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 Alaâ Al Aswany : «Le régime égyptien est pire qu’une dictature»

29/12/2010

Alaâ Al AswanyAlaâ Al Aswany : «Le régime égyptien est pire qu’une dictature»

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texteLe 25.12.10

Dans l’Egypte de Moubarak, il y a la dictature, l’état d’urgence, la torture et la misère. Mais il y a aussi ceux qui résistent farouchement et qui se battent avec courage et ardeur pour l’instauration de la démocratie au pays du Nil. 

L’écrivain Alaâ Al Aswany est l’un de ces Egyptiens qui refusent que  leur peuple soit enfermé dans la fatalité et dans l’infernale équation de la dictature et de la misère. Il est un membre très actif du mouvement «Kifaya», qui milite pour le changement de régime politique. Ses articles de presse dans les journaux égyptiens provoquent la colère du régime, au point où le quotidien Echourouk, qui publie les chroniques du romancier, a vu son entreprise de papier fermée sans aucun motif.

L’auteur du roman  L’Immeuble Yakoubian, traduit dans plus de 20 langues, qui a connu un succès mondial, a initié un cercle de débats hebdomadaires où chaque jeudi des intellectuels, militants et des gens ordinaires se retrouvent pour discuter politique, religion, littérature, culture et de toutes les questions sociétales, un peu comme pour perpétuer une tradition bien égyptienne.
Le célèbre écrivain égyptien nous reçoit, avec sa tenue de chirurgien, dans sans cabinet dentaire situé dans «un immeuble yakoubian» au centre du Caire et nous parle de littérature et de politique. 

- Votre roman L’Immeuble de Yakoubian a connu un succès mondial, peut-on dire qu’il marque un nouveau départ du roman arabe ?

Moi, je ne pourrai jamais dire ça, mais si c’est vous qui le dites, je vous en remercie beaucoup. Je pense que la littérature arabe d’expression arabophone, francophone et anglophone est au niveau de la littérature mondiale. Nous avons de grands écrivains algériens, je pense à Tahar Ouatar, Waciny Larej et je connais tous les écrivains algériens, mais je voudrais parler de quelqu’un qui est mort à l’âge de 40 ans assassiné par l’OAS, je pense à Mouloud Feraoun et à son roman  « Le Fils du pauvre ». C’est un chef-d’œuvre. Quand j’ai lu ce livre, il y a longtemps, j’ai été impressionné au point où j’ai fait de nombreuses copies pour des amis et des critiques. Malheureusement, il n’est pas connu dans le monde arabe. Alors, on a effectivement le niveau de la littérature mondiale, mais nous avons toujours ce problème des dictatures arabes qui ne réussissent pas à présenter toute belle création littérature.

- Votre roman est saisissant dans le sens où il dénonce à la fois la corruption politique et l’hypocrisie religieuse. Finalement, L’Immeuble de Yakoubian n’est-il pas cet édifice qui est l’Egypte ?

Ecoutez, je pense que la littérature ne donne pas une conclusion sociale. Jamais. Un roman peut donner par contre une indication sur une société donnée. Pour mieux comprendre la société, il faut utiliser la sociologie qui est une science objective. La littérature n’est pas objective, elle est ce que vous ressentez quand vous écrivez. Vous êtes inspiré par des gens qui ne sont pas forcément représentatifs de la société. Je dirais que L’Immeuble Yakoubian, comme tous les romans, porte un élément local d’actualité qui est la critique de l’hypocrisie et du régime. Vous savez, je ne suis pas content de ce qui se passe en Egypte. Mais, l’élément important dans ce roman est l’humain. Le défi était de savoir comment romancer la souffrance humaine. Si vous voulez que le roman soit lu par des lecteurs de différentes cultures, il faut arriver à lui donner un contenu humain. De ce fait, je pense que L’Immeuble Yakoubian a présenté un aspect de notre société.

- Peut-on dire que vous vous inscrivez dans la filiation de Naguib Mahfouz ?

Il est le père de tous les romanciers arabes avec tout ce que cela peut comporter comme rapports positifs et négatifs de la relation entre le père et le fils. Mon père, je l’aime beaucoup, mais parfois je sens que je dois être différent de lui, le dépasser. C’est un peu ça qui caractérise la relation entre Mahfouz et les romanciers arabes. Je l’ai connu personnellement, car il était l’ami de mon père. Ceux qui l’on sévèrement critiqué avaient leurs raisons de le faire parce qu’ils voulaient avoir leur propre chemin. Mais il faut souligner à ce titre que Naguib Mahfouz occupe une position très spéciale dans la littérature arabe. Il était le fondateur du nouveau roman arabe et c’est lui qui l’a fait évoluer. Donc, il a accompli deux fonctions qui ne sont pas du tout aisées, ce qui lui donne une position unique dans la littérature arabe et mondiale. Alors, essayer de s’échapper de ce soleil n’est pas si facile mais nécessaire.

 - Vous n’êtes pas content de ce qui se passe en Egypte, c’est ce qui explique votre engagement politique contre le régime... et peut-on vous définir comme un intellectuel engagé ?

Je ne pense pas être engagé, mais la littérature par nature est engagée. Parce qu’à mon avis c’est une défense artistique des valeurs humaines. C’est une manière de pratiquer votre amour pour l’humanité. Un romancier doit aimer les gens, sinon on ne peut pas être romancier.
Etre engagé pour un écrivain est essentiel. On ne peut pas défendre la liberté, la démocratie et les droits de l’homme et dans la vie quotidienne se taire ! Sinon, cela va apparaître comme une contradiction. Mais cela dit, je dois souligner qu’il y a toujours une différence entre un écrivain engagé pour la démocratie et un homme politique. Je ne suis pas un militant politique, mais il est de mon rôle en tant qu’écrivain de me battre pour la démocratie. Normalement, on est poussés, motivés et inspirés pour l’écriture littéraire lorsque justement on se rend compte que la différence entre la réalité des choses et ce qu’elles devraient être est énorme. L’inspiration pour l’écriture devient plus forte. C’est ce qui pourrait expliquer la crise de la littérature dans les pays du Nord où toutes les questions liées à la liberté et à la démocratie sont réglées.

 - Comment expliquez-vous cette tendance à la dictature chez les régimes arabes qui se maintiennent au pouvoir par la force ?

Il y a vingt-et-un pays arabes — il ne faut compter le Liban qui est un cas très spécial — sans aucune démocratie. Toute la planète tend vers la démocratie, des pays de l’Afrique noire font un pas énorme vers la démocratisation, alors que le monde arabe reste la seule et unique région au monde qui a tourné le dos à la démocratie. La dictature dans les pays arabes se maintient grâce à l’armée et aussi, et c’est une raison non moins importante, notre interprétation de l’Islam nous pousse à obéir. Je ne dirais pas l’Islam car il était révolutionnaire, mais son interprétation ne l’est pas. On se focalise uniquement sur la prière, le hadj, le voile, la tenue vestimentaire, etc. cela nous vient de l’Arabie Saoudite et son idéologie wahabite, mais on occulte les valeurs humaines.
 

- Quelle est votre analyse du régime égyptien ? C’est une dictature ?

 C’est pire qu’une dictature. Parce que si c’était une dictature, à la fin elle doit faire des catastrophes car elle est contre la nature humaine. On ne peut pas avoir le monopole du pouvoir sans faire de dégâts au bout du compte. Or, ce qui se passe en Egypte est incroyable et terrible. Il y a une grande différence entre la créativité des Egyptiens dans tous les domaines et l’organisation du pouvoir politique, et c’est valable aussi pour tous les pays arabes. On est devenus en Egypte deux pays avec le même nom. Vous avez sans doute constaté la richesse dans les quartiers tels que Zamalek, Garden City et les villes nouvelles, mais il y a l’Egypte de l’ombre très pauvre. Les gens sont dans un dénuement intenable. On est socialiste ou capitaliste, on ne peut plus accepter cette situation. C’est pour cette raison aussi que je milite farouchement pour le changement et ce moment est venu.

 - En plus de la dictature, la société est menacée par un islamisme rampant. Qu’en pensez-vous ?

Je préfère qu’on parle d’intégrisme et de fanatisme, parce que le terme islamisme crée de la confusion, notamment en Occident où l’Islam est assimilé au terrorisme. Pour répondre à votre question, je dirais qu’enfin nous arrivons à constater l’existence d’une liaison entre la dictature et le fanatisme. Ils ont beaucoup de choses en commun. Ils se croient tous les deux être détenteurs de la vérité absolue et ils se sentent obligés de l’imposer aux autres. La dictature comme le fanatisme n’ont aucun respect ni pour le peuple ni pour la démocratie. Pour eux, le peuple est un objet dont ils disposent. Je dirais qu’au niveau philosophique, il n’y a pas une grande contradiction entre ces deux projets, bien au contraire, ils ont beaucoup de choses en commun.

 - Comment arracher «ces dents qui pourrissent la société égyptienne», vous qui êtes dentiste ?

Je pense que dans le monde arabe, il y a deux combats : celui pour la démocratie qui est très visible, et l’autre combat qui est moins visible mais qui n’est pas moins important, c’est le combat entre l’interprétation libérale de la religion et le fanatisme.
Ces deux combats sont liés l’un à l’autre. Si on en gagne un, on gagne automatiquement l’autre. Maintenant, reste à savoir comment y parvenir. Il faut travailler quotidiennement à la mobilisation et à la conscientisation permanente des gens, de sorte à faire admettre au peuple que le changement est non seulement possible mais nécessaire.

 - Souvent, des intellectuels arabes quittent leur pays d’origine pour s’installer en Occident, pensez-vous un jour quitter votre Egypte ?

 Du tout, ici je suis dans mon pays, il faut comprendre par mon pays le monde arabe. Quand j’ai été en Algérie, à aucun moment je ne me suis senti étranger. C’est seulement dans mon pays que je me sens moi-même. Si on faisait cette interview à Paris, une ville que j’adore par ailleurs, je serais quelqu’un qui me ressemble.
Un romancier doit savoir que la société est un être vivant qui respire et qui change de manière permanente, et vous ne pourrez jamais comprendre votre société sans y rester.

Hacen Ouali

Source : http://elwatan.com  

 

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