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 Extraits d’un écrit inédit : Le plaidoyer posthume de Mourad Oussedik

22/11/2010

Extraits d’un écrit inédit : Le plaidoyer posthume de Mourad Oussedik (1° partie)

06-11-2010

C’est ainsi qu’on débouche sur 1945 le coup de tonnerre de Sétif. En 45, je devais être mobilisé. Je fais ma préparation militaire, ce qui me fiche en l’air une année. Je devais être appelé le 15 mai 45 sous les drapeaux. Le 8 mai, je suis en seconde à Sétif. Il y a eu l’armistice, donc, en tant que sursitaire, je n’ai pas été rappelé. D’autant plus que la France commençait à être libérée, qu’on commençait à constituer la première armée française et que les préoccupations, en France, c’était d’intégrer le FTP pour éviter les emmerdes. Comme ça, ils partaient aussitôt pour le front. Il y avait plus de troufions qu’il n’en fallait. En Algérie, le million d’Européens, qui vivaient, certes, pour certains, avec leurs difficultés quotidiennes, continuaient de vivre en toute quiétude, sans se rendre compte que tout un peuple était mis sous l’éteignoir. Mais les Algériens, ayant côtoyé l’armée alliée avaient vu qu’il pouvait exister autre chose. Si, en Algérie, où la séparation sociale était stricte et où il était inconcevable pour un Algérien, au bal du 14 Juillet, d’inviter une Française à danser (les Algériens ne venaient pas ou restaient à la porte, pour regarder), ils avaient vu autre chose à Gottingen ou en Italie, où ils étaient au contraire valorisés. Sétif fut un choc. C’est là que j’ai découvert que c’était des salauds. Les Algériens mobilisés, surtout ceux du Constantinois, rentrent au pays pour apprendre que leur famille a été massacrée le jour de l’Armistice. C’est une blessure qui ne se refermera jamais. Et c’est ce jour-là que la guerre d’indépendance a commencé. Je ne peux parler de Sétif qu’en termes d’émotions. Je ne peux pas solliciter autrement ma mémoire. Ça a été pour moi la découverte de la réalité coloniale dans laquelle j’avais vécu pendant dix-neuf ans sans me rendre compte de son existence. Pour comprendre Sétif, il faut que je m’explique de façon narrative. Seuls les faits peuvent permettre de comprendre le drame que les Algériens ont vécu le 8 mai 1945 dans les Hauts Plateaux. J’étais interne au collègue Eugène Albertini, à Sétif. Le 8 mai 1945 au matin, nous étions au dortoir, prêts à descendre pour le petit-déjeuner, quand le surveillant général, M. Maïza, fait irruption. Il nous annonce qu’il n’y aura pas classe ce jour-là car l’armistice vient d’être signée. Ce fut une explosion de joie. Nous sommes sortis en ville. Nous nous sommes organisés en monômes, comme font tous les lycéens, pour manifester notre joie et, vers le milieu de la matinée, je ne saurais dire l’heure, nous nous sommes assis à la terrasse d’un glacier très connu à Sétif, M. Repiton, dans la rue principale. Nous étions une dizaine d’amis. Les rues étaient animées, comme elles le sont dans les villes méditerranéennes un dimanche. C’était le soulagement, l’euphorie, la fin d’un cauchemar.
C’est à ce moment-là qu’une immense manifestation d’Algériens a débouché dans la rue principale, venant de la gare, sur la route de Constantine. Il y avait des dizaines de milliers de manifestants. C’était une manifestation paisible et silencieuse. A sa tête, deux ou trois porteurs de pancartes dont l’une mentionnait «l’indépendance pour l’Algérie», La tête de la manifestation a dépassé notre groupe. Elle allait arriver au niveau de l’entrée de l’Hôtel de France, légèrement décalée sur le trottoir d’en face, quand, de derrière les piliers, sont sortis trois Européens. Je devais apprendre par la suite qu’il s’agissait de policiers en civil. L’un, qui devait être le chef, revolver à la main, s’est dirigé vers le porteur de pancarte et a tenté de la lui arracher. L’autre n’a pas voulu la lui remettre. Les deux se sont bousculés. Le policier a reculé légèrement et lui a tiré une ou deux balles dans le ventre. L’autre s’est plié en deux, a fléchi sur les genoux et lâché sa pancarte. Puis, il a traversé la rue et il est venu s’écrouler devant le rideau de fer baissé d’une boutique qui jouxtait le glacier. Et il n’a plus bougé. Pour moi, cette scène s’est déroulée au ralenti. Cinquante ans plus tard, je me la rappelle dans les moindres détails. Il y a eu, à ce moment-là, dans le cortège, un début de panique. La tête de la manifestation s’est mise à tournoyer sur elle-même. Elle ne pouvait pas reculer, en raison du nombre. Les deux autres policiers ont ouvert le feu. A ce moment-là, j’ai été dans l’impossibilité d’analyser les événements. Ça a été une tornade humaine. Les manifestants ont reflué sur les trottoirs sous la pression de cette masse prise de panique. Tout fut arraché, les grilles protégeant les jeunes arbres et les Algériens, fuyant dans toutes les directions, se sont répandus dans la ville. J’ai été pris dans cette masse. J’ai eu le réflexe de longer, pour ne pas être écrasé, les immeubles, et je me suis engouffré dans une rue latérale qui menait à la place de la Poste, en tentant d’éviter de prendre des coups. Je suis rentré au lycée. Mes condisciples ont fait de même, chacun de son côté. Nous avons été consignés jusqu’à nouvel ordre. Une chape de plomb s’était abattue sur la ville. Les fausses nouvelles ont commencé à circuler : les Arabes ont attaqué Sétif. Il y eut quelques morts européens ; ceux qui ont été pris dans cette immense tornade. Des noms de victimes ont circulé. Puis, pour nous, les internes, ce fut le grand silence. Dans le microcosme de l’internat, entre les élèves français et algériens s’établit immédiatement un climat de peur et de méfiance. On venait d’apprendre que Yacine Kateb et deux ou trois internes algériens n’avaient pas rejoint le bahut. Par la suite, j’ai appris que Kateb, qui s’était réfugié chez ses parents, avait été arrêté. Nous avons suivi à travers les barreaux de nos fenêtres l’activité de la ville ; nous avons vu arriver des détachements de la Légion étrangère, des tabors marocains et d’autres corps de troupe. Plus tard, j’ai appris que la répression avait été terrible. L’armée n’a pas fait de cadeau dans les villages et les douars des environs, dans les jours qui suivent le 8 mai. Ça a été un carnage. Sans distinction d’âge ou de sexe. Les gens étaient abattus. Il fallait, pour l’armée, agissant sur ordre du général Duval, frapper de terreur la population pour la dissuader à tout jamais de réclamer l’indépendance. Ce fut Guelma, Kerrata, Périgauville, etc. Je ne saurais dire combien de jours ou de semaines cela a duré. Ce que je sais, c’est que même rentré à Bougie chez mes parents, trois semaines plus tard environ, je voyais de ma fenêtre un croiseur, je crois que c’était le Montcalm, tirer au 380 de marine par delà les montagnes du Babor sur les mechtas que lui indiquait un avion d’observation. A Kherrata, ce fut un horrible carnage. Un capitaine, héros de Monte Cassino, décoré sur le front des troupes et revenant de la guerre, a trouvé huit membres de sa famille tués par l’armée, parmi lesquels des enfants. Voilà ce que fut Sétif. Les manifestants profitaient du 8 mai pour dire : «Pensez à nous.» Je ne veux pas rentrer dans des explications qui s’appuieraient sur ce décalage temporel. J’avais été un enfant et un adolescent protégé jusqu’à onze ans, n’ayant aucun contact avec les Européens et les structures coloniales. Rentré chez mon père, j’ai vécu une vie de fils de notable, à l’abri de toute difficulté, de tout racisme, à tel point que j’ignorais même qu’il pût exister un peuple algérien. Je vivais la France, avec ce que cela implique sur un plan social ou culturel. Je vivais la mini France de la colonie. Sans savoir qu’il existait un peuple algérien avec ses traditions, ses coutumes, à travers tout un pays. J’avais quitté ma mini société rurale pour entrer dans la société moderniste et coloniale. C’est pourquoi les conséquences de la répression du 8 Mai 45, au plan individuel, furent pour moi grandissimes. J’ai découvert ce jour-là la réalité coloniale. J’ai pris conscience que, pour les tenants européens du colonial, une vie d’Algérien était sans importance. Je ne comprenais pas, les Constantinois ayant fourni le plus gros des troupes à l’armée française de 42 à 45, qu’au moment où ces troupes avaient sauvé l’honneur de la France qui avait sombré dans la collaboration à la suite de la défaite de 40, l’on eût pu, le jour de la victoire, frapper les familles de tous ces militaires qui n’étaient pas encore rentrés du front. Je ne pouvais en tirer qu’une conséquence ; en agissant de la sorte, le pouvoir colonial avait utilisé ces hommes comme chair à canon, leur refusant la qualité d’êtres humains. Je n’ai pu trouver que cette interprétation au comportement de l’armée le 8 Mai 45 dans les Hauts Plateaux.

Dans les semaines qui ont suivi, je subis une lente évolution. Et au-delà de toute attitude idéologique, je réintégrais la nation algérienne en tant qu’Algérien. Nation que j’avais quittée à l’âge de onze ans et demi et que ma vie à Bougie, de fils de notable protégé, m’avait fait oublier. Je pense qu’il en a été de même pour tous les Algériens non engagés. Et je devais plus tard en tirer les conséquences suivantes ; la nation algérienne s’est retrouvée le 8 Mai 45. L’indépendance a été acquise à cette date. Le 1er Novembre 54 n’était pas le début d’une révolution mais le coup d’envoi de la concrétisation de cette indépendance qui s’était ancrée à l’intérieur de chaque Algérien neuf ans auparavant.J’ai refusé de discuter de ces événements. J’ai évité d’en parler avec quiconque, mon père y compris, car j’estimais que la transformation en train de s’opérer en moi ne regardait personne. Cette évolution m’a conduit à une certaine marginalisation sociale. J’ai, dès cette époque, adopté une attitude de révolté, refusant de m’intégrer à quelque groupe que ce soit. Je ne me suis plus jamais senti concerné par la réalité que je vivais. A partir de cette date, je n’ai plus eu envie de m’intégrer dans la société où je vivais. Ce fut une révolution intérieure solitaire, au-delà du cheminement conscient. Les événements ont façonné ma personnalité de l’intérieur et de façon tellement forte, tellement indélébile qu’au moment où j’écris ces mémoires, je m’aperçois que rien n’a changé en moi depuis cette époque : solitude, distanciation vis-à-vis de la société, manque d’ambition. Je ne suis pas aliéné par la société. Mon comportement n’est pas dicté par le désir de réaliser un cursus qui m’aurait fait accéder à des postes ou obtenir des distinctions. Actuellement, je ne suis ni dans une attitude de méfiance ni dans une attitude de rupture. Je ne me suis jamais départi d’une position de voyeur dans laquelle je me suis cantonné du 8 Mai 1945 à ce jour. Sauf pendant la guerre d’Algérie. Ensuite, je regagne Alger. Mon père m’inscrit au grand lycée, ex-Bugeaud, à Alger. L’internat rouvre en 46, alors que je suis en première. Fin 1947, je passe mon deuxième bac ; C’est là que je revois Perez (dans l’OAS, il deviendra le Dr. Perez, alias Pauline, chargé du renseignement) et que je deviens son ami. Son père avait un café juste avant les arcades. Lui, il était externe, plus jeune que moi mais comme moi originaire de Bougie exilé à Alger. Je fais ma première en philo au Grand Lycée. Je mène une vie sans histoire. Avec le bac, je me suis inscrit en fac de droit, conformément au souhait de mon père. Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir fait khâgne. A la faculté de droit, je découvre cette société que je n’avais pas vue, charriant le racisme, marginalisant l’indigène, exploitant le notable indigène, l’intellectuel indigène, au profit de la minorité coloniale. Niant et brimant la grande masse. C’était insoutenable. Nous sommes en 1948 ou 49, je trouve en faculté des professeurs complices de l’establishment colonial, méprisant et excluant l’étudiant indigène qui, de ce fait, alors qu’il se trouvait dans son pays, était marginalisé. J’assistais à un véritable phénomène de rejet. Deux mondes séparés vivaient côte à côte. Les professeurs européens étaient racistes et d’ailleurs, les trois quarts des Algériens faisaient leurs études en France. Les professeurs en Algérie ne s’intéressaient qu’aux étudiants français et l’étudiant algérien, même bossant mieux que quiconque, n’intéressait pas les profs. Ils avaient leur association d’étudiants, l’UGEMA. On ne leur faisait aucun cadeau. Je n’ai pas fait long feu à la fac d’Alger. J’ai refusé d’adhérer […]  L’année de faculté à Alger fut une année disjonctée ; On préparait nos surprises-parties, nos pique-niques. C’était Gatsby le magnifique. Je donnais des réceptions. Pendant un an, nous n’avons rien fait d’autre que d’enchaîner fêtes, surprises parties, séances de cinéma […] En 46-47, la mode était à l’américanisme. J’étais un bolide en jazz, on dansait le boogie,  le blues, le slow. Avec mon copain André Nin, on était les premiers danseurs. J’ai aussi dévoré la littérature américaine. La Route au tabac, Des souris et des hommes, Sur la route de Salinas, le Deept South une violence statique non manifeste, restituée par une atmosphère et Soudain, l’orage qui crève, Steinbeck, Faulkner. A Pâques cette année-là, mon copain Nin et moi avons décidé de foutre le camp en France. Lorsque je suis rentré, en mai 1954, personne ne savait qu’en novembre allait débuter la révolution. Je suis fils d’avocat. Fils à papa, apolitique. J’ai fait mon droit. Je suis marié et père d’une petite fille, Yasmine-Angélique née en avril 1953, libéré des obligations militaires. Je ne pouvais pas faire moins que d’effectuer mon stage chez mon père. J’ai plaidé au lendemain de ma prestation de serment, les choses s’étant précipitées à cause de l’accident de mon père, qui l’a immobilisé d’avril à octobre 1954.Cette installation à Bougie était dans l’ordre des choses mais j’étais mal dans ma peau. Je redécouvrais avec effarement la réalité du Sud mais je ne pouvais plus m’y adapter. Je retournais dans une société étriquée qui avait repris sa vie comme en 1939, ayant pratiquement refermé la page de toute cette période transitoire qui avait vu tant d’événements : l’arrivée des alliés, la 8ème armée, les Forces françaises libres, le passage d’hommes politiques français au gouvernement provisoire à Alger. Cette société avait déjà tout oublié. Chacun avait regagné sa place sans avoir rien retenu : des notables hiérarchisés, la négation de tout un peuple qui avait participé activement à la libération de la France. Je constatais cependant une légère différence : l’émergence d’une certaine catégorie d’Algériens qui avaient découvert le monde, notamment des hommes qui avaient fait la guerre et qui, sans complexe, tentaient de se faire une place dans la société civile à Bougie, soit dans les affaires, soit dans l’administration, soit dans les professions libérales. Ces gens-là avaient leur place sur le plan professionnel (avocats, médecins, pharmaciens), dans les domaines industriel et commerçant. Mais ils restaient des marginaux, ne se mélangeant pas à la société européenne. Ils étaient plus que tolérés, admis, mais pas reconnus. Ce que l’Européen ne supportait pas, c’était de faire rentrer dans sa société réelle ces gens-là. C’était un apartheid viscéral. Ils ne participaient jamais aux fêtes, n’étaient jamais reçus dans l’intimité, et il n’y avait aucune mixité. Mais cette attitude était réciproque. Bougie donnait cette vision incroyable d’une ville harmonieuse, sans histoire, dans laquelle vivaient deux sociétés qui s’admettaient mais ne se mélangeaient pas. On avait des rapports conviviaux au café, on se côtoyait dans les lieux publics. On se retrouvait dans les fêtes ou manifestations publiques. Puis, une fois les lampions éteints, chacun regagnait sa société d’origine qui se refermait hermétiquement sur lui. J’ai trouvé cet état d’esprit con. Les centres d’intérêt de ces gens idiots : la chasse, les grives, les nénettes. Ma  femme ne le supportait pas non plus. Même si sa présence et celle de ma fille m’ont rendu moins pénible le retour à Bougie. A Bougie, je fus tout de suite sollicité par un énorme travail car il fallait que je remplace mon père. J’ai appris mon métier sur le tas, en assumant d’énormes responsabilités. Par nécessité puisqu’il fallait permettre à mon père de retrouver son cabinet intact. Sur le plan social, ce fut une traversée du désert. Je n’arrivais plus à m’habituer à cette atmosphère et je me marginalisais de plus en plus. Heureusement qu’il y eut les vacances d’été que je passais avec ma famille au bord de la mer, près de Bougie. En septembre, je repris le travail et mon père me  rejoignit début octobre,  Je lui rendis son cabinet. Me contentant dès lors d’être un simple collaborateur avec toutes les contraintes qui pouvaient en résulter. Mon père fut un patron très dur, qui me fit comprendre que ce n’est pas parce que les circonstances m’avaient conduit à diriger le cabinet pendant quelques mois que je devais perdre de vue ma formation. Je m’insurgeai sur le coup contre son attitude mais aujourd’hui, je lui en suis particulièrement reconnaissant car il m’a appris qu’on ne pouvait être un bon avocat sans éprouver, de façon constante, un sentiment d’humilité. Il m’a affirmé et enseigné qu’on ne pouvait exercer ce métier sans se remettre quotidiennement en question. Je n’ai jamais oublié la leçon. Octobre fut un mois très morne. J’étais surchargé de travail. Il y avait comme une sorte de lassitude générale. Mais rien ne laissait pressentir ce qui allait survenir le 1er novembre. J’étais notable, car avocat. Fils de notable, inséré dans une minorité dominante. J’accomplissais les rites et obligations liés à cette situation. Je vivais dans une léthargie intellectuelle, un quotidien qui m’écrasait au jour le jour. Je repensais constamment à mon équipée parisienne et je faisais tout pour tourner la page. Mais en vain. Le matin du 1er novembre, je me suis rendu au bureau. Je devais aller à l’audience correctionnelle qui débutait à 8h30. Je croisais mon habituel marchand de journaux qui vendait la Dépêche de Constantine à la criée. Il s’agissait d’un jeune indigène. Il m’a tendu le quotidien et, sur cinq colonnes, s’étalait une seule annonce, en lettres grasses et majuscules : «Flambée de terrorisme à travers l’Algérie». La révolution venait de commencer. Ce fut la stupeur et l’incrédulité chez les Européens. Ils ne mesuraient pas l’importance de l’événement. Faisant référence aux événements de Sétif, en 1945, ils pensaient que tout rentrerait dans l’ordre en quelques jours. Ils se trompaient lourdement. Je rentrai chez moi à midi et tendis le journal à ma femme. Elle a parcouru l’article sans faire de commentaires. Je me suis assis pour manger. Elle était en face de moi, me regardait et n’eut qu’une phrase : «N’oublie pas que ta place est à côté de tes frères.»  Puis nous avons parlé d’autre chose, de ma petite fille qui avait une forte angine. A 14h, en repartant de chez moi, je savais à quel camp j’appartenais. Le mouvement nationaliste s’était amplifié depuis 1945. Il manifestait sa présence au sein de la cité. Et beaucoup d’intellectuels militaient en son sein. Ce qui va créer les affrontements politiques, provoquer une répression pour décourager le nationalisme, c’est le fameux complot de Naegelen (1950) ; l’arrestation des gens qui devaient devenir les grands dirigeants de la révolution. En 48, on avait monté une assemblée algérienne faite de bric et de broc avec des collabos algériens qui jouaient le jeu. Comédie qui consistait à permettre aux nationalistes de présenter des listes aux municipales. Mais un fait était constant : le gouvernement français était complètement paralysé par le lobby algérien et les tenants de la grande propriété, les grandes sociétés et le gros commerce, qui eux, pensaient que sous une évolution apparente, rien ne devait changer en Algérie. Chaque fois qu’une réforme était amorcée, elle était soit tuée dans l’œuf soit vidée de sa substance, soit arrêtée dès sa mise en place et se révélait inefficace. Quelle que soit la couleur du gouvernement, qu’il soit de gauche ou de droite, il finissait toujours par obéir ou subir la pression du lobby algérien. Lorsqu’on arriva à la veille de 54, la situation en Algérie, tant sur le plan politique qu’économique, était complètement bloquée. Face à cela, il commence à y avoir un bouillonnement au sein de la population algérienne. La France, en pleine reconstruction, fait appel à la main-d’œuvre algérienne de façon très importante. Il commence à y avoir le phénomène de la noria, le va-et-vient. La fréquentation du monde syndical en France, le fait de vivre dans un monde en pleine évolution, tant sur le plan des idées que sur le plan économique en France et les idées véhiculées à partir de la France qui arrivent au fin fond du plus petit village. Il y a un réveil progressif qui, s’il ne touche pas de plein fouet la masse, incite une minorité agissante à ne plus se résigner. Il y a comme un deuxième souffle, qui vient se greffer d’ailleurs sur l’état d’esprit qu’avait laissé dans la population la terrible répression de mai 45.Et je pense que c’est ce mélange détonant qui a permis à la population de transcender les idées nationalistes étriquées. Elle a pris conscience qu’elle ne serait jamais considérée comme française, qu’elle subirait l’exploitation économique coloniale de façon systématique, que les élections et leur participation à la vie politique par le biais des élections était une fiction car l’instauration du premier et du deuxième collège ne leur permettrait jamais de se faire entendre. Et en conséquence, une seule solution pouvait être adoptée : la libération du pays par la lutte armée pour redonner à l’Algérie son indépendance perdue en tant qu’Etat en 1830. En 1951, le tribunal correctionnel de Bougie condamne sept activistes à cinq ans d’emprisonnement. Le mouvement nationaliste, malgré la répression, bouillonne. Une scission se prépare entre Messali Hadj et le FLN. Messali Hadj décide de jouer le jeu de la légalité. Aux élections municipales, il présente des candidats. Et obtient des élus. Aux élections législatives, il présente des candidats dans les premier et deuxième collèges. Et obtient des élus. (Mohammed Khider et Mezerna seront ainsi élus députés à la Chambre). Mais parallèlement, certains nationalistes comprennent que jamais l’Algérie ne retrouvera son indépendance sans confrontation armée. Au sein du parti, se met progressivement en place un groupe de 22 hommes qui va créer à l’intérieur du parti et à son insu l’Organisation spéciale. C’est celle-ci qui déclenchera, le 1er novembre 1954 les hostilités, surprenant tout le monde, y compris Messali. Il désavoue cette action, exige que la lutte armée cesse, alors que le FLN, qui vient de naître, lui propose de prendre le leadership de la rébellion, bien qu’il n’en fût par l’initiateur. Messali, qui se prend pour un genre de prophète, refuse. Tractations. Cette scission débouchera sur une rupture totale. Les fidèles de Messali se regroupent sous le sigle MNA et, dès 1954, prennent l’initiative de l’affrontement avec le FLN. Le MNA avait pour alliés naturels les trotskistes. En France, les alliés de Messali s’appelaient Lambert et Renard. Les avocats de Messali étaient, auprès de Me de Chezelles, très ami avec lui, Gisèle Halimi, Giaccobi et, à l’occasion Henri Leclerc. Cette lutte devait durer jusqu’à la fin. Le MNA était l’expression politique des fidèles de Messali, l’USTA leur expression syndicale. C’est à travers l’USTA que les trotskistes apportaient leur aide logistique au MNA.

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