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 LES FRÈRES MUSULMANS AU POUVOIR : L'épreuve de vérité

30/6/2012

LES FRÈRES MUSULMANS AU POUVOIR :  L'épreuve de vérité

Par Pr Chems Eddine CHITOUR - Samedi 30 Juin 2012

 Le Dr Morsi a une opportunité unique de montrer que l'Islam bien compris est une alternative à la marchandisation du monde

«Que les portes et les fenêtres de ma maison soient grandes ouvertes. Que les cultures de tous les coins de la terre soufflent librement autour de ma demeure, mais qu'aucune ne me renverse.» Gandhi

Mohamed Morsi, Ingénieur Docteur es sciences, ancien stagiaire de la Nasa, professeur à l'Université du Caire a remporté les premières élections démocratiques de l'histoire de l'Egypte. A l'instar des démocrates chrétiens - à titre d'exemple, Angela Merkel chimiste de formation- Mohamed Morsi est un démocrate musulman. L'immense majorité des médias occidentaux ont non seulement «omis» de signaler que Mohamed Morsi est un scientifique universitaire de talent mais que de plus il a été étiqueté comme un islamiste avec toute les connotations négatives que la doxa occidentale attache à ce terme.

Histoire rapide de la confrérie des Frères musulmans
L'association des Frères musulmans fut fondée en 1928 par Hassan el-Banna en Égypte après l'effondrement de l'Empire ottoman. Elle est donc un produit de la curée contre l'Empire ottoman et le califat. Déterminée à lutter contre «l'emprise laïque occidentale et l'imitation aveugle du modèle européen» son but était d'instaurer un grand État islamique fondé sur l'application de la charia. Elle eut un parcours chaotique et fut constamment instrumentalisée acceptant au fil des ans des compromis,,compromissions pour durer. Dès 1954, la confrérie est dissoute par les autorités égyptiennes. Près de 20.000 militants sont incarcérés. Après la mort de Sadate, Moubarak reconnaît à la confrérie le statut d'organisation religieuse, mais refusa sa participation à la vie politique. (...) Ses sources de financement proviennent en grande partie de l'Arabie Saoudite et plus tard de l'Iran. (...) Dans les années 1970, Sadate utilise les Frères musulmans pour faire contrepoids à l'extrême gauche et il leur promet l'intégration future de la charia dans les lois égyptiennes. En 1982, les organes de presse des Frères sont détruits et la quasi-totalité de leurs publications saisies. Dans les années 1990, en Égypte, la confrérie s'affiche comme un mouvement respectueux de la démocratie. Ils disposaient officieusement de 88 députés (sur 454) à l'Assemblée du peuple entre 2005 et 2010 (ce qui fait d'eux le premier groupe d'opposition).(1)

L'influence permanente des Etats-Unis
L'intérêt porté par les États-Unis aux mouvements réactionnaires islamistes censés contrer les progressistes, remonte aux années 1950. La bête noire des Etats-Unis étant l'Empire soviétique, tout fut fait pour le démanteler- comme cela a été fait avec l'Empire ottoman- avec l'aide des monarchies réactionnaires du Golfe. En 1953, Eisenhower reçut dans le Bureau ovale une délégation incluant Saïd Ramadan des Frères musulmans, qui était le chef coordinateur d'organisations associées au Pakistan agissant pour la Ligue Islamique Mondiale, ainsi qu'au sein du «Jamaat-e-Islami». Ce fut ensuite le tour de Nasser qu'il fallait neutraliser; les États-Unis s'intéressent aux Frères musulmans comme alliés potentiels contre Nasser et l'établissement de régimes communistes ou socialistes au Moyen-Orient. Talcott Seelye (en), diplomate en poste en Jordanie, rencontre Saïd Ramadan en 1953. Selon un document des renseignements allemands, les Américains lui obtiennent un passeport diplomatique jordanien pour faciliter ses déplacements. En 1971, la CIA collabora avec les services de renseignements saoudiens pour soutenir les Frères musulmans et leurs alliés dans une campagne mondiale contre le communisme, particulièrement en Égypte.
René Naba va plus loin, il décrypte les débuts des Frères musulmans qui ont été de toutes les compromissions, l'essentiel est d'arriver au pouvoir. Nous lisons: «(...) La montée en puissance des Frères musulmans dans le Monde arabe à la faveur des consultations post-printemps arabe, sur fond de drainage massif de pétrodollars, remet en mémoire les relations conflictuelles entre Nasser, à l'époque le chef charismatique du combat nationaliste arabe, et la confrérie, la plus ancienne formation politique d'Egypte, et sans doute du Monde arabe.»
«Le journaliste Ian Hammel poursuit René Naba, a apporté des informations complémentaires dans un article paru dans l'hebdomadaire français le Point en date du 6 décembre 2011 et intitulé «Quand la CIA finançait les Frères musulmans». On y lit notamment: «Les services secrets américains ont longtemps soutenu la confrérie, née en 1928 en Égypte. Saïd Ramadan, mort à Genève en 1995, fondateur des Frères musulmans et père de Hani et Tariq Ramadan. Le Fonds E 4320, conservé aux archives fédérales à Berne, concerne Saïd Ramadan, le gendre d'Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans égyptiens. Poursuivi par le régime nassérien, réfugié en Suisse en 1959, Saïd a créé le Centre islamique de Genève.» (2)
«(...) En juillet 1953, une délégation de musulmans est invitée aux États-Unis, et reçue à la Maison-Blanche, parmi eux Saïd Ramadan. Le 28 octobre 2011, dans un article intitulé «Le rôle mobilisateur de Saïd Ramadan», le site francophone Oumma.com montre la photo du président Dwight Eisenhower entouré des membres de la délégation. Saïd Ramadan est à sa droite. Le président américain estime que, dans ses relations avec les dirigeants arabes, «notre foi en Dieu devrait nous donner un objectif commun: la lutte contre le communisme et son athéisme», relève Ian Johnson. Quelques années plus tard, Saïd Ramadan, réfugié en Europe, traite avec Bob Dreher, un agent de la CIA installé à Munich. (...) Saïd Ramadan, de nationalité égyptienne, voyageait à cette époque avec un passeport diplomatique jordanien. Apparemment, le gendre d'Hassan el-Banna ne manquait pas de subsides. Une mosquée à Munich raconte ainsi qu'il roulait en Cadillac.Décédé en 1995 à Genève, Saïd Ramadan est notamment le père de l'islamologue Tariq Ramadan et de Hani Ramadan.» (2)
René Naba cite aussi Rached Ghannouchi qui, lui aussi, a suivi un même parcours. Il écrit: «Rached Ghannouchi a mis à profit son séjour pour rendre visite au «Washington Institute for Near East Policy», très influent think tank fondé en 1985 par M.Martin Indyk, auparavant chargé de recherche à l'American Israel Public Affairs Committee ou Aipac, le lobby israélien le plus puissant et le plus influent aux Etats-Unis. (...) En trente ans d'exil, cet ancien nassérien modulera sa pensée politique en fonction de la conjoncture, épousant l'ensemble du spectre idéologique arabe au gré de la fortune politique des dirigeants, (...) soit sept mutations, une moyenne d'une mutation tous les quatre ans.» (2)

La stratégie des Frères musulmans post-Moubarak
On se souvient que les Frères musulmans ont pris le train de la révolution en marche et ont réussi en définitive à rafler la mise, à savoir les espérances du peuple égyptien tiraillé entre le candidat de l'ancien régime (les fameux fouloul) et la confrérie de Frères musulmans qui, il faut bien le dire, a toujours coexisté avec les régimes militaires depuis 1953. Ahmed Bensaâda a décrypté pour la période récente les différents états du feuilleton ayant amené à l'élection de Mohamed Morsi candidat par défaut: «(...) La vingtaine de jours qui sépara les deux tours de l'élection présidentielle fut riche en événements qui, loin d'être anodins et circonstanciels, ont eu un impact indéniable sur l'orientation du vote au second tour. Tout d'abord, il y a eu le procès de Moubarak et de ses acolytes. (...)Des appels à manifestation ont été lancés et la place Tahrir a de nouveau été envahie. (...) Ensuite, deux jours avant le déclenchement du second tour, il y eut le fameux épisode de la loi «contre l'ostracisme politique» jugée inconstitutionnelle par la Haute cour constitutionnelle. (...)En plus de ce jugement, la Haute cour constitutionnelle a aussi, dans la foulée, dissous le Parlement dominé par les islamistes, estimant que la loi encadrant les législatives était inconstitutionnelle. Il aura donc fallu six mois aux autorités compétentes pour se rendre compte d'un vice juridique dans la loi électorale régissant le scrutin et, comme si la décision n'avait pas à elle seule l'effet d'une bombe, il a été décidé de l'annoncer entre les deux tours de la présidentielle. Les Frères musulmans ont alors crié au «coup d'État» militaire condamnant sévèrement la décision de la Haute Cour constitutionnelle estimant que «les menaces constantes de dissoudre le Parlement élu par 30 millions d'Égyptiens et d'Égyptiennes confirment la volonté du Conseil militaire de s'emparer de tous les pouvoirs» (...) De son côté, Khaïrat El-Chater [le leader, Ndlr] a utilisé l'arme de la peur dans une fracassante déclaration au Washington Post: «Le peuple égyptien n'acceptera pas Chafik en tant que président». (...) les résultats officiels ne furent proclamés qu'une semaine plus tard. (...) Personne ne cria à la fraude électorale contrairement au premier tour comme si la défaite de Chafik était le gage d'élections propres. (...)» (3)

L'élection de Mohamed Morsi un scientifique
«Sur le plan des relations avec les Etats-Unis poursuit Ahmed Bensaada, de multiples signes montrent que Morsi (et El-Chater avant lui) a été le candidat sur lequel la diplomatie américaine a misé. Les nombreuses rencontres entre Morsi (qui a étudié en Californie) et de hauts responsables américains en témoignent. À propos d'El-Chater, il avait discuté de sa candidature avec l'influent sénateur américain John McCain vers le mois de février 2012. Celui-ci lui avait assuré que l'administration américaine n'avait aucune objection à la candidature d'un Frère musulman à la présidence de la République égyptienne. Il est à noter que McCain est le président du conseil d'administration de l'International Republican Institute (IRI), un organisme américain d'«exportation» de la démocratie, filiale de la National Endowment for Democracy (NED). (...) Comme il est de notoriété publique que McCain et son IRI ont été impliqués dans toutes les révolutions colorées et dans le financement de formations de cyberactivistes arabes et en particulier égyptiens.» (3)
Né en 1951 à Sharqiya, dans le delta du Nil, Mohamed Morsi a fait des études d'ingénieur à l'Université du Caire et d'un doctorat à l'Université de Caroline du Sud. Son statut de professeur le propulse au-devant de la confrérie.. Député de 2000 à 2005, il entre ensuite au bureau exécutif de la confrérie, la plus haute autorité au sein des Frères musulmans. En 2011, il prend la tête du tout nouveau Parti de la liberté et de la justice, vitrine politique des Frères. Mohamed Morsi est devenu dimanche 24 juin le premier président élu depuis la chute de Hosni Moubarak, le 11 février 2011. Une victoire saluée par la communauté internationale. En Algérie, le président Abdelaziz Bouteflika a félicité le président égyptien élu.
Manlio Manlucci nous apprend que «le premier à féliciter le nouveau président égyptien Mohamed Morsi a été le président Obama. les Etats-Unis «continueront à soutenir la transition de l'Egypte vers la démocratie» et veulent «promouvoir les intérêts communs sur la base du respect mutuel». «Les Etats-Unis sont-ils donc en train de lâcher la caste militaire, base depuis plus de trente ans de leur influence en Egypte, pour soutenir l'organisation islamique des Frères musulmans, considérée jusqu'à présent comme hostile? Que non. Tout de suite après Morsi, Obama a appelé le général Ahmed Shafik, candidat des militaires à la présidence, en l'encourageant à poursuivre son engagement politique «de soutien au processus démocratique.» (...) Toutes les cartes de Washington, de ce fait, sont sur la table: les économiques, pour étrangler l'Egypte et y élever une classe d'entrepreneurs pro-Usa; les politiques, pour donner au pays une allure civile démocratique qui ne compromette pas l'influence états-unienne dans le pays; les militaires, à jouer par un coup d'Etat si les autres cartes échouent.» (4)
Le président élu Mohamed Morsi, a promis qu'il serait le président de «tous les Egyptiens», appelant à l'unité nationale. Il aurait l'intention de désigner un vice-président copte. «Je suis le président de tous les Egyptiens sans exception», «L'unité nationale est le seul moyen de sortir de ces temps difficiles», a-t-il ajouté, en faisant référence aux hommes, aux femmes, aux chrétiens comme aux musulmans. Tout en s'engageant à «préserver les traités et chartes internationaux» signés par l'Egypte, le nouveau président élu a annoncé qu'il souhaitait reprendre le relations avec l'Iran et «réviser» les Accords de paix avec Israël conclus en 1979. «Notre politique à l'égard d'Israël sera basée sur l'égalité car nous ne sommes pas inférieurs à eux. Nous discuterons du droit des Palestiniens car cela est très important». Pour le journal Le Monde, le président n'aura pas les coudées franches: «Le chef de l'Etat disposera toutefois d'une marge de manoeuvre très réduite face au Conseil militaire. (...)». (5)
Alain Gresh nous explique qu'en fait tout a été décidé par le Csfa qui a pesé le pour et le contre: « Pourquoi le Conseil supérieur des forces armées (Csfa), écrit-il, a-t-il, après bien des hésitations, accepté l'élection au poste de président d'un dirigeant des Frères musulmans? Parce que l'Egypte de l'après-25 janvier 2011 a profondément changé et parce qu'un retour à l'ordre ancien n'est plus possible. (...) Le spectre d'un Etat théocratique imposé par les Frères hante certains. Pourtant, pour la majorité des forces révolutionnaires, l'armée et l'ancien régime, qui gardent le contrôle de l'essentiel des leviers du pouvoir, sont les forces à abattre, contre lesquelles s'est créé un front commun le 22 juin. M. Morsi, entouré de partis impliqués dans la révolution, de figures symboliques comme Wael Ghonim ou Al-Aswani se sont engagés sur une plate-forme commune de lutte contre le Csfa et notamment ses décisions dans les semaines qui ont précédé l'élection. (...)Le 24 juin marquera, quoi qu'il en soit, une étape importante dans l'histoire de l'Egypte et de la liquidation de l'ordre ancien.» (6)
Le docteur Morsi a une opportunité unique de montrer que l'Islam bien compris est une alternative à la marchandisation du monde en remettant l'homme au centre. Il est à espérer que les Occidentaux et notamment les Etats-Unis laisseront l'Egypte redevenir un exemple à suivre. La seule façon pour l'Egypte de ne pas dépendre de l'aumône américaine et partant de son adoubement est d'aller vers l'éducation et le développent scientifique à marche forcée. A défaut d'être Oum Eddounnia. l'Egypte sera un exemple à suivre. C'est dire si le président Morsi a une lourde responsabilité à la fois pour son pays mais pour tous les Musulmans. Il montrera que la «modernité» n'est que l'une des facettes d'un Islam bien compris.

1.Les Frères musulmans: Encyclopédie Wikipédia
2.René Naba: http://mondialisation.ca/ index.php?context=va&aid=31590
3.Ahmed Bensaadahttp://mondialisation.ca/ index.php?context=va&aid=31651
4.Manlio Dinucci http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=31622 26 06 2012
5.Le Monde.fr avec AFP et Reuters | 25.06.2012
6. Alain Gresh. L'Egypte entre révolution et contre-révolution. Le Monde diplom 25 juin 2012

Source : http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour/156203-l-epreuve-de-verite.html

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