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 La triste fin des despotes.

17/4/2011

La triste fin des despotes.

Par Nour-Eddine Boukrouh

Ce qui est en train d’arriver à l’ex-président Hosni Moubarak changera l’idée qu’ont les peuples arabes de leurs despotes. Il changera l’idée que se font les despotes arabes de leurs peuples. Il changera l’idée que les despotes encore en place se faisaient de la manière de quitter le pouvoir ou même la vie.
Dans un précédent écrit, «Ambiance de révolution», j’ai essayé de décrire ce qui peut se passer dans l’âme du commun des mortels pendant une révolution. Dans celui-ci, je me propose de décrire ce qui peut se passer dans l’âme d’un despote au moment où il passe du statut divin au statut humain. Ce doit être une expérience extraordinaire. Qu’éprouve-t-on lorsqu’on dégringole du statut pharaonique au statut de simple Égyptien? Que ressent-on lorsqu’on est ramené de la position de Juge suprême à celle de simple justiciable ? Qu’elles peuvent être en ce moment les pensées du président déchu ? On ne naît pas potentat, on le devient. On met du temps pour passer de la condition humaine à la condition divine, du rang de simple quidam au rang de démiurge : on a tout le temps de se préparer, de s’adapter, de forger son personnage, de croire en sa transmutation. La chute par contre est fulgurante, elle ne laisse pas le temps de se préparer ni même de comprendre ; elle intervient si rapidement qu’il y a de quoi être terrassé sur le coup. Que de rois, d’empereurs, de tyrans, de dictateurs, de présidents à vie, ont connu cette inattendue façon de quitter le pouvoir : Louis XVI la tête sur le billot, Napoléon sur l’île de Saint-Hélène, le Shah d’Iran errant malade à la recherche d’un lieu d’accueil, Noriega dans une cellule de prison américaine, Ceausescu devant un peloton d’exécution formé au pied levé, Ben Ali se rongeant les sangs à l’idée d’être ramené et jugé en Tunisie… Et combien d’autres ont à peine eu le temps de réaliser ce qu’il leur arrivait qu’ils n’étaient plus. Plus haut on s’élève, plus dure sera la chute, dirait Newton. Le président renversé par la rue a eu une crise cardiaque lorsqu’on est venu l’interroger dans sa retraite de Charm-Cheikh au sujet de la répression pendant la Révolution et de sa présumée fortune illicite. A sa place, n’importe qui aurait eu une crise cardiaque, une attaque d’apoplexie, même si on est jeune et bien portant. Il devait avoir tout imaginé, tout prévu, sauf qu’il serait chassé du pouvoir par son peuple si débonnaire. Il a bien mené ses affaires, le pays était stable et se prélassait dans la paix depuis trois décennies. Il a mis de l’ordre dans les différentes structures du pouvoir, trié sur le volet son environnement, placé ses affidés à la tête des institutions névralgiques. Il a pris toutes les précautions pour se prémunir contre un coup d’Etat, formaté la Constitution pour que personne ne puisse lui ravir sa place, obturé toutes les voies menant à l’alternance. Il a interdit d’activité politique les «Frères musulmans» qu’il redoutait en particulier, réduit à la portion congrue les wafdistes, les nassériens et les libéraux, il a survécu à plusieurs guerres, échappé à deux attentats au moins (1981 et 1995), déjoué des complots des islamistes radicaux, s’est assuré des amitiés à l’étranger, triomphé de la maladie… D’où pouvait venir la menace ? Elle est pourtant venue. De là où il ne l’attendait pas, de Sidi Bouzid, de Facebook, de la jeunesse non embrigadée dans les partis politiques, de ce peuple mélomane qui a tant chanté «Ya lil» (Ô nuit !) que le jour refusait de se lever sur lui. Jusqu’à ce qu’il se soit mis à chanter : «Achchâab yourid... annahar !» Moubarak avait sous son commandement l’armée la plus puissante du monde arabe, la police politique la plus ancienne et la plus pléthorique. Il avait deux millions de militants administratifs qu’il croyait voués à son culte, tant et si bien qu’il n’avait cure d’entendre dire après chaque scrutin législatif ou présidentiel que le taux de participation était ridicule. Lui qui a été vice-président de Sadate, n’a pas voulu nommer un vice-président alors que la Constitution et l’usage lui en faisaient obligation. Il a vu dans son propre pays et à travers le monde qu’à tout moment il pouvait arriver quelque chose au chef de l’Etat en exercice, et que les intérêts du pays exigeaient qu’on y pare, mais il s’en foutait. Après lui le déluge. C’est ainsi que sont en leur for intérieur les despotes : ils ne pensent qu’à leur petite personne ; l’intérêt du pays ne vient que loin derrière leur ego, leur narcissisme, leur fantaisie. C’est qu’un vice-président pourrait devenir un rival du narcisse, ou faire barrage à un plan connu de lui seul : laisser le pouvoir à sa progéniture, idée qui a dû germer dans son esprit dès les premiers mois qui ont suivi sa succession à Sadate. Ce n’est qu’à quelques jours de sa démission qu’il a enfin consenti à désigner un vice-président en la personne du fidèle Omar Souleïman. Il n’avait en cela aucun mérite : le peuple avait rendu caduque une nouvelle candidature de sa part, et enterré le projet de transmission du pouvoir à son fils. En se résignant la mort dans l’âme à démissionner, après moult menaces et une coriace résistance, il pensait contenter le peuple, apaiser l’hostilité envers sa personne, refroidir l’ire populaire dressée contre lui. Il croyait qu’on allait s’estimer quitte des deux côtés et se séparer en amis. Que pouvait-il concéder de plus ? N’était-il pas la victime, le spolié, l’exproprié ? A quatre-vingt-deux ans, il paraissait quinquagénaire. Il a ralenti le processus de vieillissement de son organisme, marqué des points contre la nature, trompé plusieurs fois la mort. C’était à s’en croire immortel. Il attendait patiemment le jour où il serait fatigué de tenir la barre pour la passer à son fils, pour ensuite se préparer sereinement à une mort en douceur, à des funérailles nationales comme celles faites à Nasser ou à Oum Kaltoum, à un enterrement dans un mausolée. Son fils donnerait son nom à quelque lieu fameux de l’Égypte, ou à l’une des pyramides. Quand ils sentent la mort approcher, les despotes ont toujours un dernier désir : gratifier la postérité de leur moi, graver leur nom dans la mémoire des vivants à travers les siècles, s’imposer à l’Histoire. Puis, brusquement, en quelques jours, tout s’écroule, tout se ligue contre eux : leur peuple, leurs compagnons d’armes, leurs amis étrangers, leurs médias et même la vieillesse… O combien tout cela peut être cruel ! Depuis, Moubarak a perdu le sommeil et la voix, ses cheveux ont blanchi et son dos s’est voûté. L’ancien autocrate n’a jamais dû être traversé par l’idée qu’il serait un jour confronté au cauchemar qu’il vit présentement et auquel il ne survivra probablement pas. Au temps de sa splendeur, il doit avoir pensé quelquefois à l’Au-delà, avoir fait de temps en temps une introspection, préparé ce qu’il dirait à Dieu quand il l’interrogerait sur ses actes de chef d’Etat pendant les trois décennies où il a régné sans partage, sans compter les années où il était vice-président. Il devait être sûr, pour afficher l’air qu’on lui connaît, qu’il serait positivement jugé d’avoir gouverné un pays aussi populeux et sans beaucoup de ressources en dehors du Nil. Mais depuis son départ du pouvoir, chaque seconde doit avoir été vécue par lui comme un instant de suprême honte, chaque minute comme un traitement humiliant, chaque heure comme une insupportable déchéance, chaque jour comme un supplice inhumain, chaque semaine comme un calvaire christique… Les chefs d’Etat occidentaux, ses anciens amis, l’ont immédiatement lâché et donné des instructions pour bloquer ses avoirs chez eux. Ses hommes de confiance et les courtisans qu’il a placés aux postes sensibles de l’Etat et du parti sont pour la plupart en prison, et bientôt ils deviendront des témoins à charge contre lui car ils voudront réduire leurs responsabilités dans les faits incriminés et sauver leurs têtes. Son armée, à qui il a transmis le pouvoir, ne peut plus rien pour lui. Elle reçoit désormais ses ordres de «Maydan Tahrir», et a toutes les peines du monde à maintenir un semblant d’ordre dans le pays. Il méditait sur tout cela dans sa retraite à Charm-Cheikh quand tout à coup la retraite présidentielle s’est transformée en résidence surveillée, puis en lieu de garde à vue. Il avait des gardes du corps, il est maintenant gardé par des geôliers. On lui a interdit de quitter le territoire national et bloqué ses comptes bancaires. S’il n’a pas de liquide sur lui, et si l’Etat ou l’administration pénitentiaire ne le prend pas en charge, il pourrait mourir de faim. Il réalise que la prochaine étape pourrait être son expulsion de ce lieu édénique, comme Adam a été expulsé du paradis au début de la Création. La population de la localité est sortie dans la rue pour exiger son départ de la région. Où aller désormais ? Sur ces entrefaites, il reçoit en même temps que ses fils une citation à comparaître devant le tribunal du Caire pour le 18 avril. L’ancien Raïs a clairement conscience qu’au rythme où vont les choses, il pourrait être inculpé, menotté, jeté dans un cachot et avoir à répondre de nombreuses accusations de meurtres et de détournement de fonds publics. Il a la vision de ce que serait son jugement devant des milliards de téléspectateurs : humilié, accablé, confondu, puis condamné à perpète, à être fusillé ou pendu. Ça fait deux mois que tout cela tourne dans sa tête, que ces pensées lui vrillent le cerveau, lui détruisent les neurones. Deux mois de purgatoire, d’enfer, de tortures indicibles pendant lesquels il a perdu son sacre, son sceptre, son inviolabilité, sa nombreuse cour, son honneur de militaire, sa richesse, sa fierté d’homme et maintenant sa liberté tout court. Il se considérait comme un héros national, comme un bâtisseur digne de Méhémet Ali, comme le père de la nation, voilà qu’on parle de lui à la télévision, dans les journaux, dans les prêches du vendredi, comme d’un vulgaire assassin, d’un ennemi de la nation et de Dieu, d’un «harami» (voleur). Il tremble pour sa femme qu’il sait concernée par les enquêtes au même titre que lui. Elle aussi peut être jugée et condamnée. Sa femme jetée en prison sur ses vieux jours ? L’idée fait chavirer sa raison. Quant à ses deux fils, il se doute qu’ils n’échapperont pas à de lourdes peines. Que deviendraient alors ses petits-enfants ? Qui s’en occuperait ? L’assistance sociale ? Elle a si peu de moyens, et les orphelins sont si nombreux en Égypte. Le président, comme l’Ange déchu, a tout perdu en tant que président, qu’époux, que père, que grand-père. Il a ruiné sa vie, celle de sa femme, celle de ses fils, celle de sa descendance. Son nom a été flétri, souillé, honni, et sera maudit dans les siècles des siècles. N’est-ce pas assez, n’est-ce pas trop pour un seul homme ? Les codes pénaux humains ignorent-ils que ce sont là d’atroces punitions, suffisantes en elles-mêmes pour absoudre n’importe quel crime ? N’admettent-ils pour suprêmes châtiments que l’enfermement, la réclusion et la peine capitale ? Et ce qu’il endure lui, depuis deux mois, comment le nommer ? Le parquet, les juges qu’il a nommés, les fonctionnaires qu’il a désignés au ministère de la Justice, les médias, ne comprennent-ils pas que ce sont là des sanctions intolérables pour celui qui fut leur souverain ? D’autres avant lui, il le sait, sont passés par ces épreuves. Il en a personnellement connu quelques-uns comme le Shah d’Iran ou ce Saddam Husseïn qu’il n’aimait pas trop pour ses fanfaronnades et à qui il reprochait d’empoisonner la vie à tout le Moyen-Orient. Récemment encore, le président de l’Etat d’Israël était condamné à sept ans de prison. Mais jamais il n’a fait le moindre rapprochement entre eux et lui. Le voilà livré aux affres des derniers instants d’un condamné à mort. L’ancien despote doit penser à Dieu plus intensément que d’habitude et l’implorer d’être clément et miséricordieux envers lui et les siens. Il doit songer à la maison éternelle et prier avec ferveur pour que le feu de la Géhenne lui soit épargné. Comme Saddam —qu’on ne voyait que le Coran et un chapelet à la main depuis sa capture, lui qu’on a vu des décennies durant un cigare, un pistolet ou un fusil à la main — il n’a pour réconfort que le Livre Saint. Le despote irakien a tué de ses propres mains d’anciens compagnons, il a fait éliminer des dizaines de hauts responsables soupçonnés de déviation idéologique ou d’ambition, il a fait emprisonner, torturer et tuer des centaines de ses compatriotes sous un motif ou un autre, il a gazé des milliers de Kurdes, il a envoyé à la mort des centaines de milliers d’Irakiens dans l’inutile guerre contre l’Iran… Mais lui, Moubarak, il n’a rien fait de tout cela ! Il existe dans l’histoire de la Révolution française un épisode rapporté par l’historien Michelet dans Histoire de la Révolution française. Un certain Fouillon, contrôleur général des finances du roi, était depuis longtemps connu pour sa dureté envers le pauvre peuple. A la veille de la Révolution, il disait : «S’ils ont faim, qu’ils broutent l’herbe !» Quand la Révolution éclata, Fouillon fit propager le bruit de sa mort et simula son enterrement. Mais le subterfuge ne réussit pas et on l’arrêta. Le marquis de La Fayette, qui voulait réconcilier la monarchie avec la Révolution, prit sa défense à coups d’arguments sur la justice expéditive, mais un citoyen lui rétorqua : «Vous vous moquez du monde ? Faut-il du temps pour juger un homme qui est jugé depuis trente ans ?» Fouillon sera jugé, condamné et pendu haut et court. Trente ans ! Le temps passé par Moubarak à la tête de son pays. Cet épisode rappelle aussi celui de Caïn tel que décrit par Victor Hugo dans La conscience. C’est dire que la cause du despote est mal engagée. Dans les pays démocratiques, le système protège les peuples contre le despotisme, et les détenteurs du pouvoir contre ce genre de renversement de situation en les empêchant de rester plus longtemps qu’il ne faut au pouvoir. Même dans les démocraties récentes, comme en Russie, la pudeur a prévalu puisque Poutine, malgré tout son amour pour le pouvoir, a résisté à la tentation de toucher à la Constitution pour s’offrir un troisième mandat qu’elle lui interdisait. Sinon, quelle aurait été son image auprès de ses pairs, lui qui voulait redonner à son pays une place respectable dans le monde ? Il savait qu’il aurait été regardé comme un despote arabe ou africain, car il n’y a plus que dans ces pays qu’on joue avec les constitutions comme avec une ardoise d’écolier. Les peuples arabes apprennent les uns des autres, mais pas les despotes. Ceux encore en place suivent ce qui se passe mais le décodent à leur façon, se disant : non, ce n’est pas la même chose chez nous ; non, il suffit de faire usage de la force ; non, la vague de révoltes va mourir d’elle-même... Ils comptent surtout sur les capacités de résistance de Saleh, de Bachar, de Kadhafi, du roi de Bahreïn… S’ils tombent, leur tour arrivera mais, pensent-ils, on n’en est pas encore là. Même dans les pays où il ne s’est encore rien passé, les peuples ont déjà gagné. Dans les républiques, il ne pourra plus être question de transmission héréditaire du pouvoir, de présidence à vie ou de candidature unique. En attendant mieux. Dans les monarchies, le pouvoir absolu, sans assemblées parlementaires élues, n’est plus concevable. Les peuples qui veulent la liberté et la démocratie savent qu’elle a un prix. Et la mercuriale est affichée.
N. B.

Source : http://lesoirdalgerie.com

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