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 Le monde arabe entre divergence despotique et convergence révolutionnaire

4/3/2011

Le monde arabe entre divergence despotique et convergence révolutionnaire.

Par Kamal Guerroua*

«Il est plus facile de changer le chef que de faire changer le chef» François Proust

Les graines de la dissidence citoyenne dans le monde arabo-musulman sont en germination accélérée. En temps de la conquête de l'espace, les régimes arabes vivent un anachronisme grave et plus qu'insupportable. En effet, l'esprit de révolte citoyenne qui anime les masses ces derniers mois les a mis en fureur, il sonne comme un dur rappel à l'ordre et à la réalité. Le besoin plus que stressant des peuples d'une bonne gouvernance, d'une justice efficace, et d'une répartition égale des richesses et des charges de citoyenneté a sonné le tocsin contre l'ère des dynasties héréditaires, des oligarchies richissimes et dictatures totalitaires. Dans ce climat anxiogène et sous l'oeil complice et le mutisme assourdissant de l'occident, la répression a frôlé le seuil de l'intolérable, la démonstration de force du Kadhafi en est des plus violente voire inquiétante. A dire vrai, sous des dehors manifestement divergents, le totalitarisme des nomenclatures arabes cache un même fond horrible: la répression de toute aspiration citoyenne à la liberté.

Divergence despotique Il importe de ne pas perdre de vue que cette force agitatrice et insurrectionnelle qui booste de l'intérieur des bas-fonds de la société des milliers de manifestants à sortir dans la rue n'est guère fortuite. Bien au contraire, elle traduit un certain malaise social, économique, politique et culturel de la base sociale. Car bien que les régimes arabes diffèrent nettement les uns des autres dans leur façade, il n'en demeure pas moins qu'ils aient la même substance pathogène. De dictatures militaires appuyées sur des élites assimilées et apprivoisées( Tunisie, Algérie, Égypte, Soudan...) aux monarchies royales décadentes et vieillissantes (Maroc, Arabie Saoudite, Bahreïn, Jordanie, Sultanat d'Oman... ) en passant par des États nationalistes strictement totalitaires (Syrie, Yémen, Libye), le climat politique est quasiment le même, la dégénérescence socio-économique semble être le dénominateur commun de nombre important d'États et monarchies et la vertu régénératrice de la démocratie est escamotée voire vouée aux gémonies. En ce sens le processus d'auto-engendrement d'initiatives populaires se trouve souvent bloqué en haut par des barrières bureaucratiques et des méthodes répressives. Hannah Arnedt (1906-1975), la philosophe allemande interprétait le totalitarisme comme une expérience destructive du politique, conçu en tant que lieu d'expression de la pluralité des hommes sans lequel il n'y aurait ni liberté ni possibilité d'action (1).

A la lumière de cette définition se profile la nature autoritaire des régimes arabes. Aussi parait-il nécessaire d'ajouter que les médias lourds ( télévision, radio, et télécommunications) accaparés pour la plupart par les gouvernants sont vus comme un rempart contre toute probable protestation citoyenne. Pire encore, ils se sont lancés dans une opération sans précédent de crétinisation massive des populations en répandant et la censure et la propagande Étatique. Ce climat délétère se prête peu aux évolutions démocratiques, ne fussent-elles que mentales. C'est pourquoi, les citoyens que ce soit en Tunisie, en Algérie, Égypte, Libye ou ailleurs n'arrivent pas à interagir avec leur environnement politique car un ordre hiérarchique mortifère endigue tout ce qui pourrait émerger des sphères subalternes, une certaine entropie mine les ensembles, les structures et les systèmes dans un verrouillage rouillé. En vérité, l'on pourrait dire qu'il y a une absence terrible de ce que «Bruno Latour» appelle «cosmopolitique»(2) c'est-à-dire un espace propice qui permet la friction entre l'individu et ses gouvernants. Cela dit, le culte du chef au même titre que les reproductions sociales basées sur le parti unique et les mandats présidentiels à vie ont été figés en réalités intangibles. Il est bien entendu permis de voir également que les concepts modernes de bonne gouvernance, de citoyenneté et d'émancipation féminine n'ont plus droit de cité, ils viennent à faillir ou semblent pratiquement bannis du lexique sociocritique arabe. Les peuples sont réduits en bouillie et la myopie des dirigeants les a empêché de regarder et d'analyser les sociétés dans toutes les coutures pour reconnaître les ressorts profonds qui les meuvent. Ainsi la dimension utilitaire du dialogue des idées consubstantielle à toute vie sociale est-elle sadiquement mise en veille et la reproduction des élites est devenue lettre morte, à titre d'exemple, en Algérie «la seule logique qui prévaut est la recherche de la longévité au nom de la pérennisation des privilèges, le mot succession est «banni»(3) note-on à l'hebdomadaire Jeune Afrique.

D'autre part, la plupart des régimes arabes préfèrent les sédiments rétrogrades du tribalisme aux principes novateurs de la démocratie. D'autres privilégient une idéologisation mythique d'une sacro-sainte unité arabe tout en sacrifiant les minorités chrétiennes, juives, animistes qui font la diversité de leurs richesse, en ce terrain, le cas du Soudan avec la crise du Darfour en est fort édifiant. Plus tactiques, certaines dictatures menacent l'Occident sceptique et paranoïaque à toute idée islamiste en brandissant devant sa face comme un repoussoir efficace le fantôme du péril vert de « l'intégrisme politique ». En fait, toutes les oligarchies arabes ont des subterfuges, des ruses, et des stratégies bien propres à elles pour faire diversion, tergiverser, et s'installer dans la durée sur le trône. En dernier ressort, tout cela se combine aux effets calamiteux du néolibéralisme sauvage qui a mis un terme aux bienfaits de l'État providence, dernier héritage du socialisme qui garantit le minimum physiologique à l'individu. D'où il découle que le chômage, le mépris, les ressentiments divers écrasent les bourgeons de la culture citoyenne en les dégradant à un niveau très lamentable. En ce sens, les oligarques arabes ont failli à la mission historique de construire cette « république des êtres qui ont le droit d'être compris » pour reprendre Calogero. Certes, il reste des différences qui peuvent paraître irréductiblement nouvelles

entre ces États autoritaires, liées notamment aux maintes tendances modernistes et des brèches de liberté de quelques pays à l'instar du Liban. Dans cet esprit, l'on pourrait le considérer comme une semi-démocratie représentative de toutes les composantes ethniques du pays. Quant à l'Irak, l'invasion américaine de 2003 a déboulonné le dictateur mais elle fut le feu de paille d'une guerre civile interminable. En somme, l'on serait malheureusement tenté de déduire qu'une espèce d'hallucination consensuelle au dogmatisme, à l'enfermement idéologique, et au conservatisme caricaturiste caractérise la majorité des pays arabes. Cela étant constaté, il est bien entendu judicieux de distinguer le contexte moyen-oriental de celui de l'Afrique du Nord. Les deux ensembles ont des antécédents historiques bien différents en dépit de leurs liens civilisationnel et culturel.

Convergence révolutionnaire

Il est bien admis d'affirmer que ce sursaut soudain des masses arabes a entraîné dans son sillage nombre d'interrogations ayant trait aux mobiles réels d'une telle convergence révolutionnaire des populations que ni les hyperpuissances occidentales, ni les réseaux d'espionnage de Wikeleaks, ni les services secrets arabes ou occidentaux, ni encore moins les études stratégiques menées par les différents centre de recherches n'ont pu en détecter le moindre élément déclencheur de nature à les mettre sur la piste d'une insurrection imminente et globale. Le scénario apocalyptique auquel s'est confronté l'espace arabo-musulman en l'espace d'un mois a contredit tous les pronostics et défié toutes les théories « le soulèvement de janvier en Tunisie nourrit néanmoins d'autres populations arabes. L'expérience de l'émancipation est contagieuse, à la fois en Algérie, en Égypte, en Jordanie, au Maroc, en Syrie, voire en Palestine. Un peu partout, de nouvelles générations, lasses des systèmes autoritaires, désespérés de s'en affranchir »(4). Ce qui est certain est que le plan du grand moyen Orient de l'ex administration Bush et le projet de l'union méditerranéenne du président Sarkozy seraient de la sorte malmenés vu que la donne politique a radicalement changé. D'autre part, les utopies féodalistes des satrapes arabes ont été mises en échec par le tsunami révolutionnaire de la rue. Celle-ci a réussi à bousculer l'ordre du permis et du défendu en faisant passer les dictatures sur le billard de l'histoire, les analystes sont légion à affirmer une véritable convergence insurrectionnelle de l'aire arabo-musulmane, l'étincelle tunisienne a été le coup de starter d'un grand remodelage stratégique des oligarchies, Christian Makarian écrit à ce sujet ce qui suit « on songe évidemment à l'ensemble du monde arabe ou, en dépit de contextes, de circonstances et de sociologies différentes, sévit le même malheur des peuples soumis à des régimes « compradores » à forte tonalité coercitive, une misère endémique dont on sort mieux par la débrouille que par le mérite, des élites entre deux chaises et une intelligentsia hautement cognitive qui doit compter ses mots pour garder sa liberté. Nul poursuit-il ne sait si le parfum de la révolution du jasmin gagnera les plateaux algériens, le désert de Libye voire le moyen orient »(5) . Il faut se garder néanmoins de conclure que la cause des peuples est gagnée d'avance tant que le processus de reconquête définitive du pouvoir d'autogestion, du droit à l'auto détermination, et du libre choix des politiques n'ait pas été efficacement mené à bout car la période de transition s'avère être plus difficile à gérer que celle du déclenchement des soulèvements populaires.

Les réseaux sociaux: une puissance alternative

Il va de soi que le rôle des nouvelles technologies de l'information et de la communication dans la réussite de la mobilisation citoyenne n'est guère négligeable. Les jeunes internautes, bloggeurs, simples amateurs de l'internet ont su dénicher le point faible des pouvoirs politiques arabes en contrecarrant les visées hégémonique et réactionnaire des médias pro-étatiques. En réalité, le maelström protestataire de la population et l'enthousiasme de la jeunesse pour le changement ont mis sur les rails la locomotive du renouveau et aidé à l'émergence, la résurgence et l'essor du sens civique « les nouvelles technologies dirait Thierry Crouzy apparaissent comme un nouveau champ d'expérimentation politique. Elles redonnent aux citoyens le moyen d'agir, surtout le moyen d'agir ensemble » (6). Dans cette optique, l'on pourrait dire que les divers réseaux sociaux : facebook, twitter, et yotube ont été à l'origine du basculement de la situation en faveur des masses, la rapidité de la transmission et la communication de l'information, les gags de toutes sortes, les images horribles de la répression retransmises en direct et la possibilité qu'ont les jeunes de s'exprimer librement et sans contraintes via internet a décuplé la cadence des événements.

Au bout d'un moment, tout est aseptisé et transformé en une gigantesque force de changement. Les télévisions d'État ne sont plus les citadelles infranchissables de jadis, bien au contraire elles ont prouvé une fragilité incroyable et une déliquescence extrême face aux flots d'images, de vidéos et de commentaires que la communauté des internautes échange tout au long des révoltes. Durant la révolution du Nil, la chute de Moubarak n'a été concrétisée que grâce aux appels à la révolte par internet, de même qu'en Libye, le ralliement à un point d'ordre commun fut réalisé via un appel d'un jeune internaute à un rassemblent. Il semble clairement que la technologie est au demeurant l'arme de résistance par excellence contre les dictatures totalitaires au troisième millénaire.

L'hypocrisie occidentale et l'éthique de bonne gouvernance

De tout temps, l'occident a tissé des liens très étroits avec les monarchies et oligarchies arabes, les dictatures dans le versant sud de la planète sont le fruit du colonialisme. Les ex-puissances coloniales ont mis sur orbite les pays colonisés en pratiquant la politique de ce que Samir Amin appelle les pays du centre ( ex-puissances coloniales) et les pays périphériques ( l'ensemble des pays décolonisés). Il est à signaler que les germes du despotisme dans les pays maghrébins sont calqués sur le modèle jacobin que la France a adopté pour gérer ses provinces, de même que les monarchies moyen-orientales ont importé le système royal de la Grande Bretagne. Néanmoins, ce suivisme aveugle se perçoit dans la forme et non plus dans le contenu. En plus, les élites de la plupart des pays arabes s'accrochent à un modèle occidental qui ne s'applique pas intégralement sur leurs pays. A vrai dire, il y a une certaine illusion à s'ingénier à copier des structures politiques sans leur contenu sémantique pour les appliquer sur d'autres réalités. Le monde arabe dont la tranche juvénile oscille entre 40 à 45% devrait se pencher sur cette force motrice, capable de le faire sortir de son sous-développement, la jeunesse est un atout de taille dans les sociétés modernes. Le culte de gérontocratie et du charisme du chef est un héritage du passé qu'elle devrait mettre aux oubliettes.

D'autre part, l'occident vu en tant que garant de la conscience morale en temps actuels devrait se départir de son hypocrisie politique en cessant de soutenir les dictatures « la conscience malheureuse de l'occident ne cesse de s'empêtrer dans ses contradictions » dirait Sartre en 1961, avant lui Edmund Spangler (1825-1875) philosophe politiquement incorrect eut prédit le déclin de l'occident des lumières et de valeurs. En ce sens, les pays occidentaux ne pourraient point demander aux pays arabes de se démocratiser alors qu'ils les ont soutenu dans leurs dictatures, au contraire, la Realpolitik exige un minimum de bon sens et les peuples opprimés ont besoin d'aide pour reconquérir leurs droits confisqués, le changement est une question globale et non plus des réformes esthétiques qui concernent uniquement les chefs . Par ailleurs, le mutisme de la communauté internationale face aux massacres du régime libyen dénote une passivité outrageuse, c'est un silence complice, moralement condamnable et politiquement contre-productif.

* Universitaire

Notes :

1- Hannah Arendt , les origines du totalitarisme, III, le système totalitaire, coll « points essais », Paris, 1984, p 212.

2- Bruno Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en Démocratie, la découverte, 1999

(3) Cherif Ouezanni, Algérie: jeunesse sacrifiée, Jeune Afrique n° 2601 du 14 au 20 février 2011.

(4) Hicham Ben Abdallah El Alaoui, le monde diplomatique, février 2011, p1 et 10.

(5) Christian Makarian, le printemps arabe, l'Express du 19 au 25 janvier 2011

(6) Thierry Crouzy, le cinquième pouvoir: comment internet bouleverse la politique, essai, Bourin Éditions, 2007, p71

Source : http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5150024

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