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 RÉVOLUTIONS ARABES : Les véritables enjeux

22/3/2011

RÉVOLUTIONS ARABES  Les véritables enjeux

Par Nadji Safir, sociologue
Les évolutions politiques actuellement en cours dans de nombreux pays arabes et fondamentalement caractérisables par l’expression de revendications démocratiques, au-delà de leur évaluation immédiate telle que saisie par les impératifs de l’actualité – ainsi que par maintes considérations plus ou moins teintées de curiosité néo-orientaliste — doivent avant tout être réinscrites et analysées dans une approche historique prenant en charge les logiques internes des sociétés arabes, telles qu’elles ont été forgées dans la «longue durée».
Envisagées sous cet angle, elles posent toutes, en dernière analyse, la question des capacités de nos sociétés à formuler et mettre en œuvre un projet de modernité, comme enjeu nécessairement complexe et absolument décisif pour leur avenir dans le cadre des profonds bouleversements que connaît le monde. En effet, le monde arabe, indéniablement doté d’une profonde unité culturelle comme l’a prouvé la large et rapide diffusion au sein des différentes sociétés des revendications ayant fondé la contestation politique des régimes en place – à partir du foyer initial tunisien — est toujours en attente d’un projet de cette nature. Au moins depuis l’épisode historique de la «Nahda» au XIXe siècle qui, malgré la pertinence de l’essentiel de ses questionnements fondateurs, n’a pas su produire, en raison de nombreuses pesanteurs dogmatiques, les réponses tant attendues qui devaient conduire la région à un repositionnement international plus favorable dans un contexte alors marqué par la domination exercée sur le reste du monde par les puissances européennes. Certes, au cours du XXe siècle, le monde arabe a pu se libérer des liens de domination coloniale directe, même s’il demeure actuellement encore confronté au défi complexe de la question palestinienne, mais il reste caractérisé par de graves déficits et dysfonctionnements dans des domaines essentiels — à commencer par celui de l’expression démocratique — et qui permettent de le caractériser comme un espace structurellement en crise. Allant dans ce sens, depuis de nombreuses années, les publications de toutes natures s’amoncellent qui ne cessent de mettre en évidence l’extrême acuité des problèmes posés ; à commencer par les divers rapports sur le développement humain dans le monde arabe publiés par le Programme des Nations unies pour le développement dont la lucidité et le courage sont à saluer. Par leur gravité, les blocages identifiés compromettent tant le positionnement actuel que, probablement surtout, les perspectives de la région dans un nouveau contexte mondial largement dominé par la nouvelle «grande transformation» que constitue l’irréversible émergence de l’Asie. Dont il faut bien être conscient qu’elle fait directement peser sur la région une sérieuse menace d’aggravation du processus de déclin qui la concerne et qui est déjà particulièrement sensible au sein même du monde musulman. En fait, l’examen sur une longue période des performances économiques du monde arabe montre clairement que l’on est en présence d’une régression systématique et durable eu égard aux évolutions en cours à l’échelle mondiale. Ainsi – à partir des travaux d’Angus Maddison sur l’évolution de l’économie mondiale — le produit intérieur brut (PIB) par habitant de l’Égypte exprimé en pourcentage par rapport à celui des Etats-Unis ne fait que diminuer régulièrement, passant de 125 en 1000, à 119 en 1500, à 90 en 1700, à 27 en 1870 et 11 en 2006. Tout comme, sur la même période, le PIB par habitant de trois pays arabes (Égypte, Irak et Maroc) exprimé en pourcentage par rapport à celui des pays d’Europe occidentale passe de 121,9 en 1000, à 59,7 en 1500, à 46,0 en 1700, à 30,3 en 1870 et 13,5 en 2006. Enfin, concernant 8 pays (Jordanie, Irak, Syrie, Liban, Palestine, Égypte, Tunisie, Maroc) le calcul a été fait de l’évolution du PIB/habitant en pourcentage par rapport à une moyenne mondiale établie à 100 et la même observation se dégage : celle d’une diminution régulière : 47% en 1820, 25,1% en 1950 et 16,9% en 2006. Actuellement regroupant sensiblement 5% de la population mondiale, le monde arabe a un PIB représentant environ 2,5% du PIB mondial, modeste puisque de l’ordre de celui de l’Espagne ; en outre, en termes de composition sectorielle, il est assuré pour environ 35% par les seuls hydrocarbures. Il est donc clair que, considérée sur la «longue durée», la position relative de la région dans l’économie mondiale n’a cessé régulièrement de se dégrader et ne se maintient que grâce aux ressources rentières liées à la valorisation des hydrocarbures sur le marché mondial. Par ailleurs, sur la base des données fournies par le dernier rapport (2010) de l’Unesco sur la science – dont le premier chapitre est très justement intitulé «le rôle croissant de la connaissance dans l’économie globale» – la production scientifique, en termes de nombre de publications, du monde arabe (13 574) est pratiquement de l’ordre de celle de la Belgique (13 773), légèrement supérieure à celle d’Israël (10 069) et nettement inférieure à celle de la Suède (16 068) ou de la Suisse (18 156). En termes de nombre de publications par million d’habitants, les pays arabes se situent à 41,23, alors que la moyenne mondiale est à 147,82. A titre indicatif, la performance de la Suisse est de 2 388,95, d’Israël de 1 459,28, du Canada de 1 323,37, des Etats-Unis de 1 022,75, de la Corée du Sud de 682,94, du Japon de 585,70 et du Brésil de 139,31. Enfin, la Turquie avec 243,66 publications par million d’habitants et l’Iran avec 150,47 non seulement se situent au-dessus de la moyenne mondiale, mais ils obtiennent une performance, respectivement, près de 6 fois et près de 4 fois plus élevée que celle de la moyenne des pays arabes. En réalité, sous quelque angle que l’on envisage les principaux problèmes que rencontre le monde arabe, il en est un qui y apparaît comme absolument incontournable : celui de la faiblesse de sa production, à la fois, de biens – à l’exception notable des hydrocarbures – de services et de connaissances. Et ce, que ce soit par rapport aux pays économiquement les plus avancés ou bien même par rapport aux pays musulmans les plus dynamiques : Turquie, Iran, Indonésie, Malaisie, notamment. Ainsi, en 2010, pour prendre l’exemple du pays arabe le plus important : l’Égypte, avec près de 80 millions d’habitants, a un PIB environ 3,40 fois inférieur à celui de la Turquie avec près de 73 millions d’habitants ; 217 pour 730 milliards de dollars ; soit, par habitant, un rapport de 1 à 3,70 en faveur de la Turquie. Les données – très nombreuses pour les domaines les plus significatifs - sont si éloquentes qu’on ne peut en conclure que la région est déconnectée des dynamiques à la base des productions matérielles et intellectuelles contemporaines les plus significatives. En fait, l’épicentre de la grave crise qui ronge le monde arabe est un déficit systémique de créativité paraissant jusqu’ici durablement installé et que viennent, à point nommé, directement interpeller les évolutions politiques en cours. Entre autres, grâce au recours par certains de leurs acteurs les plus en vue — les jeunes cyber-activistes du «Web 2.0» — aux technologies de l’information et de la communication (TIC) et qui a mis au jour, avec une forte charge symbolique, de réels potentiels endogènes de transformation moderne des sociétés. A cet égard, les véritables enjeux de ces évolutions vont tous s’articuler, en dernière analyse, autour des nouvelles capacités dont sauront se doter les sociétés arabes grâce aux nouveaux contextes démocratiques – si leurs acteurs arrivent effectivement à les faire émerger et à les consolider — afin de formuler un projet de modernité en prise réelle avec leurs problèmes actuels et, surtout, ouvert sur tous ceux qui les attendent dans un monde en bouleversement. Encore faut-il être conscient que les lourdes hypothèques actuelles, dont les éléments constitutifs se sont accumulés et sédimentés pendant des siècles, dans des contextes d’autoritarisme et d’obscurantisme — se nourrissant mutuellement — et qui, par leur nature même, les ayant générées, ont donc désormais clairement montré leurs limites historiques, ne vont pas être levées du jour au lendemain. Ceci dit, quelle que soit, dans chacun des pays, en fonction de ses spécificités, l’issue «sur le terrain» des évolutions actuellement en cours, il est clair que globalement, au niveau de la région, en termes, à la fois, de problématique culturelle et politique et de conscience historique, nous sommes en présence d’une rupture historique, absolument majeure, générant des acquis irréversibles et intervenue dans trois domaines décisifs. D’abord, parce que le cœur même de la revendication ne porte plus sur des questions matérielles liées à la seule répartition de la richesse nationale, comme l’exprimait admirablement, en arabe, une pancarte brandie par un manifestant dans les rues de Tunis : «el karama qabl elkhobz» («la dignité avant le pain»). D’ailleurs, cette notion de dignité revient de plus en plus dans tous les discours politiques liés aux évolutions en cours qui, en dernière analyse, rendent compte d’un besoin évident de reconnaissance sociale. Allant dans ce sens, il apparaît clairement que, même dans les pays disposant de fortes ressources rentières et disposés à les utiliser pour contenir la contestation, celle-ci est très présente, exprimant avant tout une volonté de remise en cause des équilibres politiques. En fait, les revendications politiques en cours avec tout ce que, directement, elles impliquent en termes de respect des droits de l’individu, dont l’émergence et la légitimité sont donc considérées comme une valeur centrale, constituent un véritable bouleversement dont les conséquences se répercutent nécessairement sur tous les rapports au sein même de la société ainsi que sur ceux qu’elle entretient avec l’Etat. Or, les conséquences des changements en cours et à venir dans ces deux dimensions seront considérables par leur impact sur tous les équilibres de la société qui voit l’émergence de l’individu comme sujet historique y exprimer sa singularité, avec ses différentes composantes et donc avant tout avec son droit à la liberté. Ensuite, car il est désormais clair que les évènements en cours marquent bien la fin de parcours d’un véritable monstre qui n’a que trop hanté la conscience politique arabe : celui du zaïm (leader charismatique) qui, totalement mis à nu dans ses pires turpitudes, vient d’être symboliquement – en tant que modèle - assassiné. C’est un tournant politique majeur qui consacre la perte de légitimité sociale de pratiques autoritaristes et patrimonialistes – à commencer par les interminables mandats présidentiels successivement renouvelés – qui ont vidé de tout son sens le fonctionnement de l’Etat, transformé en un simple instrument d’accaparement des richesses par un individu, sa parentèle et sa clientèle. En ayant clairement posé la question de la responsabilité directe des dirigeants arabes dans la dégradation de la situation intérieure de chaque pays, mais également dans celle de son positionnement international, ainsi que dans celle de toute la région en tant que telle, les évolutions actuelles ont ouvert la voie à de nouveaux modes d’exercice du pouvoir politique et de la prise de décision dans tous les domaines et à tous les niveaux. Ils impliquent mérite, concertation et alternance et, en ce qui concerne le premier dirigeant du pays, qu’en tant que citoyen, il ne saurait, selon la formule latine, être plus qu’un «primus inter pares» (le premier parmi ses pairs) devant inscrire son action au service, avant tout, de la société. Enfin, du fait que les contestations en concentrant tous leurs efforts contre les pouvoirs en place et en en démontrant toutes les faiblesses, voire les crimes, ont mis en évidence que les blocages majeurs de nos sociétés sont fondamentalement d’ordre interne. Et de ce point de vue, ce sont clairement les perceptions trop souvent répandues et consistant à expliquer les problèmes majeurs des sociétés arabes en termes de «complot de l’extérieur» qui perdent leur crédibilité. Ces thèses «complotistes» — véritable syndrome de paresse et de paralysie intellectuelles — nous ont fait beaucoup de mal car détournant notre attention et nos efforts de ce qui se passe au sein même de nos sociétés et qui constitue, en réalité, la source principale des blocages que nous connaissons. Bien sûr que les «complots» existent au sens où, depuis toujours, le dominant essaie de maintenir le dominé dans sa position d’infériorité et ce principe, plus que jamais en vigueur dans le monde d’aujourd’hui, a encore de beaux jours devant lui. Mais il ne sert à rien de «crier au complot» tous azimuts si nous ne commençons pas d’abord par identifier et effectivement prendre en charge nos propres faiblesses internes qui, en dernière analyse, sont toujours les causes premières qui ont créé les conditions de base conduisant, en conséquence, à la domination que nous subissons. Et qui ont ainsi permis aux «complots» extérieurs de réussir, souvent au-delà même de leurs espérances, car confortés dans leurs démarches par des sociétés en désarroi, incapables d’analyser leurs propres faiblesses et, donc, encore moins en mesure d’y faire face. Les trois ruptures évoquées sont absolument décisives — surtout, de par leur combinaison et les effets de synergie dégagés — et marquent certainement un tournant important dans la conscience historique de la région qui, pour la première fois dans son histoire moderne, apparaît comme en mesure, à la fois, de saisir la nature des véritables enjeux auxquels elle est confrontée et de tenter d’y apporter une réponse. Celle-ci, pour être un tant soit peu crédible, doit passer par la remise en cause de beaucoup de nos certitudes et suppose avant tout un effort d’évaluation objective de notre patrimoine intellectuel dont bien des paradigmes doivent être revisités afin de pouvoir contribuer à la réponse exigée. Notamment en leur faisant (re)trouver le fil de la rationalité qu’à un moment de son histoire le monde arabe avait su – en s’ouvrant au patrimoine universel de l’époque, notamment grec, mais aussi persan et indien – intelligemment tisser et transformer en l’une des assises de son expansion. Aujourd’hui, dans les conditions d’un monde encore plus densément unifié que jamais et dans lequel repli sur soi signifie, plus que jamais, dessèchement et mort, la nature de la réponse demeure la même et, en tout état de cause, se situe d’abord au niveau intellectuel dans la perspective de la formulation d’un projet de modernité dont l’actualité est toujours aussi pressante. Et qui, sous peine de nouvel échec aisément prévisible, ne doit surtout pas, une fois de plus, s’égarer dans les impasses de la «Nahda» du XIXe siècle, et ce, grâce à la nécessaire (re)lecture critique de notre patrimoine intellectuel afin de réellement et urgemment l’adapter à tous les bouleversements du monde ; tant ceux en cours que ceux qui se préparent et qui, déjà, nous interpellent. Il est vain de passer son temps à s’interroger, voire à se lamenter sur les différents projets que les «autres» formulent sur notre propre sort — Grand-Moyen- Orient, Union pour la Méditerranée et autre Partenariat Etats-Unis-Afrique du Nord pour les opportunités économiques – et qui, par définition même, très légitimement, ne peuvent procéder que de logiques conformes aux intérêts de leurs initiateurs, si nous ne sommes pas en mesure de définir et mettre en œuvre nos propres réponses. S’il fallait s’en convaincre, le type de fonctionnement de la Ligue arabe, de l’Union africaine et, surtout plus près de nous, de l’Union du Maghreb arabe est là pour établir les lourdes responsabilités des élites politiques en place en termes de déliquescence intellectuelle et politique, alors que, de toute évidence, aucun de nos Etats — à lui seul — n’a une chance de survie dans le monde qui s’annonce. L’exemple emblématique des rapports entre les Etats-Unis et la Chine est là qui prouve que, dans la formation et la transformation des équilibres du monde, seuls comptent les véritables ressorts internes des sociétés. En effet, dès 1949, les Etats-Unis n’ont cessé de tout faire pour contrer les intérêts de la République populaire de Chine ; ce qui ne l’a pas du tout empêchée par des efforts constants de mobilisation de tous ses potentiels – surtout depuis les profondes réformes des années 1980 – d’être déjà devenue la deuxième économie mondiale. Plus même, puisqu’elle est actuellement engagée dans un processus de réémergence historique devant la conduire, à terme, à devenir la deuxième puissance globale appelée, d’une manière ou d’une autre, par une de ces innombrables ruses dont l’histoire a le secret, à coopérer avec l’ancien ennemi américain dans le cadre d’un «G2» de fait, déjà structuré par de nouvelles contradictions en voie de formation. Les évolutions politiques actuellement en cours dans le monde arabe, tout en visant à lever les blocages autoritaristes en présence, n’auront au final de véritable sens qu’en redonnant la possibilité à tous les potentiels de créativité de s’exprimer afin de formuler le projet de modernité dont la région a toujours besoin et seul en mesure de ralentir sa marginalisation en cours et, à terme, s’il se confirme, de lui éviter le déclin qui la menace. En effet, les nombreux potentiels qui y existent et ne demandent qu’à dépasser le stade de la virtualité peuvent contribuer à l’émergence d’une nouvelle phase historique pour la région et pour le monde. Nouvelle et décisive rupture historique régionale, procédant de logiques intellectuelles et de dynamiques sociales endogènes, mais s’assignant nécessairement l’horizon de l’universalité, passera-t-elle à la postérité, un jour peut-être, par l’interactivité de ses processus, d’une certaine façon aussi, comme une «Nahda 2.0» ?
N. S.
(nadji.safir@gmail.com)

Source : http://lesoirdalgerie.com/articles/2011/03/22/article.php?sid=114628&cid=2

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