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 Ambiance de révolution

15/4/2011

Ambiance de révolution

Par Nour-Eddine Boukrouh
L’histoire, la psychologie et la sociologie s’interrogeront longtemps sur le rapport entre le geste de Mohamed Bouazizi et la fulgurante ouverture de l’esprit arabe à l’idée démocratique.
Si l’on devait se contenter d’une formule elliptique pour expliquer ce rapport, on pourrait dire que ce qui, en Mohamed Bouazizi, a touché les Tunisiens est exactement ce qui, dans les Tunisiens, a touché les Égyptiens. C’est cet influx nerveux qui s’est propagé d’un homme à un peuple, puis d’un pays à plusieurs autres. En mettant le feu à son corps, Bouazizi a embrasé l’âme tunisienne, lui donnant ce «sursum corda» qui l’a hissée au niveau à partir duquel l’être humain ne craint plus rien : ni les coups, ni la prison, ni la mort. A partir de cet instant, les Tunisiens n’étaient plus les mêmes. Ils étaient méconnaissables à leurs propres yeux, en même temps qu’à ceux de la planète. Bouazizi n’a pas libéré un peuple, il a libéré une psychologie commune à une aire culturelle. Il n’a bien sûr rien prémédité. La politique ne l’intéressait pas, ni l’histoire. Son horizon était son gagne-pain, une charrette qu’il rêvait de remplacer par un véhicule motorisé pour moins souffrir dans son travail et mieux pourvoir aux besoins de sa famille. Mais son geste fatal a déclenché une indignation qui s’est étendue à sa petite ville, puis à de plus grandes villes, puis à la capitale où elle arriva sous la forme d’un énorme nuage de colère. Si l’unité arabe n’existait pas politiquement, elle existait psychiquement. C’est ce qu’a démontré le sacrifice de Bouazizi. L’être profond des Arabes a été bouleversé par ce qu’il a vu en Tunisie, et c’est ce qui explique le phénomène de contagion qui a ébahi le monde. Il y avait un Bouazizi dans la tête de chaque manifestant tunisien, il y avait un Tunisien dans la tête de chaque manifestant égyptien, il y avait un Tunisien et un Égyptien dans la tête de chaque Yéménite, et ainsi de suite. La révolution pour la démocratie est d’abord une révolution culturelle, elle a signé la fin d’un modèle devenu anachronique dans le monde moderne. Ce qui s’est passé ne relève pas du simple changement politique, mais du changement systémique, de la rupture épistémologique. Le despotisme étant le produit d’une culture, sa remise en cause est fondamentalement la remise en question d’une conception du monde qui a fini par craquer à l’entrée du troisième millénaire après une résistance qui a duré des siècles. C’est son ancienne représentation de la religion, de la société, de l’homme, de la femme, de la politique, qui empêchait le monde arabe de tendre vers la démocratie. Il évoluait dans un univers mental où le despotisme était quelque chose qui allait de soi. En terre orientale, la culture des «Mille et Une Nuits» est présente dans l’esprit des sujets autant que dans celui des despotes. Et il n’y a pas pire despotisme que celui qui s’exerce au nom du sacré : l’islam, la tradition, ou la révolution du 1er Novembre 1954 chez nous. Le pouvoir a assis son despotisme sur la monopolisation de la Révolution, et son principal adversaire, l’islamisme, a monopolisé l’islam pour justifier le totalitarisme qu’il nous préparait. D’autres peuples ont ressenti l’indignation partie de Sidi Bouzid, mais pas les despotes parce que eux ne sont pas accessibles à ces états d’âme qui ne les concernent pas. Vivant dans un autre monde, en vase-clos, l’onde d’indignation ne pouvait les atteindre. Dans leurs pays, la vie nationale tourne autour de leurs personnes ; leurs entourages les flattent, les embaument, les divinisent. La flagornerie et la servilité leur font croire qu’ils sont des êtres prédestinés, la gloire de leurs peuples, leurs libérateurs, leurs guides, leurs pères-nourriciers… D’où leur sincère incompréhension, leur stupeur, lorsque le peuple s’est dérobé sous leurs pieds. N’est-ce pas l’air qu’affichaient Ceausescu et Madame avant d’être fusillés ? Le sentiment de citoyenneté incubait dans l’inconscient arabe depuis des années. Le travail se faisait en silence dans les profondeurs de chacun. Ceux chez qui il s’est précocement formé et qui l’ont manifesté ont été emprisonnés, exilés ou assassinés. Dans le monde, beaucoup de choses changeaient parallèlement. Internet vint offrir à la «poussière d’individus » qu’étaient les peuples des sources d’information illimitées et leur proposer forums de discussion et espaces de rencontre plus commodes que les cafés, les salles ou les places publiques. WikiLeaks, avec ses révélations sensationnelles, ajouta son grain de sel. On était quelques dizaines, on devient des centaines, puis des milliers à partager de mêmes préoccupations. Les idées se rejoignent, les grains de poussière s’agrègent, les gouttelettes s’accumulent, le vase se remplit. La charge explosive est prête, il faut juste placer dedans un détonateur, mais personne n’en a. Il fallait ou que le destin s’en mêle, ou que le hasard fasse bien les choses. Ce fut finalement un battement d’ailes de papillon au pays d’Abou-l- Qacem Echabbi qui libéra l’énergie nucléaire contenue dans les grains de poussière. L’idée qu’un fils de président puisse accéder à la présidence d’un pays ne choque pas en soi. C’est la façon dont il y accède qui peut être contestée. Il y a eu un père Bush président et un fils Bush président, sans que quiconque y trouvât à redire dans le pays le plus libre du monde car le fils a été proposé par le parti républicain après des primaires, et les Américains l’ont librement choisi par deux fois. Mais qu’arriverait-il si un président américain ou français installait à la Maison-Blanche ou à l’Elysée son fils sans élections, ou à l’issue d’élections truquées ? Passons, car ce n’est même pas imaginable. Il y a eu un mari président et une épouse présidente en Argentine, sans que personne s’en offusquât parce que le peuple l’avait voulu. Il y a eu en Inde une mère chef de gouvernement et un fils chef de gouvernement, sans que cela soit vu comme une atteinte à la démocratie car dans les deux cas le peuple les avait élus. Il y a eu au Liban un président qui a succédé à son frère, même chose. D’autres exemples peuvent être cités. Mais Castro a refilé le pouvoir à son frère, Kim il Sung à son fils Kim il Jong, et ce dernier a présenté au peuple coréen l’an dernier son successeur qui n’est autre qu’un de ses fils. Hafez al-Assad a désigné son fils Bachar pour lui succéder, et il a fallu tordre le cou à la constitution parce qu’il n’avait pas l’âge requis. Dans aucun de ces cas il n’y a eu d’élections démocratiques. Le monde arabe est au printemps, l’Algérie en hiver. Les âmes sont recroquevillées, les esprits gelés et les gestes frileux. On cherche un abri chaud, on tire la couverture à soi, on se dispute les vivres. On a oublié les chants patriotiques revigorants, le chœur s’est dispersé, les voix se sont éteintes. Le nuage qui s’était formé au-dessus de Tunis se mit en mouvement. Il zappa la Libye pour aller se fixer au-dessus du Caire où l’onde de choc était parvenue à «Oum-Eddounia». Au pays des Pharaons, quelques centaines d’Égyptiens avaient frémi à la vue des images télévisées venues du pays d’Hannibal. Leur sang ne fit qu’un tour, et ils sortirent dans la rue. D’autres centaines, puis des milliers d’hommes et de femmes, de Coptes et de Musulmans, de militants et de sans-parti, les rejoignirent et le tout devint une masse impressionnante. La frilosité de chacun disparait au contact des autres, les peurs individuelles se capitalisent pour donner le courage collectif. On laisse tomber son emploi du temps, ses obligations, ses intérêts personnels. L’effet d’entraînement donne la dose d’inconscience qu’on n’avait pas. On se colle aux autres, on se solidarise d’eux, on n’est plus timide. On marche, on manifeste, on fonce dans le tas. Il pousse des ailes à chacun, on affronte les forces de l’ordre, on prend des coups. On voit tomber les premières victimes, on se découvre une âme de martyr. On n’a plus peur des matraques, des gaz lacrymogènes, des balles. Le lendemain, on est encore là, à «Maydan Tahrir», près de la grande Bibliothèque d’Alexandrie, ou dans d’autres villes du Delta. On passe la première nuit dehors, puis la seconde, puis la énième… Comme autrefois Pharaon, le despote s’indigna de l’apparition d’une hérésie chez son peuple. Ne pouvant tolérer que son culte soit abjuré, il sévit impitoyablement comme son lointain ancêtre, Mineptah, fils et successeur de Ramsès II, contre l’idée monothéiste portée par Moïse. Les historiens ont identifié Mineptah comme étant le Pharaon contre lequel s’est élevé Sidna Moussa, et sa momie a été retrouvée intacte à la fin du XIXe siècle dans la nécropole de Thèbes, confirmant le verset coranique où il est dit que Pharaon sera «sauvé dans son corps afin qu’il soit un témoignage pour la postérité» (XX, 91-92). Quand les peuples se soulèvent, ils ne raisonnent pas, ils se vengent. Les ventres crient famine ; les âmes crient liberté. On ne décide pas d’imiter pour imiter. Les gens savent qu’il y va de leur vie, qu’ils peuvent rester invalides pour le restant de leurs jours, être emprisonnés et torturés. Ce n’est donc pas un jeu de mime. On se soutient dans l’engagement comme les supporters d’une équipe de football se soutiennent lors d’un match capital. C’est au stade que les esprits se chauffent, qu’on entre en transe, qu’on devient quelqu’un d’autre que celui qui vient d’acheter son billet d’entrée. On rentre sain d’esprit pour suivre le match décisif, on frise la folie pendant son déroulement. Dans l’ambiance électrisée, dans l’effervescence générale, le «moi» se dissout et devient un grain agglutiné à d’autres, une gouttelette grossissant une flaque. Selon qu’il soit seul ou en groupe, l’individu ne fait pas les mêmes choses. Seul, il est dirigé par sa raison personnelle. En groupe, celle-ci ne le commande plus. Elle laisse place à une motivation collective qui fait faire à chacun ce que son entendement ne lui aurait jamais dicté. On devient capable de tout. Pris isolément, aucun Arabe ne serait devenu un manifestant, nul n’aurait bravé le despote. Non par lâcheté, mais parce que l’homme, animal grégaire, ne fait les grandes choses qu’en association avec ses congénères. Une fois qu’on retrouve sa solitude, à la sortie du match ou à la fin de la manif, on redevient «normal». Personne en France ne sait pourquoi il y a eu Mai 1968. Le nuage né à Tunis traversa la mer Rouge et stationna au-dessus de Sanâa. Là-bas, une pensée nouvelle avait galvanisé les descendants de la reine de Saba. «Quoi ? En Tunisie et en Égypte il y avait des despotes et des peuples d’hommes, alors que chez nous il y a un despote mais pas d’hommes ? Mieux vaut mourir en hommes que vivre en esclaves !» C’est sous pareille impulsion que les choses ont dû se déclencher. L’instinct grégaire, c’est une idée infusée à la foule, une injection d’adrénaline générale. On oublie qui on est, on met de côté son ego, on se sent en sécurité dans la multitude. On découvre le miracle de l’action collective, on soulève des voitures, brise des barrières infranchissables. On partage le croûton de pain et la cruche d’eau, on aime les autres, on se dissout dans la merveilleuse sensation du «Nous». Dix millions de personnes sont sorties dans les différentes villes du Yémen certains jours. Avec combien de voix, fraude comprise, a été élu la dernière fois Ali Abdallah Saleh ? En Indonésie, Suharto est parti en 1998 au bout de 500 morts. En Tunisie, en Égypte, au Yémen, on n’a pas atteint ce chiffre. Sur le chemin du retour, le nuage s’appesantit dans le ciel libyen. Après les insultes et les menaces, le despote fit tinter les sous du pétrole pour amadouer ses compatriotes puis, las, envoya Sukhoï, Mig et Mirage bombarder les insurgés. On croyait revivre la Seconde Guerre mondiale : tous les Alliés étaient là, il ne manquait que le maréchal Rommel en face. Actuellement, le nuage se promène entre Manama, Amman et Damas, sans avoir encore jeté son dévolu sur l’une ou l’autre de ces capitales. Mais il n’a pas oublié l’Afrique du Nord où deux ou trois cieux l’attendent. Une révolution est une fête, une communion, une libation. Et comme on est en terre musulmane, on retrouve la foi, on se remémore la «sira» du Prophète, son combat contre les idoles de La Mecque, son «djihad» contre l’oligarchie mecquoise. On se rappelle des scènes du film Ar-Rissala ( Le Message). Les «Allahou Akbar» qui fusent des gosiers hérissent le poil, on sent près de soi la présence des anges de Dieu, on pleure de joie, on se sent purifié, on a envie de donner de soi aux autres… Les chants patriotiques donnent la chair de poule, on les entonne à pleins poumons, les cheveux se dressent sur la tête. On est patriote, on fabrique l’histoire, on est exalté. On embrasse le drapeau, on l’embue de ses larmes, on s’en revêt. On retrouve l’estime de soi, la fierté d’être tunisien, égyptien, libyen, yéménite, bahreïni, syrien, jordanien, marocain… Et puis il y a cette tension contre l’ennemi commun, l’ennemi de tous, l’ennemi de la nation, l’ennemi de Dieu. Il est la cause de tous les malheurs du pays et de ses habitants, c’est lui le coupable, il doit s’en aller. A cette tension intérieure, à cette force psychique, à ces facteurs qui ont été à l’origine de toutes les révolutions enregistrées par l’histoire, il faut ajouter un facteur inédit, peut-être plus déterminant que tous les autres, celui de la couverture médiatique permanente : les révolutions tunisienne et égyptienne ne se sont pas déroulées à huis clos, mais au vu et au su de l’humanité. C’est ce qui les a sauvées. Elles ont été retransmises en direct par toutes les chaînes de télévision. Les révoltés sont suivis pas à pas par les caméras, ils s’expriment au micro, ils se voient à la télé, et la répression est montrée au monde entier, au grand dam des despotes. Les chefs des grandes puissances parlent d’eux, s’adressent à eux, leur expriment leur respect et les rassurent sur la finalité de leur lutte : devenir des hommes libres. Ils réagissent à l’évolution des évènements nuit et jour, leurs cabinets se réunissent sans désemparer, ils appellent au téléphone les despotes, l’ONU s’empare de la question... Les manifestants n’occupent pas seulement les places de leurs pays, ils occupent la scène mondiale, ils sont au centre de l’univers. Il ne leur pousse plus des ailes, ils sont propulsés par des réacteurs nucléaires. Comment douteraient-ils de l’issue de leur cause ? Qu’est-ce qui pourrait les arrêter ? Le citoyen arabe est né, c’est l’électeur de demain, le député de demain, le ministre, le chef de gouvernement et le président de la République de demain. Il n’a pas attendu qu’Al-Azhar, Zitouna, ou quelque «alem» indépendant lui dise que la démocratie est «halal». Ils ne le lui ont pas dit dans le passé, ils ne le lui diront pas dans l’avenir. Le peuple tunisien mériterait largement le prix Nobel de la paix auquel on veut le proposer : il a rendu un grand service à l’humanité. Le monde arabe est au printemps, l’Algérie en hiver. Les âmes sont recroquevillées, les esprits gelés et les gestes frileux. On cherche un abri chaud, on tire la couverture à soi, on se dispute les vivres. On a oublié les chants patriotiques revigorants, le chœur s’est dispersé, les voix se sont éteintes. Mais un jour le mauvais temps passera et le soleil luira, interdisant à notre ciel le nuage né à Sidi Bouzid. Parce qu’on aura fait le nécessaire auparavant.
N. B.

Source : http://lesoirdalgerie.com/articles/2011/04/07/article.php?sid=115419&cid=2

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