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 La secte wahhabite

26/10/2010

La secte wahhabite

Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com

Dans son rapport final du 23 juillet 2004, la Commission d’investigation nationale bipartisane, dite «Commission du 9/11», chargée de faire la lumière sur les événements du 11 septembre 2001, établit expressément une filiation entre «le terrorisme islamique » et «une longue tradition d’intolérance» qui provient «des fondateurs du wahhabisme, des Frères musulmans et de penseurs salafistes éminents».
Voilà donc Ben Laden «héritier naturel d’Ibn Abd al-Wahhab», le père fondateur de l’idéologie toujours dominante dans le royaume d’Arabie saoudite. Le wahhabisme est au terrorisme ce que le sein maternel est au nouveau-né : une source irremplaçable de vie. Le même rapport cité plus haut établit qu’Al Qaïda a levé en Arabie saoudite des fonds pour le djihad à grande échelle avant le 11 septembre – des fonds par ailleurs évalués entre 300 et 500 millions de dollars. Que les Saoudiens le reconnaissent ne dégage pas leur responsabilité dans les crimes commis au nom de l’islam contre l’humanité, sous tous les cieux, en premier lieu en terres d’islam. On ne peut également pas ne pas partager l’avis de l’universitaire tunisien, Hamadi Redissi, lorsqu’il écrit : «On ne peut comprendre l’entente entre le wahhabisme et l’islamisme sans expliquer que les liaisons dangereuses, loin d’être accidentelles ou fortuites, se ressourcent dans une matrice commune. D’un mot, les thèses de l’islam millénariste, misanthrope, indompté, belliqueux, antichrétien, antisémite et misogyne se trouvent à l’état brut dans le wahhabisme.» L’intellectuel tunisien revient sur le cheminement qui a fait du wahhabisme, «radical fanatique, sectaire, austère, puritain, intrépide et cruel» l’islam majoritaire dans de nombreux pays musulmans. Il le fait dans un livre que son éditeur parisien qualifie à juste titre d’«essentiel pour le devenir de l’islam au XXIe siècle»(*). L’entreprise est laborieuse car s’apparente à une immersion dans un monde visqueux et obscur. Ainsi accède-t-on difficilement aux sources arabes critiques sur le wahhabisme, «éparpillées ou non disponibles, comme si une main invisible travaillait à les retirer du domaine public». Cette «main invisible» est initialement le fruit de la rencontre, vers 1744-1745, de «deux hommes insignifiants» : un «prédicateur résolu» (Muhammad Ibn Abd al-Wahhab – 1703/1792) et un «seigneur de la guerre» (Muhammad Ibn Saoud). Ce croisement est plus couramment appelé le Pacte de Nadjd, du nom de la région – la partie centrale de l’Arabie saoudite – qui l’a vu naître. L’extraordinaire longévité de ce pacte verbal est cependant attachée à un second événement majeur : le «mariage de convenance » scellé par le Pacte de Quincy (du nom du navire où se sont rencontrés le roi Abdelaziz et le président américain Roosevelt), lui aussi verbal, conclu le 14 février 1945. Ibn Abd al-Wahhab est initialement «un redresseur de torts qui poursuit, dans la voie tracée par l’orthodoxie, celle des “gens de la tradition et de la communauté” ». Sa doctrine est énoncée dans un ouvrage de jeunesse qui date de 1741 : Le Livre de l’unicité (contraction d’un titre fleuve : Le Livre de l’unicité divine qui est le droit de Dieu sur ses serviteurs). L’unitarisme (tawhid), qui s’oppose à l’associationnisme (shirk) comme la trilogie chrétienne, renvoie à un triptyque : l’unicité seigneuriale (tawhid alrububiyya) qui commande de connaître Dieu, l’unicité de dévotion, d’obéissance ou d’adoration (tawhid al-uluwiyya) qui commande d’obéir à Dieu et l’unicité des noms et des attributs de Dieu (tawhid al asma wa al-sifat). Ce faisant, les wahhabite accordent, aux yeux des traditionnalistes sunnites, un statut minimaliste au Prophète : «Le plus noble des hommes» est réduit à un simple intercesseur, allant jusqu’à qualifier d’associationnisme la célébration de sa naissance» ! Ibn Abd al-Wahhab s’inscrit dans la lignée intellectuelle d’Ibn Taymiyya (mort en 1328) : «Il aurait été le lecteur assidu de pratiquement un seul auteur - ndlr : Ibn Taymiyya – (…) dont il a recopié des cahiers entiers». H. Redissi résume ainsi la démarche : «La méthode est élémentaire : l’auteur choisit un thème par chapitre, cite des versets du Coran, puis des hadiths du Prophète, et ajoute enfin, en quelques mots, “d’autres points”» en guise d’indications. C’est cela le salafisme : ne tenir compte que des sources primaires, même si la collecte des hadiths est tardive. Le succès aidant, le cheikh va couler cette exégèse minimaliste, lexicale, dans une manière de syllabus, destiné plutôt à rappeler qu’à expliquer.» Son niveau d’érudition n’inquiète pas les autorités religieuses qui lui opposent un mépris certain. Au regard de la tradition sunnite, qui milite pour une «religiosité tempérée et réfléchie», il n’est pas un savant mujtahid car il ne maîtrise pas la douzaine des sciences religieuses. Elle le réduit à un «innovateur, égaré, hypocrite, athée, rusé, manipulateur, faux prophète» et assimile son fief, le Nadjd, à «une corne du diable» ; le lieu du «tremblement de terre, de la discorde et de l’avènement de l’Antéchrist». Ibn Abd al-Wahhab prend acte dès 1740 que ses adversaires ont «commis des écrits qui l’accusent d’innovation, d’égarement, de modification des préceptes de la religion, d’ignorance et de tromperie». Il vise principalement Suleyman ibn Suhayn, magistrat et mufti de Riyad qui adresse, entre 1740 et 1745, «aux ulémas de l’islam et aux serviteurs de la Charia de notre maître Muhammad», une lettre dans laquelle il porte à leur connaissance «qu’un innovateur est apparu dans notre pays, un ignorant, un égaré qui égare, sans science et sans piété (…) Il a détruit les tombes et brûlé des livres de prières populaires ; il prétend que, s’il le pouvait, il détruirait la Pierre noire de la Kaâba ; il considère que les gens depuis six cents ans sont dans l’ignorance». Une opposition, tout aussi féroce, au cheikh émane du Hedjaz où ses maîtres durant sa scolarité à La Mecque le «soupçonnent d’athéisme». L’un d’entre eux, M. Ibn Suleyman al- Kurdi, l’accuse de s’être «exclu lui-même de la grande masse des musulmans». Son propre frère, Suleyman ibn Abd al-Wahhab (mort en 1793) — c’est à lui qu’on doit le néologisme wahhabiyya — les reniera, lui et sa secte (firqa) en rédigeant vers 1753 un violent réquisitoire intitulé : Les foudres divines réfutant le wahhabisme. La construction de l’entité théocratique saoudienne depuis le Pacte de Nadjd a connu trois grandes étapes. Le premier royaume tient de 1745 au 9 septembre 1818, date de reddition du roi Abdallah. Remis par les Égyptiens aux autorités de la Sublime Porte, il est exécuté et sa dépouille livrée aux chiens après avoir été, trois jours durant, promenée dans les rues d’Istanbul. L’histoire retiendra à son sinistre actif le saccage et le massacre de Karbala (1801), de La Mecque et de Médine (1803- 1806). Le massacre des chiites de Kerbala mérite d’être rappelé pour sa sauvagerie : «En cinq heures de temps, près de 14 000 hommes, dont 6 000 cavaliers à dos de chameaux, envahissent une ville qui comptait entre 6 000 et 8 000 habitants. Ils tuent, selon les estimations variables, entre 2 000 (Ibn Bishr), 3 000, (Lam’, Corancez) et 5 000 personnes (Burckhardt). Les hommes et les enfants sont massacrés, les femmes enceintes éventrées.» Quant aux Mecquois, conquis en 1806, ils doivent, leurs muftis compris, reprendre leur cursus religieux à zéro. Le premier royaume est détruit par les Égyptiens en 1818 ; il sera reconstruit peu après pour durer de 1824 à 1891. Par l’épée et la plume.


Le troisième et actuel royaume date de 1932. Il résulte de l’action d’une machine de guerre constituée d’hommes en armes «intrépides, stupides et féroces» sous le commandement d’Abdelaziz Ibn Saoud, nous dit encore Hamadi Redissi(*).
Ils sont recrutés parmi les citadins (minoritaires), les Bédouins (dominants) et les Frères (les idéologues de la secte). La secte a pour signes forts de ralliement l’interdiction du tabac, de la soie, de l’or, du rire, du jeu, des instruments de musique, de la peinture, du théâtre, du cinéma. H. Redissi l’assimile à une «armée de mercenaires» qui pratique la razzia, une coutume ancestrale, sous couvert de jihad. Elle compte à son actif la reprise de Riyad en 1902, date charnière, de mise en marche d’un processus fondamental de réhabilitation progressive et croissante du wahhabisme comme «revivificateur de l’islam des origines» au sein de la communauté des musulmans. Le wahhabisme commence à diffuser une nouvelle image de lui-même. Une telle image s’impose d’abord aux yeux des néoconservateurs, avec pour tête de file et de pont – «le passeur», nous dit H. Redissi — Rachid Ridha, un exilé syrien au Caire. On lui doit cette sentence qui déclare la guerre aux musulmans : «Les musulmans sont aujourd’hui plus ignorants que les Arabes de la jahiliyya». Le wahhabisme s’impose également, aux yeux des libéraux, comme «critique des despotes, des clercs et des marabouts». Il réussit, enfin, à s’imposer, aux yeux des intellectuels arabes des années 1920, comme partie intégrante du mouvement de libération nationale, en raison de la fermeté de ses positions sur la question sioniste. Le wahhabisme le leur rendra bien en mentionnant le nationalisme au rang des pires péchés dans ses manuels scolaires (encore en usage). En Algérie, le wahhabisme aura peu d’impact auprès des nationalistes. Il se frayera une timide et furtive incursion parmi les Ulémas. La revue Shihab (Le Météore), porte-parole du réformisme algérien (1925-1939), qualifie Ibn Saoud de «roi de l’Islam» en 1935, tandis que deux animateurs de ce mouvement (Tayeb Okbi et Moubarak El Mili) affichent «de réelles sympathies pour le wahhabisme ». L’auteur de l’ouvrage tempère ce jugement sur Okbi qui «après avoir passé une partie de sa jeunesse à Médine, s’installe en 1920 à Biskra pour diffuser une version modérée du wahhabisme. Il adhère, en 1925, à l’équipe de Ibn Badis, mais s’interdit expressément de “professer les doctrines du pur wahhabisme”». Le dernier mot sur la relation entre le réformisme algérien et le wahhabisme revient à son président Abdelhamid Ibn Badis qui écrit en mars 1935 : «Si les nadjdiens, les wahhabites se réclament du cheikh Ibn Abd al- Wahhab parce qu’il fut le premier réformateur de leur pays, nous ne nous réclamons point de lui parce que nous n’avons pas été ses disciples ; nous n’avons pas pratiqué son œuvre. Notre respect pour la vérité et pour nous-mêmes nous interdit de nier ce qui nous lie à quoi que ce soit, ou de nous réclamer faussement de quelqu’un.» Lorsque l’Algérie renouera plus tard avec le wahhabisme, au début des années 1990, c’est pour sombrer dans l’islamisme armé, la violence et l’intolérance. Force est de reconnaître alors au wahhabisme une étonnante capacité de persuasion. La secte wahhabite hétérodoxe a été «réhabilitée par la communauté sunnite parce que l’hérésie est devenue la nouvelle orthodoxie islamique». Une secte «belliqueuse qui a tué, saccagé, profané et pillé les lieux sacrés», décroche le certificat de bonne conduite de ceux-là mêmes qui l’ont combattue. H. Redissi impute ce renversement à la crise de la «tradition» (ou éducation par l’argument d’autorité) qui survient vers la fin du XIXe siècle. Il y a crise de la tradition lorsque «le doute gagne les esprits sur le sérieux des autorités, la validité des précédents et l’efficience pratique des préceptes ». Comparé à une tradition «stéréotypée », le fondamentalisme islamique qu’incarne le wahhabisme s’apparente alors à «une bonne hérésie». Une expression qui n’est pas sans nous rappeler la proposition de «régression féconde» de notre sociologue L. Addi. Le fondamentalisme se présente ainsi non comme une alternative salutaire à des régimes autoritaires et policiers, mais comme leur prolongement naturel, leur résultante. Le monde arabo-musulman mérite naturellement mieux. Le wahhabisme est, à bien des égards, une insulte aux musulmans. Son hégémonisme a pour corpus essentiel les Lettres aux musulmans d’Ibn Abd al-Wahhab (cinquante et une lettres) qui renouent avec «l’Appel à conversion » (ou à «reconversion») de musulmans accusés d’être «impies». Ainsi, aux «gens du Maghreb», Ibn Abd al-Wahhab intime l’ordre de carrément se convertir ! Aux citadins de Damas, il est reproché leurs «innovations dégoûtantes». Dans le sillage de l’anticommunisme des néoconservateurs, à la faveur notamment de l’occupation de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, les wahhabites s’imposeront, au milieu des années 1980 du siècle passé, comme un démembrement actif du complexe militaro-industriel de l’impérialisme américain. Leur action introduit un nouveau lexique (salafisme, fondamentalisme, islamisme) et une nouvelle réalité géopolitique : c’est l’Arabie saoudite qui est sous-traitée pour fixer désormais à l’Islam son ordre du jour. Elle le fera directement ou, lorsque les contingences diplomatiques l’imposent, par groupes interposés. Le nouveau lexique accorde une signification particulière au salafisme. Cette expression renvoie à salafiyya qui, dans la lettre, signifie «l’association des salafs», les «pieux devanciers» : les «devanciers» s’étalent sur trois générations : celle des «compagnons » du Prophète, celle des «suivants» et celle des «continuateurs ». Aux salafs (devanciers) succèdent les khalafs (tardifs) dont le cycle s’ouvre au milieu de la seconde dynastie, celle des Abbassides (750-1254). Cet islamisme est par ailleurs associé à usuliyya (fondamentalisme), l’objectif étant de retourner aux usul (fondements) apurés des résidus de la scolastique. Le Pacte de Nadjd pouvait faire encore illusion si un autre pacte ne s’était pas invité à la formation de l’entité saoudienne contemporaine : le Pacte de Quincy. Le «Pacte du Quincy» — souvent associé à un troc pétrole contre protection militaire — semble avoir mis à terre le «cartel de princes indolents» qui consentent à l’intervention de commandos français pour déloger le groupe armé qui a investi la Grande Mosquée de La Mecque le 20 novembre 1979, au stationnement de troupes américaines «impies» en Terre sainte en 1990 et financent l’occupation de pays musulmans par des troupes étrangères. En 1990, le mufti Ibn Al-Baz s’autorise même à rendre une fatwa qui déclare licite le stationnement de ces troupes en Terre sainte et la participation des soldats de l’islam au combat armé contre leurs frères musulmans irakiens agressés sur leurs terres. Le texte de la fatwa est intitulé «Le jugement relatif au recours en assistance des infidèles pour combattre les infidèles». Autrement dit : une dynastie roturière, assise sur des rentes pétrolière (l’énergie) et de situation (le pèlerinage) prétend manipuler son «nouveau dieu» : (l’Amérique) ! Au final, le wahhabisme comme idéologie d’Etat théocratique est porté aujourd’hui par «un médiocre clergé traditionnel, débordé par les islamistes radicaux et pressuré par les libéraux. Les uns lui reprochent son inconstance, les autres de figer la vie». La cohésion cléricale est maintenue par sa position économique dominante, des stratégies matrimoniales tenant principalement à des «échanges de cousines croisées » et, enfin, une hiérarchisation des tribus ou des clans.
A. B.
(*) Hamadi Redissi, Le Pacte de Nadjd, Le Seuil, Paris, septembre 2007, 343 pages.

Source : http://www.lesoirdalgerie.com

Tags : wahhabites
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