La présence sur le terrain des Armées de plus d’une trentaine de pays, des meilleures unités de montagne et des forces spéciales des principales puissances industrielles n’a pas eu l’effet escompté sur le plan militaire. La contre-insurrection se heurte à un facteur : la présence des forces Atlantiques et Européenne est perçue par la majorité des populations Afghanes comme une occupation étrangère.

 On peut assumer sans crainte d’être contredit par les évènements qu’aucune Armée étrangère n’a réussi à imposer un ordre durable à Kaboul. Or, la tendance actuelle des Américains et leurs alliés est de focaliser sur une solution militaire comme seule voie de sortie de ce conflit. D’où le constat d’échec même si on ne sait pas pour le moment le degré de réussite d’un plan visant à créer, armer et financer des milices anti-Talibans activant comme forces supplétives des forces étrangères et celles de l’ANA.

 Ce conflit initié à l’ère de l’administration de l’ex-président Bush et qui est actuellement géré par son successeur, le président Obama a déjà induit une radicalisation au sein de la société américaine. L’impossibilité de se désengager de ce conflit sans pour autant perdre la face en dépit des sommes colossales dépensées à cet effet a conduit de nombreux américains, en plus de l’effet de matraquage médiatique à tendance islamophobe, à considérer qu’ils étaient en guerre contre l’Islam.

Sur un plan stratégique, la guerre d’Afghanistan est celle de l’asymétrie : celle de la cybernétique de combat face à la guérilla en réseaux ; durant ce conflit qui dure maintenant depuis neuf ans, les Taliban ont réussi à ne pas disparaître. Ils se sont adaptés et ont changé leurs armes (notamment en abandonnant les munitions 7,62 mm de leurs fusils d’assaut pour le 5,56 mm standard de l’OTAN) et grandement perfectionné les IED (Improvised Explosive Devices), leur principale arme contre les véhicules ultra-blindés des forces de l’ISAF et de l’OTAN. Leur capacité de manœuvre, réduite à néant par l’usage massif d’hélicoptères de la coalition ainsi que par les technologies RFID (Radio Frequency Identification) dont sont dotés les soldats de la coalition afin de prévenir leur kidnapping est en train d’augmenter. L’usage intensif de technologies onéreuses par les USA (avions hybrides V-22 Osprey, Drones Predator II, missiles et obus intelligents, blindages spéciaux, détecteurs d’engins explosifs improvisés, canons aéroportés, myriade de satellites d’observation, etc.) n’a pas permis de garantir un avantage décisif aux forces de la coalition.

 De toute évidence, la présence US et Atlantique en Afghanistan ne se limitera pas-en ce qui concerne le champ opérationnel de leurs activités-aux limites territoriales de ce pays et englobera les régions frontalières du Pakistan, de l’Iran et des Républiques d’Asie centrale si le mouvement insurrectionnel qui s’est enclenché au Tadjikistan pourrait prendre plus d’ampleur pour constituer une menace régionale. Ce qui heurterait frontalement les intérêts géostratégiques de la Russie dans ce qu’elle considère sa basse-cour d’un côté et d’un autre, mener le Pakistan au seuil d’une implosion d’autant plus redoutable qu’elle puisse être susceptible de modifier le rapport de force avec son voisin indien et par ricochet avec la Chine. De son côté, la république islamique d’Iran en prise avec diverses tentatives de déstabilisation interne et soumises à d’intenses pressions externes verrait le désordre se propager dangereusement sur son flanc oriental et même septentrional après s’être propagé à son ponant.

Pour des raisons géopolitiques propres aux grandes puissances, l’Afghanistan n’a pas connu la paix depuis plus de trente ans. Il aura connu l’intervention des forces militaires des grandes puissances du moment en commençant par l’intervention soviétique de 1979 jusqu’à l’intervention des armées de l’ensemble des pays du monde industriel entamée en 2001 sous un prétexte assez vague suite à la destruction non encore élucidée des deux tours jumelles du World Trade Center. Le concept illogique de guerre globale contre la terreur lequel s’assimilait à une guerre sans fin en contradiction avec les rudiments de la stratégie ne servait que des intérêts économiques spécifiques en relation avec la recherche perpétuelle de nouveaux marchés. Victime de sa position géographique stratégique au carrefour des grandes puissances de demain et à la périphérie des principaux points focaux des conflits mondiaux, l’Afghanistan ne connaîtra pas la paix de sitôt, puisque les puissances qui y maintiennent des troupes ne peuvent plus décider de leur retrait sans préjudice pour leur image et encore moins continuer à participer à un conflit où la notion même de victoire semble élusive et non définie. C’est le piège Afghan. Ou l’impossible désengagement. 

Source : http://www.lequotidien-oran.com

 

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