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 Les origines du despotisme algérien

27/4/2011

Les origines du despotisme algérien

Par Nour-Eddine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr
«La Révolution algérienne est l’œuvre d’un peuple qui n’a pas d’élite : l’historien y trouvera toutes les vertus populaires, mais aucune des qualités propres à une élite. La Révolution algérienne : un dépôt sacré entre des mains sacrilèges.» (Malek Bennabi)
En engageant une guerre de libération contre le colonialisme entre 1954 et 1962, le peuple algérien a cessé d’être «colonisable ». Sa récompense a été la reconquête de sa souveraineté. Le jour où il engagera un combat contre le despotisme, comme sont en train de le faire un certain nombre de peuples arabes, il se libérera du despotisme et sa récompense sera la démocratie.

Comme on l’a déjà dit, le phénomène despotique est une culture, une manière de voir et de comprendre les choses portée aussi bien par le despote que par la majorité des individus composant le peuple. Il repose sur l’interaction des deux. On a mis aussi en parallèle les revendications corporatistes et les positions antagoniques des partis et conclu qu’elles avaient peu à voir avec le combat contre le despotisme. Le despotisme ne se combat pas en brûlant les services administratifs, en pillant les commerces, en s’en prenant aux forces de l’ordre, ni même en chassant les détenteurs du pouvoir pour les remplacer au pied levé par les aventuriers et les charlatans que manquent rarement d’engendrer les évènements révolutionnaires. Tout ce qu’on peut gagner, c’est un autre despotisme dont l’espérance de vie peut être longue. C’est ce qui a failli arriver dans le sillage d’Octobre 1988. C’est ce qui est arrivé aux Français après 1789 : des révolutionnaires sont devenus des dictateurs (Robespierre) ou des empereurs (Napoléon). C’est ce qu’on a vu à peu près partout où il y a eu des révolutions. Le despotisme se combat en préparant l’alternative à lui substituer, mais celle-ci n’est pas encore au point chez nous. Il est temps d’y travailler. En Tunisie, en Égypte et au Yémen, on peut dire que le peuple a réuni les conditions nécessaires à la formation de la «volonté populaire» puisqu’on a vu et entendu cette volonté : «ech- Châab yourid !» («Le peuple veut !»). Le despotisme est inconcevable dans un pays où il y a une société civile mobilisable, une conscience politique citoyenne, et un corps électoral qui croit à l’importance du bulletin de vote. Ce n’est pas parce qu’il n’y avait plus de candidats au despotisme, de généraux menaçants ou d’hommes politiques avides de pouvoir que la démocratie est apparue dans les pays démocratiques. Au contraire, la démocratie est le produit d’une lutte séculaire contre le despotisme religieux, monarchique ou prétorien.

Le despotisme, en tant que dérive psychologique, qu’instinct de domination, qu’inclination à l’imperium (le commandement en soi) existe et existera toujours dans la nature humaine, surtout chez ceux qui gravitent autour des centres de décision, politiciens et chefs militaires. La démocratie est un complexe de parades, un dispositif de protection, un ensemble de digues contre ces penchants. Tout homme en situation de pouvoir est porté au despotisme, ce sont les institutions et l’opinion publique de son pays qui brident ses pulsions. De Gaulle et Churchill ont joué en tant que personnes un rôle prépondérant dans la libération ou le sauvetage de leurs nations pendant la Seconde Guerre mondiale, mais ils ne se sont pas prévalus de cette qualité, de leur «légitimité historique», pour imposer leur prétention à diriger leurs pays. Au lendemain de la guerre, ils se sont présentés l’un et l’autre devant les électeurs, n’ont pas été élus, et se sont retirés de la vie politique. Le premier reviendra au pouvoir en 1958, rappelé par une Quatrième République sur le point de s’effondrer à cause de la guerre d’Algérie, mais il le quittera dix ans plus tard en démissionnant après que le peuple français ait rejeté le projet de réforme constitutionnelle qu’il lui avait soumis par voie référendaire. Les deux grands hommes pouvaient légitimement nourrir l’envie d’être placés à vie à la tête de leurs pays en considération de leurs aptitudes exceptionnelles et des éminents services rendus à leurs patries, ils pouvaient en tant qu’être humains être taraudés par l’instinct de domination, mais ils n’auraient jamais violé la Constitution ou trafiqué les élections pour assouvir leur passion du pouvoir. La société à laquelle ils appartenaient était immunisée par sa culture et ses lois contre de telles envies, de tels instincts, et la fraude électorale est un délit qui peut conduire son auteur en prison. Le despotisme ne peut pas s’imposer dans un pays démocratique quels que soient les évènements qui peuvent y arriver, l’ambition qui peut animer les meilleurs de ses hommes, leurs états de service, ou leur état mental. Si l’Algérie avait obtenu son indépendance à la manière tunisienne, marocaine, ou africaine, et non après une féroce lutte armée, ce sont les «politiques» comme Messali Hadj, Ferhat Abbas, Salah Bendjelloul, Cheikh Bachir El- Ibrahimi ou d’autres, qui auraient tout naturellement dirigé le pays puisqu’il n’y aurait pas eu de «moudjahidine», ni d’«armée des frontières». Mais comme il y a eu une féroce lutte armée, ce sont ceux qui portaient les armes qui ont pris le pouvoir. Pas ceux qui étaient à l’intérieur du pays, mais ceux qui étaient à l’extérieur. Un autre exemple : si le FIS avait accédé au pouvoir en janvier 1992 par la voie des urnes, ce sont les «politiques», Abassi Madani, Ali Benhadj, Zebda ou d’autres, qui auraient tout naturellement gouverné le pays. Mais il y a eu l’arrêt du processus électoral. Supposons maintenant que les «djihadistes » du GIA, de l’AIS, du GSPC, c’est-à-dire l’armée du FIS, sont parvenus à prendre le dessus sur les forces de l’ordre. C’est le «général» Chebouti, les «émirs» Layada, Madani Mazrag, Hattab ou d’autres, qui seraient actuellement à la présidence, au gouvernement et au ministère de la Défense. Eux n’avaient pas d’armée des frontières. Ils auraient bien sûr fait une place dans la vitrine aux «civils» et «politiques», dont ceux de Sant’Egidio, qui auraient accepté de leur servir de trompe-l’œil. Ils auraient aussi liquidé quelques-uns de leurs anciens collègues risquant de leur faire de l’ombre, ou qui se seraient réfugiés à l’étranger pour leur faire de l’opposition.

La révolution du 1er-Novembre 1954 a été déclenchée par un groupe de vingt-deux anciens membres de la branche armée du PPAMTLD créée en février 1947 sous le nom d’Organisation spéciale (OS). La mèche de la révolution allumée, les uns se sont répartis sur les wilayas combattantes, les autres ont été arrêtés, et d’autres encore ont quitté le pays pour s’installer au Caire ou à Tunis. La première direction officielle de la Révolution s’est formée au Congrès de la Soummam en août 1956 sous le nom de «Comité de coordination et d’exécution » (CCE) qui comprenait cinq membres. Après l’arrestation de Ben M’hidi le 23 février 1957, le CCE quitte l’Algérie. Yacef Saâdi, dans son livre en trois tomes, La Bataille d’Alger, résume le sentiment des combattants de l’intérieur après ce départ : «Nos leaders avaient non seulement accompli un acte monstrueux, mais toute honte bue, ils avaient la prétention de continuer à diriger le combat de l’extérieur. En s’expatriant volontairement, ils nous avaient froidement livrés au brasier…» Dans ses Mémoires (Autopsie d’une guerre et L’indépendance confisquée), Ferhat Abbas rapporte de son côté les propos tenus par Larbi Ben M’hidi au premier jour de la grève des Huit jours en janvier 1957 : «Lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles. On oubliera toutes les souffrances de notre peuple pour se disputer les places. Ce sera la lutte pour le pouvoir. Nous sommes en pleine guerre et certains y pensent déjà… Oui, j’aimerais mourir au combat avant la fin…» Ben M’hidi mourra au combat quelques semaines plus tard. En août 1957, Abane Ramdane est au Caire. Il confie à Ferhat Abbas, parlant des chefs militaires : «Ce sont de futurs potentats orientaux. Ils s’imaginent avoir droit de vie et de mort sur les populations qu’ils commandent. Ils constitueront un danger pour l’avenir de l’Algérie. Ce sont tous des assassins. Ils mèneront une politique personnelle contraire à l’unité de la nation. L’autorité qu’ils ont exercée ou qu’ils exerceront les rend arrogants et méprisants. Par leur attitude, ils sont la négation de la liberté et de la démocratie que nous voulons instaurer dans une Algérie indépendante. Je ne marche pas pour un tel avenir. L’Algérie n’est pas l’Orient où les potentats exercent un pouvoir sans partage. Nous sauverons nos libertés contre vents et marée. Même si nous devons y laisser notre peau.» Il la laissera effectivement, assassiné par ceux auxquels il s’était opposé. Un deuxième CCE est mis en place en septembre 1957 et annule les principes arrêtés par le Congrès de la Soummam : primauté de l’intérieur sur l’extérieur et primauté du politique sur le militaire. Sur les quatorze membres qui ont pris la décision de cette annulation dont les conséquences seront catastrophiques pour le pays, trois sont en vie : Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed et Abdelhamid Mehri. Les deux premiers étaient bien sûr en détention en France. Il faut dire que le premier CCE avait lui-même enterré le principe de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur en quittant le territoire national. Lorsque, en septembre 1958, le GPRA et le CNRA sont proclamés au Caire, leurs membres ne sont pas désignés par le CNRA, comme le prévoyaient les textes, mais par le CCE. La primauté du militaire (incarné par les «trois B») sur le politique entrait dans les faits. Elle perdure à ce jour. En juin 1959, le colonel Lotfi accompagne Ferhat Abbas en visite officielle en Yougoslavie. Fustigeant les rivalités entre les colonels, il lui dit : «J’ai observé chez le plus grand nombre d’entre eux une tendance aux méthodes fascistes. Ils rêvent tous d’être des sultans au pouvoir absolu. Derrière leurs querelles, j’aperçois un grave danger pour l’Algérie indépendante. Ils n’ont aucune notion de la démocratie, de la liberté, de l’égalité entre les citoyens. Ils conserveront du commandement qu’ils exercent le goût du pouvoir et de l’autoritarisme. Que deviendra l’Algérie entre leurs mains ?» Lotfi tombera le 30 mars 1960, les armes à la main, dans la région de Béchar. Ferhat Abbas rapporte aussi une confidence que lui a faite le psychiatre et écrivain antillais Frantz Fanon, qui avait rejoint la Révolution algérienne, au sujet des incessants conflits entre les responsables militaires : «Un colonel leur réglera un jour leur compte, c’est le colonel Boumediene. Pour celui-ci, le goût du pouvoir et du commandement relève de la pathologie.» Après l’Indépendance, beaucoup d’anciens du PPA-MTLD, du CRUA et de l’OS qui avaient préparé et déclenché la lutte armée, de libéraux de l’UDMA, de membres dirigeants des «Oulamas » et de cadres du Parti communiste algérien, qui avaient pourtant tous rejoint la Révolution, seront interdits d’activité politique et d’expression, emprisonnés et quelques-uns assassinés. Ceux qui ont donné le plus à la Révolution sont ceux qui sont restés sur le champ d’honneur, tués par les forces d’occupation ou assassinés par leurs «frères» pour des considérations de pouvoir. Ceux qui ont donné le moins sont par contre ceux qui ont pris le plus. La logique de la force est donc ce qui a caractérisé le pouvoir algérien depuis sa formation pendant la Révolution. Il est né dans une ambiance pleine de sacralité, une guerre de libération qui l’a paré d’une aura messianique, leurré le peuple et servi à cacher sa nature despotique ainsi qu’en ont témoigné les héros de la Révolution. Il est né de l’imperium, de l’autorité en soi, indiscutable et irrécusable. Sa venue au monde ayant chronologiquement précédé celle de la nation souveraine, il n’attendait pas de cette dernière qu’elle lui confère une légitimité que «la Révolution», que «l’Histoire» lui avait donnée. Il s’est institué sans le peuple, hors du peuple, pour «commander» le peuple. Les hommes ayant constitué les équipes qui ont dirigé le pays depuis l’Indépendance sont tous imprégnés de cette mentalité. A la veille du cessez-le-feu, Bennabi rédige un texte intitulé «Témoignage pour un million de martyrs », daté du 11 février 1962, et destiné au CNRA qui devait se réunir en mai à Tripoli pour préparer la relève de l’Etat français. Il s’en prend témérairement au GPRA et à l’état-major de l’armée des frontières qui se disputaient le pouvoir, et propose la convocation à Alger d’un «congrès extraordinaire du peuple algérien» avant la mise en place de toute institution. Bien sûr, il n’a pas été écouté. Il n’avait pas de bataillons pour appuyer sa proposition, mais juste un stylo. Les révolutions arabes ont commencé dans les pays où le despotisme s’est exercé au nom de la légitimité «révolutionnaire» ou «historique », même s’il s’est, ultérieurement, mâtiné de démocratie «à l’arabe». L’Égypte était une monarchie jusqu’à ce que les «Officiers libres» la renversent en 1952. La Libye aussi, avant le coup d’Etat de Kadhafi en 1969. La Tunisie, elle, était une régence gouvernée par un bey jusqu’à ce que Bourguiba la remplace par la République. Il n’a pas pris le titre de bey, mais celui de «Combattant suprême». A sa place, n’importe lequel de nos dirigeants se serait bien vu, non pas en bey, mais en dey. Peut-être même en sultan de la Sublime Porte. Je ne plaisante pas, les Algériens ne savent pas à quoi ils ont échappé. En effet, avant l’Indépendance, avant même le déclenchement de la Révolution, il s’en est trouvé qui voyaient la future Algérie en monarchie. C’était en avril 1953, lors du Congrès de l’aile «centraliste » du PPA-MTLD où la question de la nature du futur Etat algérien était venue en discussion. Parmi les congressistes, il en est qui ont proposé le système monarchique, et d’autres la République islamique, mais, heureusement, les deux formules ont été écartées. Revenons «au n’importe quel dirigeant» qu’on a imaginé à la place de Bourguiba. Il ne se serait pas demandé s’il avait la légitimité, le niveau et l’allure pour être dey ou sultan, mais il se serait tout simplement dit et dit à ses concurrents car il y en aurait eu : «Pourquoi pas moi ?» Un vieil adage algérien dit : «L’âne de chez nous est préférable au mulet du voisin.» C’est une façon d’exprimer la primauté de la «confiance» sur la compétence. Dans les temps modernes, cet adage est devenu une philosophie présidant aux nominations aux hautes charges de l’Etat. Un jour, un haut responsable m’a dit, pour justifier une nomination qu’il voulait faire : «Quelqu’un que je connais vaut mieux que quelqu’un que je ne connais pas.» Quelque temps plus tard, ce quelqu’un qu’il croyait bien connaître le trahissait. C’est dans un tel milieu d’inculture que s’est formé le royaume où les borgnes sont rois, et qu’il s’est perpétué même quand que les aveugles sont devenus de bons voyants. La «légitimité révolutionnaire», ou «historique », est la justification du droit de gouverner non par référence au droit ou aux élections, mais à un acte révolutionnaire, qu’il soit une guerre de libération ou un coup d’Etat. C’est une qualité qui appartient au même registre que le droit divin dont se prévalaient les monarchies. Même les doctrines soi-disant scientifiques et laïques comme le communisme et le baâthisme n’ont pu contrer l’apparition du despotisme, de la présidence à vie et de la dynastie. C’est un virus qui n’a trouvé son antidote que dans les démocraties libérales où la recherche en virologie est très avancée. Les despotes n’ont que le mot démocratie à la bouche, et l’appellation officielle de leurs pays est parfois encombrée de termes y afférant comme pour cacher la réalité sous un amoncellement de mensonges. A ce propos, l’Algérie est l’un des derniers pays au monde à s’appeler officiellement «République démocratique et populaire», alors que les trois mots ont la même signification : «république» signifie chose du peuple, «démocratie » signifie pouvoir du peuple, et «populaire » signifie propre au peuple. Pourquoi cette inflation, cette répétition, sinon l’expression d’un zèle de la part de dirigeants par ailleurs absolument convaincus que le peuple n’est qu’un faire-valoir ? Pour montrer au monde qu’ils sont plus «démocrates» et plus soucieux des intérêts du peuple que le reste de l’univers ? Ou simple ignorance du sens des mots et de la mesure ? C’est comme le nom donné par Kadhafi à la Libye, un nom à coucher dehors. N’aurait-on pas pu s’appeler modestement «République algérienne» tout en traduisant dans la réalité tant d’amour et de respect pour son peuple ? Non, car l’Algérie n’a jamais appartenu au peuple. Ce n’était qu’une remarque à l’adresse de ceux qui vont réécrire la Constitution et qui n’en tiendront pas compte bien sûr. Non pas que ce ne soit pas vrai, mais par simple «khéchinisme » : «Hakda ! zkara !» Et le khéchinisme est la forme de despotisme la mieux partagée chez nous depuis l’aube des temps, et du plus humble au plus puissant.
N. B.

Source : http://lesoirdalgerie.com/articles/2011/04/27/article.php?sid=116376&cid=2

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