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 Réflexion : A quoi bon ?

14/5/2011

Réflexion : A quoi bon ?

Par Nour-Eddine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr
Pour répondre à cette question, le langage populaire algérien possède une expression : «Pousser un âne mort !» C’est ce qu’on dit à quelqu’un d’assez sot pour vouloir s’attaquer à un obstacle qui paraît si gros qu’il est vain d’essayer de le faire bouger. C’est ce qu’on m’a dit aussi dernièrement : «Tu pousses un âne mort, tu te fais des ennemis pour rien. Ni le pouvoir ni le peuple ne changeront… »
Du coup, mon conseilleur «réaliste» a fait remonter dans mes souvenirs une légende chinoise, une réponse que m’a faite un vice-Premier ministre chinois il y a quelques années, et un propos livresque de Nietzsche. Il m’a aussi inspiré une pensée sur lui que j’ai tue pour ne pas le blesser. Elle a emprunté la forme de la métaphore qu’il a utilisée. Je me suis dit : «Celui-là, cet homme bien vivant, sera plus lourd à pousser qu’un âne mort.» La légende est rapportée par Mao Tsé Toung dans son petit Livre Rouge. Il l’a exhumée pour la désigner comme source d’inspiration à son peuple pour libérer la Chine et la reconstruire avec les moyens du bord. Je la raconte de mémoire : il y a quelques millénaires, un paysan chinois était contrarié par un problème : une montagne barrait l’horizon de son lopin de terre et gênait son ensoleillement. Un jour, il résolut de le résoudre, prit une pioche et attaqua la montagne à la base. Un voisin, croyant qu’il était devenu fou, lui dit, narquois : «A quoi bon mon ami ? Tu ne peux pas venir à bout de cette montagne avec une pioche !» Et Yukong, le paysan en question, de lui répondre : «Si haute que soit cette montagne, elle ne repoussera pas. Après moi, mes fils continueront à la saper, puis les fils de mes fils, puis leurs descendants, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus.» Aujourd’hui, la Chine rivalise avec les Etats-Unis d’Amérique, détient des centaines de milliards de dollars de créances sur eux, et Dieu seul sait jusqu’où elle ira dans sa progression. Il y a encore vingt ans, elle était classée par son revenu moyen par habitant parmi les PMA, les pays les moins avancés. La moralité de cette légende est que lorsqu’un homme ou quelques hommes sont convaincus de la nécessité d’une action, rien ne peut les arrêter. Les exemples fourmillent dans l’histoire réelle, et le plus proche de nous est celui des «22» qui ont déclenché la révolution du 1er-Novembre 1954. C’est ce que leur disaient aussi les leaders du mouvement national : «A quoi bon ? Les conditions ne sont pas réunies pour la lutte armée…» Ils se sont attaqués à la pioche au colonialisme, ont été relayés par le peuple et atteint ensemble le but visé : l’indépendance nationale. L’Histoire, c’est quand une conscience se réveille, quand une idée soulève une nation. Et l’Histoire, en ce moment, ce sont les révolutions arabes grâce au geste d’un homme qui ne s’est pas dit «A quoi bon ?» Mohamed Bouazizi. Depuis, un régent est en fuite, un pharaon est entre les mains de la justice, la mort sous les décombres menace un troisième, le Tribunal pénal international guette un quatrième, et les despotes restants ne dorment plus que d’un œil. Et quand ils ouvrent les deux, c’est pour avoir les yeux de Chimène pour leurs peuples. Quel cauchemar pour les puissants ! Heureux les faibles, les opprimés, les simples, «car ils hériteront» ainsi que l’a promis Jésus. Avant, l’Histoire ne se passait pas comme ça en terre arabe. Tout se réglait en haut, entre dirigeants, entre chefs militaires et civils, dans les arcanes du pouvoir, du parti unique ou de la secte religieuse. Le peuple, on parlait en son nom, on lui dédiait la «révolution» ou le coup d’Etat, mais on n’en tenait pas compte. Il fallait juste ne pas trop jouer avec les prix du pain, de la semoule, du sucre, de l’huile ou du carburant. La seule souveraineté qu’il ne fallait pas lui disputer, en vertu d’un pacte tacite, était celle qu’il exerçait sur les produits de première nécessité. Or, subitement, tout a changé : «loqmat alaïch », la danse du ventre, les films débiles, les chansons insipides qui durent des heures, la peur du despote, tout cela a magiquement cessé d’agir sur les esprits, laissant place à une maturité insoupçonnée. Plus personne ne pourra «la ramener» avec ces gens-là. Vous le verrez la prochaine fois que vous irez passer vos vacances en Tunisie ou en Égypte. Vous n’aurez plus affaire à la docilité, mais à la fierté bien placée. Et si vous élevez le ton, vous risquez de vous entendre répondre : «Dégage !» Même les pays où il ne s’est rien passé et où l’on continue de professer «A quoi bon ?» ont profité de ces révolutions. Les interdits sont levés, les revendications sociales sont satisfaites, des réformes constitutionnelles sont initiées, les étudiants réapparaissent sur le devant de la scène, les journaux s’enhardissent, l’opinion publique voit le jour, les exilés rentrent, les morts se réveillent, les paralytiques bougent, les muets retrouvent la parole, les résignés reprennent goût à la vie, les désespérés renouent avec l’espoir… Les despotes qui croyaient que tout était plié, vendu, rouvrent leurs cartons et refont leurs comptes. Ils se demandent avec angoisse où l’Histoire va frapper la prochaine fois, et dans quel pays les gens vont cesser de prêcher «A quoi bon ?» Les idées deviennent une source d’action à partir du moment où elles sortent des légendes, des écrits ou des forums de discussion d’internet pour prendre place dans la tête des hommes. Pas de tous les hommes nécessairement, une «minorité créatrice» comme dit Toynbee, ou une «minorité agissante» comme disent les radicaux de toutes les idéologies, peut suffire. Elles peuvent passer par le haut ou par le bas, prendre le chemin des élites ou celui des révoltes populaires, mais c’est ainsi qu’elles procèdent pour modifier le cours de l’Histoire et transformer un état de choses négatif. Ce sont les Upanishad, la Thora, les Evangiles et le Coran qui ont façonné les civilisations. Ce sont les écrits de Rousseau, de Voltaire et de Diderot qui ont ouvert la voie à la révolution française. Ce sont les écrits de Marx, d’Engels et de Lénine qui ont mis en place le socialisme. Ce sont les écrits d’Adam Smith, de Ricardo et de Stuart Mill qui ont créé le capitalisme. Ce sont les livres de Mawdudi et de Sayyed Qotb qui ont fondé l’islamisme. C’est le Livre vert de Kadhafi qui a ruiné la Libye. Comme avait fait jadis Mein Kampfd’Adolf Hitler avec l’Allemagne. Le livre de Samuel Huntington, Le clash des civilisations, était à l’origine un article publié dans une revue. Devant son succès, il le développa en livre qui est devenu, avec les écrits de Bernard Lewis, la Bible des néoconservateurs qui ont présidé à la politique mondiale américaine sous les deux mandats de Bush-fils. L’Etat errant dans lequel nous vivons, lui, n’a pas besoin d’écrits qui le gêneraient dans sa liberté d’errance, ni même d’une Constitution qui restreindrait sa libre fantaisie. Dans l’Etat errant, les idées ne sont rien, les personnes sont tout. On pratique le troc, l’oralité, l’échange de la main à la main, et tout est dans la besace. Comme au Néolithique. Mais lorsque les idées deviennent un sens commun, des lieux communs, des thèmes de débat sur les réseaux sociaux, il n’est plus besoin de livres ou d’idéologies pour conduire les pas des peuples. Il n’est plus indispensable de faire la leçon aux gens, de leur faire la dictée pour qu’ils comprennent et bougent. L’Histoire fonctionne ainsi, et c’est pourquoi on dit que «les idées mènent le monde». La réponse du haut responsable chinois est venue alors que je lui présentais au siège de l’OMC à Genève les félicitations du gouvernement de mon pays après l’admission de la Chine à cette institution. Dans la discussion, j’avais évoqué le nouveau rang de la Chine dans le monde. Quelle ne fut ma surprise de l’entendre dire : «Non, la Chine est un pays en voie de développement. » Peut-être même qu’il a dit «pauvre», je ne me souviens pas exactement mais c’est dans ce sens qu’allait sa réaction. J’avoue que j’en suis resté confus car ses paroles et son air sincère m’avaient désarçonné. A sa place, je vois sans peine un des nôtres répondre : «Nous sommes en voie de devenir Dieu !» Déjà qu’avec pratiquement rien dans notre bilan nous sommes persuadés d’être «châab-al-mou’djizate !» (le peuple des miracles !) comme l’assuraient Boumediene et Abassi Madani... Je n’ai jamais compris d’où, de quoi au juste nous tirions cet incommensurable orgueil. A part la Révolution, je ne vois vraiment pas. On n’a pas bâti il y a vingt-deux siècles la Grande muraille de Chine, longue de plus de 5 000 km, on n’a envoyé personne dans l’espace, on n’a pas construit les autoroutes de la Chine, les logements antisismiques du Japon ou les barrages hydrauliques de l’Italie ; ce sont ces pays qui construisent les nôtres contre l’argent venu du pétrole et non de notre travail. On n’a pas réalisé le «barrage vert», on mange le soir ce qu’on fait rentrer le matin, les lendemains sont incertains, on n’a pas assez de parkings dans les villes pour garer les véhicules, et pourtant nous sommes fiers comme personne y compris, et peut-être surtout, de nos défauts. L’humilité du vice-Premier ministre chinois, il l’a héritée de Confucius et de la culture plurimillénaire de l’Empire du Milieu. Les Chinois méritent plus que les musulmans d’être qualifiés de «Oumma wasata» (la nation du juste milieu) dont parle le Coran. Après tout, ils ont été dirigés à un moment de leur histoire par une dynastie musulmane, et ils ne sont pas connus pour être portés à l’extrémisme. Le propos de Nietzsche, c’est celui où il dit dans L’Antéchrist : «La foi ne déplace pas les montagnes, elle en met là où il n’y en a pas.» C’est ce qu’a fait l’islamisme durant ces dernières décennies, et avant lui la culture arabo-musulmane conservatrice, rétrograde, hostile à l’innovation et à l’idée de liberté. L’un n’est que le produit de l’autre, sauf qu’il a inventé les attentats-suicides contre ses coreligionnaires et accessoirement contre les judéo-chrétiens. A eux deux, ils ont bouché l’horizon des peuples, dressé des montagnes, des Himalaya devant eux pour les obliger à ne regarder que leurs pieds ou en arrière. C’est pour moi l’acquis le plus extraordinaire des révolutions arabes, et c’est ce que j’ai dit dès le premier paragraphe du premier épisode de cette série : elles ont réconcilié l’homme arabe avec le sens du monde, avec la modernité, avec la démocratie, avec la citoyenneté, avec le reste de l’univers. Il s’est mis à regarder devant lui, par-dessus l’épaule des despotes et des «oulamas ». Cet acquis est infiniment plus important que le renversement des régimes. Ce ne sont pas seulement des despotes qui ont été chassés, c’est le despotisme qui a enfin été expurgé de la culture arabe après quatorze siècles de domination du conscient et de l’inconscient collectif. Les musulmans non arabes comme les Malaisiens, les Indonésiens et les Turcs, ont accompli cette révolution intellectuelle et mentale plus tôt, et c’est ce qui explique leur développement. Pour ceux qui croyaient que l’Histoire habite dans les livres et n’apparaît que dans les romans ou les films, la voilà à l’œuvre sous leurs yeux, plus vraie que nature. Pour ceux qui ne parlaient d’elle que comme les mémoires du passé, la voilà brûlante d’actualité. Pour ceux qui pensaient qu’elle se déroule toujours loin, la voilà toute proche. A tout moment elle peut jeter les foules par millions dans la rue et leur faire faire ce qu’elles n’ont jamais imaginé faire. C’est la marche des légions humaines vers la démocratie, la force colossale qui immobilise les blindés des régimes qui n’ont plus de racines dans le peuple, c’est la lutte entre le bien du peuple et le mal du despotisme. C’est mieux qu’une superproduction, qu’un best-seller, que Nabuccode Verdi. C’est une épopée réelle, une saga vivante, une fresque animée. Il faudrait un Homère tunisien pour raconter cette Odyssée, un Victor Hugo égyptien pour la romancer, un Tolstoï yéménite pour décrire le réalisme des scènes, un poète libyen pour en chanter les exploits, un peintre syrien pour l’immortaliser. Le meilleur cinéaste arabe qui aurait pu la mettre en scène, Mustapha al-Akkad, l’auteur du Message et d’ Omar al-Mokhtar, a été tué en 2006 à Amman dans un attentat terroriste. De tels génies pourront apparaître à l’avenir, quand le soleil de la liberté de pensée, de conscience, d’expression et de création se sera levé sur la nation arabe. C’est mathématique : là où il y a un bon pouvoir et un bon peuple, la révolution n’a pas lieu d’être. On est dans le gagnant-gagnant. Là où il y a un mauvais pouvoir et un bon peuple, la révolution est inéluctable. On est dans le perdant- perdant. Là où il y a un mauvais pouvoir sans que le peuple bouge, c’est qu’il n’y a pas de peuple. Ce qui lui tient lieu serait bon à jeter à la mer, comme Ben Laden, s’il avait été une unité. Mais comme ce sont des multitudes innombrables et que tous les porte-avions du monde ne suffiraient pas pour les transporter jusqu’au large, il faut être patient. Le pouvoir algérien ne doit pas en déduire que tant qu’une demande «proprement politique» ne s’est pas manifestée, il peut «continuer». Ce serait la pire des erreurs. La prise de conscience est déjà là, la nouvelle vision du monde est en formation, la demande viendra inéluctablement. Il faut juste faire à temps ce qui doit être fait. Les moyens existent, le pays est stable et il n’est pour l’heure soumis à aucune pression extérieure. C’est l’entêtement des despotes qui a été à l’origine de l’intervention étrangère, et non la demande de liberté, de dignité et de démocratie des peuples. Nous sommes un si grand pays qu’on ne pourra pas le maintenir en l’état si nous ne déployons pas de nouvelles capacités managériales dans tous les domaines. On a si longtemps dormi sur les lauriers de la Révolution du 1er Novembre qu’ils se sont fanés, desséchés. On ne peut pas le garder en main avec l’anachronisme, l’imprévisibilité et l’illisibilité qui caractérisent l’Etat errant. Ce grand Sud où nous n’avons pas fait grand-chose peut nous filer des doigts si on ne fait pas attention. Même quand il n’y aura plus de pétrole, il y aura les immenses réserves d’eau du sous-sol saharien, l’énergie solaire et l’étendue. Ces données naturelles, pour nous, sont des facteurs économiques et des atouts stratégiques pour ceux qui voient loin, ceux que n’arrêtent pas les réflexes fatalistes du genre «A quoi bon ?». Les forces étrangères qui ont pris position non loin de nos côtes et de nos frontières pourraient y demeurer longtemps, et à tout moment une nouvelle idée pourra germer dans les esprits. Nous avons déjà un GPK. Un GPS (S pour Sahel ou Sud) pourrait s’y joindre pour revendiquer comme solution au problème algérien la mise en place des Etats-Unis d’Algérie.
N. B.

Source : http://lesoirdalgerie.com/articles/2011/05/14/article.php?sid=117065&cid=2

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