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 Bejaïa à l’époque Hammadite

21/10/2010

BejaïaBejaïa à l’époque Hammadite

Cette étude retrace l’histoire de Bejaia à l’époque hammadite, époque la plus glorieuse que cette ville ait connue.

Cette étude retrace  l’histoire de Bejaia à l’époque hammadite, époque la plus glorieuse que cette ville ait connue. Sur le plan de l’histoire politique beaucoup d’historiens, en arabe particulièrement et notamment Ibn Khaldoun, lui ont consacré de grands développements que nous résumerons dans un premier paragraphe. Ce n’est donc pas cet aspect qui nous préoccupe. Notre recherche et notre curiosité se sont penchées sur la ville elle-même, sa physionomie, son étendue, sa topographie, sa structure, son activité, son développement d’une façon générale. En l’absence de documents, nous avons trouvé beaucoup de difficultés a reconstitué ce que fut cette capitale, l’une, si ce n’est la plus grande de l’époque.
Concernant l’histoire politique de Béjaia, il suffit de signaler, avec beaucoup de réserves, l’ouvrage de Charles Ferraud, édité en 1868, mais qui garde toute sa fraicheur, tout particulièrement pour la période hammadide. IL y a lieu de souligner, également, que Béjaia (Bhegaith) a existé bien avant Saldae qui a été fondée par Juba II, le berbère et non par les Romains comme le prétendent certains historiens. Résumons brièvement les faits historiques. Béjaia, la hammadite a été fondée en 461 de l’Hégire(1067), par Moulay Nacer, fils de Alenas, fils de Hammad, de la grande tribu berbère des Sanhadja, pour deux raisons essentielles : s’éloigner des attaques répétées des bandes  hilaliennes et créer un port pour s’ouvrir sur l’extérieur. Cette nouvelle ville a connu immédiatement une prospérité incomparable, comme l’attestent certains écrits de l’époque que nous reproduirons plus loin. Cette prospérité n’a cessé de se développer pendant la période Almohade et Hafside jusqu’à l’agression des Espagnols en 1509. Ce sont ces derniers, avec une barbarie effrénée, qui ont détruit la ville : ses palais, ses mosquées, ses quartiers ; ils l’ont pillée, volée et détruit toute trace de civilisation. Les Français, à partir de 1833, ont continué ce travail de destruction. Les quartiers encore debout à leur époque, ont été rasés, à l’exception d’une partie de deux (Bab el-Louz et Karamane), pour laisser place à la ville que nous avons trouvé en 1962. Presque toute la mémoire de Béjaia a été, ainsi, détruite par les deux occupations,  espagnoles et françaises.

L’enceinte et les portes

Essayons maintenant de retraçer , avec beaucoup de difficultés , la topographie de la ville, telle qu’elle a existé à l’époque hammadide. C’est un travail ardu, avec des résultats fragiles, auquel nous nous sommes livrés. Non seulement la documentation est maigre, mais les recherches archéologiques n’ont jamais été entreprises et surtout, la plupart des vestiges ont été, soit dissimulés, soit entièrement détruits . Quelques lambeaux de l’ancienne enceinte demeurent ici et là. Une des portes, Bab el Bounoud, actuellement Bab el Fouka, est miraculeusement toujours debout, ainsi que la voute de Bab el Bahr, actuellement, porte Sarrazine. La Casbah a été défigurée par les Espagnols pour en faire une caserne, ainsi que le palais de l’Etoile (Kasr El Kawkeb) pour en faire également un fort, appelé aujourd’hui Bordj Moussa.
Cependant ces fragments éparses, nous servent aujourd’hui, heureusement, de repères pour reconstituer la ville dans son enceinte . Cette reconstitution a été possible aussi, grâce aux informations fournies par Charles Ferraud et  par une lecture minutieuse de l’ouvrage d’Al Ghobrini sur ( Les savants de béjaia au VIème siècle. H)( 14ème av. ch.). Cette maigre documentation ne nous met pas à l’abri de conclusions erronées. Nous en sommes conscients, mais notre ambition est d’ouvrir la voie à d’autres recherches.  
Charles Ferraud nous dit que Béjaia était une ville qui s’étendait sur cent cinquante hectares, c'est-à-dire qu’elle était quatre fois plus grande qu’elle ne l’était en1962. En effet, en essayant de retracer l’ancienne enceinte, nous avons constaté, qu’une grande partie de l’ancienne ville s’étendait vers le coté nord et nord-est, aujourd’hui couvert de verdure, de buissons et d’arbres, région dénommée (Les oliviers).
 A partir de la Casbah, nous avons le tracé suivant de l’enceinte. Celle-ci longe le coté sud de la ville, passe par Bab el Fouka, continue vers le cimetière Sidi M’hand Amokrane, bifurque à droite, à l’ouest de la ville à l’endroit où existait une porte appelée Bab el Berr( porte de la campane), par opposition à Bab el Bahr( porte de la mer) que nous verrons plus loin. Ensuite l’enceinte s’achemine vers le nord en passant par Bab Sidi Touati, arrive à Sidi Bouali et descend vers l’est pour traverser deux portes qui n’existent plus aujourd’hui, la première Bab Sadate et la deuxième Bab Amsiwène et aboutit à une autre porte Bab el Marsa (la porte du port). De là, l’enceinte suit le coté est de la ville, rejoint le fort Sidi Abd el Kader, passe par Bab el Bahr et débouche sur la Casbah d’où nous sommes partis et là, nous trouvons une autre porte, Bab dar es Sanaa (la porte de l’arsenal). Nous venons de faire un parcours de près de quatre mille mètres, entourant un espace de plus de cent cinquante hectares comme l’affirme C. Ferraud. De cette enceinte, seule la partie sud est à moitié debout. Pour le reste, ce sont des lambeaux que l’on découvre ici et là comme nous l’avons déjà souligné.
De ce qui précède, il ressort que la ville avait huit portes : une au sud, Bab el Fouka ; elle parait la plus importante. C’est elle qui donne accès à l’intérieure du pays. Elle s’appelait Bab el Bounoud (laporte des drapeaux) parce que, c’est par elle que sortait l’armée ou y accédait ? Du coté ouest, au bas de la montagne Yemma Gouraya, il y avait deux portes dont l’une s’appelait Bab el Berr. Pour celle-ci, certains donnent le nom de Bab el Berrah(la porte de l’extérieur) parce que, effectivement, elle permet de sortir à l’extérieur de la ville et de faire des promenades. Certains auteurs la dénomment Bab Djedid ou Bab el Merdjoum ou bien encore Bab el Marhoum. Il nous semble qu’il s’agit là de la même porte. Pour un espace aussi restreint, il ne peut pas y avoir plusieurs portes. Du coté nord, il y avait trois portes, comme nous l’avons signalé, mais on ignore l’ emplacement des deux premières. Elles doivent se situer au-delà des deux cimetières, juif et chrétien, qui existent actuellement. C’est par ces deux portes que les Espagnols ont pu pénétrer, après de rudes combats, à l’intérieur de la ville. On sait qu’ils avaient débarqué auparavant un peu plus au nord, à Sidi Aissa Chebouki , (Les aiguades, actuellement). La troisième porte se trouve du côté de la Brise de mer, c’est Bab al Marsa ( la porte du port) comme son nom l’indique. Nous reviendrons plus loin sur le port de Béjaia.
A l’est de la ville, se trouvent deux portes très importantes. La première, c’est   Bab el Bahr, sur laquelle nous reviendrons plus loin et la deuxième, c’est Bab dar es-Sanaa qui donne par conséquent accès au chantier naval de Béjaia, situé juste au pied de la Casbah aujourd’hui (arrière port) . L’importance de ce chantier est à souligner, d’autant plus que le bois lui parvenait totalement de l’arrière du pays, particulièrement la région située entre Béjaia et Jijel. Il y a lieu de souligner qu’il devait exister certainement une neuvième porte que personne ne mentionne ; il s’agit de Bab el Louz dont nous ne connaissons pas l’emplacement, mais un quartier porte bien cette appellation !...
De toutes ces portes, Bab El-Bounoud, est la seule qui garde sa structure ancienne, actuellement dans un mauvais état. Ch. Ferraud nous donne la description suivante : « Du coté de la ville qui fait face au couchant et au Midi, ces ouvriers élevèrent d’abord une tour majestueuse que l’on nomma Chouf er Riadh( l’observatoire des jardins) ; cette tour protégeait trois portes, dont la principale, dite Bab el Bounoud(la porte des armées) était monumentale, garnies de grandes lames de fer et se trouvait encadrée par deux grands bastions ; elle ouvrait du coté des jardins et de l’oued el Kébir. Au sommet de cette tour existait un appareil à miroir, correspondant à d’autres semblables établis sur différentes directions à l’aide desquels on pouvait correspondre rapidement d’un bout à l’autre de l’empire avec toutes les villes, telles que Constantine, Tunis, El-Kalaâ. Pendant la nuit, les signaux se faisaient avec des feux disposés d’une manière convenue. C’est pour cela  que la tour du Chouf er Riadh fut également nommée El Manara, la tour des feux.» Ch. Ferraud ajoute ceci : «Le sultan Al Mansour avait l’habitude d’aller s’asseoir sur la plate forme de Bab el Bounoud ; de là, sa vue s’étendait sur les jardins et il observait en outre tous ceux qui entraient ou sortaient de la ville.» Cette tour malheureusement n’existe plus, mais la porte «monumentale» y est toujours, figée, gardée par ses deux bastions. Ce vestige précieux doit être restauré et la tour reconstituée, ainsi que l’enceinte qui la prolonge. 
Certaines de ces portes sont très souvent associées chez l’auteur Al Ghobrini à l’existence de cimetières où étaient enterrés les savants qu’il évoqués. C’est ainsi que Bab el Marsa est très souvent mentionnée pour nous dire qu’au delà, il y avait un cimetière où furent enterrés de grand hommes comme Abou Zakaria Yahia Az-Zouawi, Al Ichbili, Ibn Mahchara, Ibn Amara et beaucoup d’autres. D’ailleurs cette région fut appelée par la suite et jusqu’à présent, Sidi Yahia. Au-delà de Bab Amsiwen, se trouvait  un autre cimetière,  ainsi que derrière Bab el Berr. Ainsi donc Al Ghobrini nous signale l’existence de trois cimetières.

Les palais

Dans la ville, il y avait trois palais. Le premier, appelé Kasr al-Lou’loua(le palais de la Perle) fut construit par le Sultan An-Nacer et achevé par son fils Al-Mansour . Celui-ci construisit deux autres palais : Kasr al Kawkeb (palais de l’Etoile) et Kasr al Mamounia. Le premier se trouvait au centre de la ville, à l’endroit où les Français ont construit un hôpital militaire, transformé aujourd’hui en lycée. Ce palais a donné son nom au quartier où il fut érigé. Le deuxième palais occupait la place où se trouve aujourd’hui le Bordj Moussa. Les Espagnols l’ont détruit ou peut être l’ont réaménagé en forteresse. Le troisième palais (Al Mamounia) se situait d’après certains auteurs entre l’enceinte ouest et le quartier Bab al Louz. Aucune trace apparente de ses vestiges, aujourd’hui. Marmol, selon Ferraud, donne la description de ce palais : «Du côté de la montagne se voit une petite forteresse ceinte de murailles et embellie partout de mosaiques et menuiseries, avec ouvrages azurés outre marin, si merveilleux et singuliers, que l’artifice surmonte de beaucoup le prix et la valeur de l’étoffe».
Beaucoup d’auteurs et surtout de poètes ont chanté la beauté et la majesté de ces palais, mais nous n’avons, malheureusement aucun indice sur leurs structures, leurs compositions et leurs dimensions.
Lorsque les Espagnols ont occupé Béjaia en 1509, ils se sont acharnés sur ces palais pour effacer leurs traces. Voici ce que dit un auteur algérien, selon un manuscrit, recueilli et traduit par Ch. Ferraud. Il s’agit de Ali Ibrahim al Merini et le manuscrit porte le titre (‘Unwan al Akhbar fi ma marra bi Bidjaia) (Récit de ce qui s’est passé à Béjaia). Ferraud ne nous donne pas de dates , ni sur l’auteur, ni sur le manuscrit. Nous supposons que l’auteur a du être contemporain des évènements qu’il décrit avec beaucoup de précisions ou du moins a vécu au début de l’époque turque. Voici ce qu’il dit sur le sort réservé par les Espagnols aux palais hammadites : «Les Espagnols avaient déjà chargé sur une trentaine de vaisseaux, tout ce qu’ils avaient pris à bougie, soit dans les palais du Sultan, soit dans les mosquées de la ville. Ils abattirent le minaret du château de la Perle et ruinèrent le château de l’Etoile. Tous les objets de prix que renfermaient ces deux édifices, tels que colonnes, marbres, faïences et boiseries sculptées, furent embarqués pour être transportés en Espagne. Mais dès leur sortie du port de Bougie, une affreuse tempête assaillit les vaisseaux et la plupart d’entre eux furent engloutis dans la mer. Sur l’emplacement du château de l’Etoile, les ennemis de Dieu construisirent une forteresse. »
Les Espagnols s’emparèrent également de la Casbah et du fort de Sidi Abd el Kader pour les dénaturer, les défigurer pour en faire des forteresses. Mais leurs méfaits ne s’arrêtèrent pas là. N’ayant pas suffisamment de troupes pour défendre toute la ville et acculés à la défense par la population et l’armée du Sultan qui ne cessaient de les harceler de l’extérieur, ils construisirent une enceinte englobant à peine le quart de la ville, pour s’y retrancher et détruisirent le reste, c'est-à-dire les trois quarts de la ville, une quinzaine de quartiers, avec toutes leurs infrastructures.
Telle est la nomenclature dressée par Ferraud. Nous constatons que les  quartiers  s’étendaient au nord et à l’est de la ville jusqu’à la limite de l’enceinte que nous avons tracée précédemment et où se trouvaient les trois portes aujourd’hui disparues : Bab el Marsa ; Bab Amsiwen et Bab Sadat. Nous constatons également que certaines de ces dénominations existent jusqu’à nos jours, mais d’autres ont disparu : Guelmine ; Bridja ; El Mergoum ; Ain Ilès; Kaa Zenka…En revanche Boukhelil se trouve aujourd’hui à l’extérieur de la ville, du coté du djebel Khélifa. Par ailleurs Al ghobrini parle de certains quartiers qui ne sont pas indiqués par Ch. Ferraud : Houmat al Madhbeh( quartier de l’abattoir) ; al Ghadat ; Aïn Al Djizi. Cet auteur ne mentionne pas Bridja qu’il désigne sous le nom de Houmat Al Lou’lou’a (quartier de la Perle)  dont l’emplacement est autour du palais du même nom. Il est probable que les dénominations ont souvent changé à travers les périodes. Ce qu’il y a lieu de souligner, c’est que douze quartiers furent détruits entièrement et deux partiellement par les Espagnols et que sept le seront entièrement ou partiellement par les Français.
Avec tous ces quartiers répartis sur cet espace de plus de cent cinquante hectares, Bejaia apparait comme l’une des grandes villes de l’époque. Le poète constantinois Ben Lefgoun qui vivait à l’époque, le dit clairement : «Bagdad, Le Caire et toutes les villes de l’orient, sont aujourd’hui éclipsées. Il n’en est aucune qui soit comparable à En Naciria». Selon des estimations faites par certains auteurs, la population de Bejaia, avant sa destruction par les Espagnols, dépassait cent mille habitants. Al Idrissi qui l’avait visitée au XIIe siècle, la décrit ainsi : «De nos jours, Béjaia fait partie de l’Afrique moyenne et est la capitale des Bani Hammad. Les vaisseaux y abordent ; les caravanes  y viennent et c’est un entrepot de marchandises. Ses habitants sont riches et plus habiles, dans divers arts et métiers, qu’on ne l’est ailleurs, en sorte que le commerce y est florissant. Les marchands de cette ville sont en relation avec ceux de l’Afrique occidentale, ainsi qu’avec ceux du Sahara et de l’Orient. On y entrepose beaucoup de marchandises de toute espèce. Autour de la ville sont des plaines cultivées où l’on recueille du blé, de l’orge et des fruits en abondance. On y construit de gros bâtiments, des navires et des galères, car les montagnes et les vallées environnantes sont très boisées et produisent de la résine et du goudron d’excellente qualité… Les habitants se livrent à l’exploitation des mines de fer qui donnent de très bon minerai. En un mot, la ville est très industrieuse… C’est un centre de communication…»
Cette longue citation, nous donne une idée, grandiose, de ce qu’était la ville de Bejaia à l’époque, une ville qui préfigurait déjà les villes modernes de notre époque. Malheureusement nous n’avons pas de documents qui précisent les structures de cette ville. A l’exception de la muraille, des palais, de certains forts et de quelques mosquées, la reproduction d’un schéma globale de la ville n’est pas possible. L’emplacement des quartiers manque d’exactitude. Y avait-il des places ? Les ruelles, comment étaient-elles ? Ferraud nous dit dans une note que «la tradition locale prétend que la ville étaient percée de cinq grandes rues, bordées de plantation de palmiers que le prince fit apporter des oasis du Zab.» On croit rêver ! on est loin des ruelles étroites et sinueuses de l’époque !
Par ailleurs, une ville de cette importance avait des souks. Lesquels ? Dans Al Ghobrini, nous avons trouvé la mention d’un seul souk, situé dans le quartier Bab al Bahr, près de la porte du même nom, et une kayssaria( centre commercial) sans précision de l’endroit où elle se trouvait. Aucun auteur n’a signalé la présence de fontaines à l’intérieur de la ville. Le poète Ben Lefgoun nous dit que la ville jouit des eaux de ses nombreuses sources. D’ailleurs certains quartiers portent le nom de ces sources : Cherchour signifie cascade, chute d’eau, Amsiwene était une source ainsi que Ain Ilès, Ain Boukhelil etc. Ces sources étaient-elles captées et canalisées ? Ferraud affirme que le Sultan Al Mansour faisait arroser le jardin Er Rafa, près du palais de l’Etoile par les eaux de vastes citernes qu’alimentaient celles de Toudja, amenées par des aqueducs.

Les mosquées  et l’activité culturelle

Les informations, non précises que nous avons sur les édifices de Bejaia, concernent surtout les mosquées. L’auteur algérien Ali el Mérini, dit ceci : «La ville de Bejaia qui avait autrefois ( avant l’occupation espagnole) soixante douze mosquées ou oratoires, n’en eu plus, dès lors( après l’occupation espagnole) que cinquante trois. Tout le reste fut abandonné et tomba en ruines.» Le chiffre de soixante douze signifie que dans chaque quartier, on pouvait trouver au moins trois mosquées. Ferraud nous dit que « dans chacun de ces quartiers, étaient des mosquées et des oratoires (zawias) renfermant les restes de saints personnages…» Il nous donne l’appellation et le lieu de vingt cinq parmi ces mosquées, en précisant que douze sont détruites dont Djamaâ Sidi el Mouhoub, restauré depuis l’indépendance. Il signale la présence d’une mosquée dite Djamaâ el Kébir, détruite par les Espagnols en même temps que le palais de l’Etoile et une autre mosquée dite Djamaâ Bridja. Al Ghobrini n’a jamais mentionné le nom d’el Kébir( grand), mais parle très souvent de Djamaâ el A’dham (majestueux). S’agit-il de la même mosquée ou de deux mosquées différentes ? Les lieux indiqués sont différents. Ferraud la situe près du palais de l’Etoile (Bordj Moussa) tandis qu’ Al Ghobrini la place dans le quartier de la Perle, quartier où réside le Sultan. Djamaa el A’dham semble avoir joué un grand role ; il était le lieu vers lequel convergeaient tous les grands savants du monde musulman. Abou Mediène y a préché, ainsi qu’Ibn Toumert, Ibn al Arabi et tant d’autres. Par ailleurs, Ferraud ne mentionne pas la mosquée de la Casbah, alors qu’Al Ghobrini en parle très souvent . Selon ce dernier, elle doit être de la même importance que Djamaa el A’dham, puisque les grands maîtres de son époque professaient dans l’une des deux mosquées ou dans les deux à la fois.
D’une façon générale, ces mosquées étaient d’une architecture remarquable. Ali el Mérini que nous avons déjà cité, donne la description suivante de Djamaa el A’dham : «La grande mosquée royale, située à coté du palais de la Perle, était un monument des plus remarquables. Son minaret avait soixante coudées de haut sur vingt coudées de large à la base. On y entrait par une grande porte qu’encadraient des plaques de marbre, revétues d’inscriptions artistement sculptées. Le vaisseau de la mosquée est soutenu par trente deux colonnes de marbre et avait deux cent vingt coudées de long sur cent cinquante de large. Sa façade était ornée de dix sept portiques ; une immense coupole la surmontait. L’intérieur était tout pavé de marbre. Autour des murs latéraux, couverts de faïences émaillées, couraient deux cordons sur lesquels étaient gravés des versets du Coran…» Dans la collection « Art et culture», éditée par le ministère de l’information et de la culture en 1975, un volume est consacré à Bejaia. On y lit sous la plume, certainement du professeur Bourouiba : «Par ailleurs, le même manuscrit( attribué à Hammad, de la famille royale) évoque un minaret de vingt cinq coudées de large sur soixante quinze coudées de haut. Si l’on compte, d’après le Littré, que la coudée ancienne pouvait avoir une longueur de 45 à 64 cm, selon les lieux et les hiérarchies, et si l’on fait une moyenne, disons de 55 cm, le minaret pouvait avoir près de quatorze mètres de large et un peu plus de quarante mètres de haut, ce qui n’est nullement négligeable.» En effet ces dimensions sont impressionnantes. On ne peut qu’être admiratif devant la majesté de ces édifices ! 
Ces mosquées et ces zawias étaient des centres de rayonnement. Elles abritaient une intense activité religieuse et culturelle qui avait une grande influence non seulement dans le pays, mais aussi dans le monde musulman et dans tout le pourtour méditerranéen. On y enseignait les sciences religieuses, les sciences exacts, tout particulièrement les mathématiques et l’astronomie, mais aussi le soufisme et la logique. Al Ghobrini, donne dans son ouvrage, une biographie succincte de cent neuf savants qui ont séjourné à Bejaia au XIIIème siècle, pour professer un enseignement ou assumer une charge administrative et religieuse. On y trouve tout particulièrement Abou Médienne qui a longtemps séjourné à Béjaia, avant d’aller mourir à Tlemcen, Al Mçili et Al Ichbili, tous deux célèbres par le nombre d’ouvrages qu’ils nous ont laissés et tous deux enterrés à Bejaia ; on y trouve également Mohieddine Ibn Arabi, le célèbre soufi, ainsi qu’Al Oussoli, ami et compagnon du célèbre philosophe Ibn Rochd et Al Kala’i, célèbre mathématicien à l’époque, sans oublier Abou Zakaria Yahia Az Zuwawi, aussi important pour Béjaia que l’est Abd er Rahmane At Tha’alibi pour Alger et qui est enterré dans la baie qui porte son nom. Ajoutons Al Mordjani qui a fini par donner son nom à la mosquée où il enseignait, pas loin du palais de la Perle et Al Waghlissi, orateur éloquent qui prêchait à la mosquée de la Casbah. La liste est longue. Al Ghobrini s’est contenté de citer les plus célèbres. D’ailleurs plusieurs parmi ceux qui ont été enterrés à Bejaia furent considérés par la suite comme des saints vénérés. N’oublions pas notre grand historien, Ibn Khaldoun qui a vécu un siècle après Al Ghobrini.
Pour terminer cette description, combien incomplète de Bejaia, signalons que selon Al Ghobrini, la ville avait trois cimetières. Nous les avons déjà signalés. Il s’agit de deux cimetières, situés au nord de la ville ; l’un au-delà de la porte Bab el Marsa et l’autre au delà de la porte Amsiwen. Le troisième se trouvait à l’ouest, au-delà de Bab el Berr. Il devait y avoir , certainement d’autres cimetières pour une si grande ville. La famille royale devait avoir aussi son cimetière…
C’est là un tableau général de Bejaia à l’époque hammadite, loin d’être complet, il s’en faut, en raison , répétons-le encore une fois, de l’absence de documents écrits et de fouilles archéologiques conséquentes. La ville a connu, pendant toute cette période, naturellement prolongée par la période almohade et hafside, c'est-à-dire  pendant plus de quatre siècles, un développement continu et florissant et une prospérité sans pareil.
C’est donc à partir de 1509, après l’agression espagnole, que Béjaia a commencé à décliner. Après une résistance acharnée, mais désordonnée et en l’absence du Sultan, occupé à guerroyer dans les environs de Constantine, les autorités en place et toute la population ont du évacuer l’intérieur de la ville pour se réorganiser à l’extérieur. Les Espagnols , en occupant la ville se sont mis, avec un acharnement barbare, à détruire tous les édifices, à les piller et à défigurer certains comme nous l’avons souligné plus haut. Plusieurs quartiers ont été détruits. Pour se protéger les Espagnols ont érigé une enceinte qui à partir de l’ancienne enceinte, à l’est de Bab el Fouka, rejoint  Bordj Moussa et de là le fort Sidi Abd el Kader, avec comme point de résistance la Casbah, le Bordj Moussa et le fort Sidi Abd el Kader. Le reste fut détruit ou abandonné, comme nous l’avons souligné plus haut. 
Lorsque la ville fut reprise en 1545, par Salah Raïs  , avec l’aide des tribus  de la région, seule une infime partie de l’ancienne population décida de revenir. Les Turcs s’installèrent dans les trois forts cités plus haut et en construisirent de nouveaux pour assurer la défense de la ville, particulièrement le fort rouge ou Bou Lila, à l’ouest de la ville, au pied de Gouraya et le fort du cap Bouac. Mais  la ville ne reprit jamais son élan. Toute la partie, située au de là du tronçon de l’enceinte espagnole, à l’exception de Bab El Louz fut envahi par les buissons e la foret.
En 1833, lorsque la ville fut de nouveau agressée, cette fois-ci par les Français, la population qui n’était pas nombreuse et les contingents turcs qui n’étaient pas puissants, durent après une résistance vigoureuse et prolongée, évacuer une deuxième fois la ville, entièrement. Les français, alors, achevèrent l’entreprise de destruction des Espagnols. Tous les quartiers encore debout fuirent détruits, à l’exception de Bab el Louz et Karamane qui furent détruits à moitié. C’est ce qui reste actuellement de ce que fut Béjaia. Les Français aménagèrent à leur guise la ville, dite moderne, qui existe jusqu’à nos jours. Voici ce que dit Ferraud dans des ( Notes sur Bougie), publiées dans la Revue Africaine en 1857 : « En1835, des raisons politiques…décidèrent l’autorité supérieure à faire restreindre l’enceinte de la ville. Cette mesure eut pour résultat d’amener la ruine de plusieurs quartiers… » Comme si la responsabilité est nulle part ; elle est ailleurs ! En 1869, les Français aménagèrent un port marchand, au de là de Bab al Bahr, port qui existe jusqu’à nos jours. En 1949, le maire de Bougie, Augarde, détruisit ce qui restait de l’enceinte de Bab Al fouka jusqu’à la Casbah, pour créer un boulevard reliant la ville à la plaine (El Khemis). 
C’est ainsi que Béjaia , la hammadide, fut détruite et ses traces livrées à l’oubli. La colonisation française a voulu effacer à jamais le souvenir de la grande civilisation que représentait cette ville où le génie humain, entièrement autochtone et la beauté de la nature ont réalisé une œuvre grandiose, magnifique, majestueuse et merveilleuse.
En conclusion, je voudrais revenir sur certains points importants relatés par certains historiens d’une façon générale :

1°)  Sur le port de Béjaia.
La confusion est entretenue sur l’endroit où se trouvait le port de Bejaia. Al Ghobrini, dans son ouvrage , évoque  très souvent Bab El Marsa et la distingue nettement de Bab el Bahr. Ce qui signifie qu’au-delà de Bab el Marsa, se trouvait le port et que pour y accéder, il fallait traverser cette porte et qu’en conséquence Bab el Bahr ne débouchait pas sur un port. Celui-ci ne pouvait être que du coté de Bab el Marsa, dans la baie de Sidi Yahia. Or aucun des historiens coloniaux français ne parle de ce port. Ferraud n’y fait jamais allusion ; d’ailleurs, il ne signale jamais l’existence d’une porte appelée Bab el Marsa. Arabisant remarquable, il a, sans aucun doute, consulté Al Ghobrini.  Voici ce que Ferraud dit de Sidi Yahia : «…En hiver, seulement, la marine des pachas qui n’était pas en sûreté dans le port d’Alger, venait se mettre à l’abri des tempètes au mouillage naturel de la baie de Sidi Yahia ; l’artillerie était débarquée afin d’ancrer les navires plus près de terre.» Il s’agit bien d’un port, mais observant la terminologie utilisée par l’auteur ( mouillage naturel) (baie de Sidi Yahia). Mais pourquoi donc les pachas venaient-ils d’Alger jusqu’à Bejaia pour mettre en sureté leur marine ? Ils savaient qu’il y avait là un port  en bonne et due forme ! Soulignons, simplement que c’est Ferraud qui nous informe qu’en 1869, «le port marchand de Bougie est également en voie d’exécution.» Il a été érigée en face de la porte Sarrazine.
Plus tard, dans les années cinquante du vingtième siècle, les historiens coloniaux français franchirent un pas décisif pour ignorer le port de Sidi Yahia et désigner Bab el bahr comme ayant abrité le port de Béjaia. C’est Georges Marçais qui, selon Louis Golvin, écrivait dans les «Documents Algériens» d’Avril 1950 : «… la porte sarrazine de Bougie est une porte de lame. Avant que les alluvions aient enterré sa base, elle livrait passage aux bateaux venant s’abriter dans la darse, aujourd’hui comblée, qui se creuse en arrière.» Marçais a fait œuvre de beaucoup d’imagination, mais il n’a pas osé croire que la darse, le chantier naval de Bejaia était ouvert et ne communiquait pas avec Bab el Bahr. Louis Golvin, incrédule devant cette hypothèse, croit pouvoir la justifier en écrivant dans son ouvrage « Le Maghreb central à l’époque des Zirides » : « Au moyen âge, les flots venaient sans doute battre les pieds de la muraille à moins, ce qui est plus probable, qu’un chenal n’ait conduit les nacelles jusqu'à la darse solidement protégée par les remparts». Imaginons concrètement cette hypothèse. Celle-ci place Bab el Bahr en pleine mer et cette porte relie la muraille qui des deux cotés se trouverait  également en pleine mer, jusqu’à la Casbah d’un côté et jusqu’au fort Abd el kader de l’autre côté. Incontestablement, cela représenterait un effort de travail considérable et de plus inutile. Cette hypothèse est invraisemblable, d’autant plus qu’Al Ghobrini qui a vécu à cette époque à Bejaia, parle de Bab Dar es Sanaa que les gens traversaient à pied ainsi d’ailleurs que Bab El Bahr en deca de laquelle se trouvait un souk, par conséquent située toutes deux en pleine terre.
Cette idée d’une porte plongée dans la mer a été largement développée. Elle a même inspiré des peintres. Dans la collection «Art et culture », on trouve une gravure qui représente Bab el bahr, entourée de vaisseaux de l’époque. D’ailleurs l’auteur présumé de l’écrit ( le professeur Bourouiba) dit ceci : «De la Bejaia hammadite ne subsiste que quelques remparts, la merveilleuse porte dite sarrazine qui était l’arche sous laquelle passaient les navires qui entraient en son port…» L’auteur est affirmatif ; plus aucun doute. C’est un Algérien qui le dit ; c’est presque officiel puisque l’ouvrage est publié par une institution d’état.
C’est de cette façon que nous transmettons aux générations futures, l’image défigurée de notre histoire que les historiens coloniaux français nous ont inculquée !

2°) La Casbah.
A lire les historiens, la Casbah a été construite par les Espagnols. Pourtant des documents affirment le contraire. Al Ghobrini qui a vécu au XIIIème siècle, bien avant l’agression espagnole, parle toujours de la mosquée de la Casbah en ajoutant toujours « que Dieu la garde», allusion à la Casbah. Celle-ci existait donc à son époque et en son sein se trouvait l’une des plus grandes mosquées de la ville et était même la résidence du gouverneur de la ville puisque c’était lui qui présidait la prière du Vendredi.  Ibn Khaldoun qui, un siècle après Al ghobrini, a vécu à Bejaia où il a exercé les fonctions de grand chambellan du Sultan dit ceci : «Il (le Sultan) m’a demandé de prononcer la khotba (le prêche) à la mosquée de la Casbah. J’accomplissais cette tâche, en plus de la charge des affaires du royaume et des cours que je donnais pendant le jour à la mosquée de la Casbah.» Ibn Khaldoun précise par deux fois (la mosquée de la Casbah) et affirme que celle-ci était le siège du royaume où se réglaient ses affaires . Il faut préciser que le Sultan avait d’autres palais dans la ville.
Deux témoins oculaires affirment donc, avec force que la Casbah existait bien avant l’arrivée des Espagnols. Mais les historiens ont ignoré ces témoignages. Ferraud n’a jamais mentionné la Casbah, comme édifice de la période hammadide. D’une façon péremptoire, il affirme, se référant à des sources espagnoles, que Pierre de Navarre l’Espagnol jeta les fondements d’une nouvelle casbah sur le bord de la mer en 1509 en se basant sur une plaque au-dessus de la porte. Or là est l’origine de l’erreur des historiens, car cette inscription est un rajout sur un mur qui existait auparavant. Ferraud a fait confiance à Léon l’Africain en le citant : « Il y fit édifier, dit-il, un fort près le rivage de la mer sur une belle plage et fortifia encore une autre ancienne forteresse qui est semblablement du coté de la marine et joignant l’arsenal. » Mais où est donc passé la Casbah hammadide ? Elle était bien à la même place !
Cette version des faits a vite était admise. L’ouvrage « Art et Culture » la consacre officiellement en affirmant « Pedro Navarro fit construire l’actuelle casbah, curieuse avec ses tours en futs de canon et ses créneaux. L’entrée de cette forteresse, vue de l’intérieur, est recouvertes de splendides  voutes encorbellées, venues probablement de l’influence de l’architecture islamique en Espagne. Un juste retour des choses. » Il y a comme un doute chez l’auteur de ces lignes ; il va chercher une influence venue d’Espagne, au lieu de dire qu’elle est d’origine locale ? Naturellement l’autorité des maitres historiens est envoûtante . Golvin ne semble pas adhérer à cette version ; aucune allusion chez lui, à la Casbah. L’auteur algérien, Ali el Mérini, parlant de la destruction du palais de l’Etoile, dit : « A sa place les ennemis de Dieu construisirent une forteresse. » Il ne parle pas de la destruction de la Casbah, bien au contraire, il la cite en parlant de la nouvelle enceinte espagnole, ce qui signifie que la Casbah était toujours debout, mais certainement aménagée de fond en comble pour leurs besoins de défense, au point de voir un professeur, comme Bourouiba, rester perplexe devant la similitude des architectures. L’ancienneté du fort Sidi Abd el Kader a été moins contestée. On s’accorde à dire que le fort a été réaménagé par les Espagnols, donc l’ancien édifice n’a pas été entièrement détruit. Le professeur Bourouiba affirme que « Il n’en reste pas moins que subsistent à nos yeux de très beaux vestiges que ni le temps, ni les hommes ne sont parvenus à détruire. Ce sont… les bases et les souterrains du fort de la mer (Sidi Abd El Kader) et les murs et la porte dite sarrazine. »  

3°) La période turque.
La période turque de Bejaia n’a pas été suffisamment étudiée par les historiens. Ces derniers se sont plus à nous en dresser un tableau sombre, qualifiant les Turcs de sanguinaires, de sauvages, spoliant et maltraitant les autochtones, autoritaires et gouvernant avec injustice et beaucoup de crimes. C’est là l’image que les historiens français de la colonisation ont essayé, insidieusement, de nous inculquer, pour justifier en réalité, l’agression française contre l’Algérie. L’histoire a prouvé que les Français ont fait pire que ce qu’ils reprochaient aux Turcs. 
Ferraud que nous avons très souvent cité, dit ceci des Turcs : «Sous la domination turque, Bougie déclina complètement, de son ancienne splendeur, elle ne joua plus qu’un rôle secondaire dans les destinées de l’Afrique septentrionale… En 1725, le voyageur français Peyssonne écrivait : A Bougie, tout tombe aujourd’hui en ruines, car les Turcs ne réparent rien… Ce qui nous reste à dire sur la domination turque, se bornera à peu de chose ; cette période, considérée à juste raison, comme une époque de barbarie intellectuelle… un régime spoliateur et capricieux des Turcs… » C’est un acharnement. Ferraud cite encore le chevalier d’Arvieux( en 1674) : « Bougie est presque ruinée… Cette ville n’est

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