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 La conscience des peuples

1/7/2012

N. BoukrouhLa conscience des peuples

Par Nour-Eddine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr
«Toute vérité n’est pas bonne à dire.»  (Proverbe)
Il y a une quarantaine d’années, dans l’ambiance du premier choc pétrolier de 1973 qui a plongé la France dans la crise économique, le président Valéry Giscard d’Estaing disait aux Français, pour leur redonner le moral : «Nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons des idées.» Depuis, la formule est devenue célèbre. C’est le même qui, visitant l’Algérie en 1975, déclarait à sa descente d’avion, devant la presse et le président Boumediene venu l’accueillir :
«La France historique salue l’Algérie indépendante.»
Comme beaucoup d’Algériens, j’avais ressenti à ces propos une sorte d’humiliation parce qu’il me semblait qu’ils contenaient une pointe d’insinuation blessante. Historique, la France l’était assurément depuis un millénaire. Indépendante, l’Algérie l’était fraîchement, depuis à peine treize ans. Mais ce n’était pas son âge, elle était beaucoup plus vieille que le président français ne voulait le croire. En tout cas, le qualificatif «indépendante» avait résonné en moi comme s’il signifiait orpheline, récente, improvisée. Mais avec le temps, je me suis demandé si nous n’avons pas méjugé le président français, si nous ne lui avons pas fait un procès d’intention car après tout, il peut y avoir une autre manière de voir les choses. Giscard devait savoir combien les Algériens sont chatouilleux sur leur indépendance. C’était leur maître-mot, et le monde n’entendait que ce terme dans leurs bouches. Il a voulu peut-être leur faire plaisir, les flatter, en leur donnant à l’entendre prononcer par l’ancienne puissance occupante et, cerise sur le gâteau, par quelqu’un qui avait été plutôt «Algérie française ». Les nôtres ont peut-être pris ainsi ces propos, comme une reconnaissance de notre souveraineté reconquise par les armes (mais aussi un peu, quand même, grâce à la diplomatie) et il en a peut-être été remercié. En tout cas, l’homme est toujours en vie et un journaliste pourrait lui poser la question, sinon on la traînera encore longtemps. La France n’avait donc pas de pétrole (en fait elle en a, jusqu’à aujourd’hui, représentant 1% de sa consommation, et un peu plus de gaz, représentant 2% de sa consommation), mais elle vient de découvrir d’importantes réserves de gaz de schiste estimées à environ 5 000 milliards de m3, quand les nôtres, en gaz naturel, se situent entre 4 000 et 4 500 milliards. L’Etat français était heureux que les premières recherches aient mis au jour de telles quantités, suffisantes pour couvrir une décennie de consommation au moins, mais tout de suite il a dû déchanter car les citoyens qui habitent les régions où ce gaz «non conventionnel» a été trouvé ont manifesté leur opposition à son exploitation. Le gouvernement, qui se faisait du souci pour son endettement public, son déficit budgétaire annuel autour de 7% du PIB, et ses exportations en recul à cause de la faiblesse du dollar et du yuan, voyait d’un très bon œil cette manne, mais son enthousiasme a été refroidi par la réaction de la conscience française. Il ne parle plus, ces jours-ci, que de permis de recherche à titre «expérimental» dans un ou deux sites. Les citoyens français auraient pourtant individuellement gagné à la mise en exploitation des gisements découverts car c’est une énergie qui devient de plus en plus chère chez eux, en dépit de l’effondrement des prix du gaz sur le marché spot depuis 2008. Son prix à la consommation a augmenté de 25% ces dernières années. Et, plus que jamais depuis le tsunami qui a endommagé quatre réacteurs japonais, ils souhaitent sortir du nucléaire. Malgré tout, ils persistent à refuser la mise en exploitation de ce filon à cause de la pollution qu’elle entraînerait et des quantités faramineuses d’eau qu’il faudrait pour le monter à la surface. Ils n’ignorent pas les avantages que les Américains ont tirés de l’exploitation de ce nouveau type de gaz, eux qui ont inventé la technologie de son extraction : ils sont passés de la position d’importateur à celle d’exportateur, le réajustement de l’offre qui s’en est suivi a ramené les prix de 14 à 4 dollars le MBTU, et ils sont depuis 2009 le premier producteur mondial de gaz avec 624 milliards de m3 par an (contre une centaine pour nous). Ils ont pensé aux équilibres naturels de leur pays, à leurs ressources hydriques, à l’avenir de la planète, plus qu’au profit qu’ils auraient personnellement tiré de cette aubaine. C’est ainsi qu’ont réagi aussi les Canadiens alors qu’ils ont de l’eau à n’en savoir que faire. Les deux peuples ont vu loin, ils ont pensé à plus tard, à dans un siècle. Ils ont refusé la rente et la vie facile qu’ils auraient pu regretter par la suite. La malédiction des hydrocarbures frappe dans les pays irrationnels, pas dans les pays rationnels. La donnée écologique est depuis un bon bout de temps au centre des préoccupations des Occidentaux, États-Unis mis à part. Elle est devenue une norme de leur vie quotidienne, une norme de construction, une norme industrielle, une norme fiscale… Ils économisent l’énergie et achètent des voitures plus petites et moins polluantes, en attendant l’arrivée des véhicules électriques. Rouler en 4x4 passe pour une provocation, une honte, un crime contre l’environnement. Ils se préparent à vivre sans pétrole, sans nucléaire, comme ils ont appris, dans de larges proportions, à vivre sans tabac. Les Français, pour revenir à eux, ont été élevés dans les enseignements gaiement formulés dans les Fables de La Fontaine. Ils les ont apprises par cœur dans leur enfance, et s’en souviennent une fois adultes. Ils peuvent même ne pas s’en souvenir car les moralités de ces fables ont pris depuis longtemps le chemin de leurs gènes. Ils agissent dans leur vie comme les fourmis mises en scène par leur fabuliste dans «La cigale et la fourmi» : ce qu’ils font aujourd’hui, ils le feront demain et dans mille ans. C’est ainsi que sont et font les peuples qui ont une «conscience historique», qui portent en eux le «sens historique». C’est cette conscience, cette attitude, cette disposition qui a permis qu’il y ait une «France historique », et à Valéry Giscard d’Estaing de s’en vanter à raison chez nous. Ils n’ont pas raisonné comme nous qui, dans le même cas de figure, aurions répondu à nos autorités : «Nourris-moi aujourd’hui et tue-moi demain !» D’ailleurs, elles viennent de signer avec ENI un contrat pour la mise en valeur de notre potentiel de ce gaz sans demander l’avis de quiconque. Nous, nous faisons le contraire, nous fonctionnons à l’inverse des autres, nous sommes des cigales : ce que nous faisons en été (compter sur le pétrole et le gaz, subventionner les prix, soutenir à bout de bras une économie éclopée), nous ne sommes pas sûrs de pouvoir le refaire en hiver. Nous comptons sur une sentence aux allures d’oracle : «Dieu y pourvoira !» C’est cette inconscience historique, cette attitude à l’envers, cette disposition à ne penser qu’à l’immédiat qui conduit à la colonisation, à l’indépendance qui coûte un million de morts, et accessoirement à la destruction de l’environnement. Comment dès lors espérer devenir «historique» ? Un hadith dit : «Quand vous entendrez sonner l’heure de la fin du monde et que vous avez une pousse dans la main, plantez-la !» Pourquoi sommes-nous portés à écouter Djouha, plutôt que le Prophète alors que nous sommes si sensibles à la fibre islamiste ? En tout cas, le gagnant dans le dilemme franco-français c’est finalement nous : Sonatrach va continuer à livrer à la France les 10 milliards de m3 qu’elle nous achète annuellement. Si nous gagnons à tous les coups, c’est que nous devons être les plus malins. C’est possible, mais on sera fixé dans les années, ou au plus tard les deux décennies à venir. Il en est des despotes comme des statues de bronze qu’ils érigent de leur vivant à leur propre gloire. La statue peut tenir des années, des décennies, des siècles, si elle repose sur un socle stable. Ce socle, c’est le peuple, c’est sa conscience politique. Quand celle-ci est inerte et bien plane, la statue tient bon ; quand elle bouge, la statue s’écroule. Or, nous assistons depuis quelques mois à la réanimation de cette conscience, suivie dans chaque cas de la chute fracassante d’une statue. Et parce que ce réveil semble aller dans le sens de l’histoire, les révolutions arabes constituent un tournant psychologique, culturel et politique de la plus haute importance aussi bien pour les peuples qui les ont faites que pour ceux qui les regardent. Pour la première fois, ces peuples n’ont pas regardé en arrière, ils n’ont pas cherché dans le passé les solutions à l’avenir, ils n’ont pas confié leurs espérances à des «leaders charismatiques» en tenue militaire ou en turban «islamique». C’est pour cela que je ne me lasse pas d’en parler. Ce merveilleux et tragique spectacle à la fois se renouvelle quotidiennement. Il n’y a que le nom du pays qui change. Si on ne nous le disait pas, s’il n’y avait pas les drapeaux pour nous renseigner, encore qu’ils se ressemblent souvent, on ne saurait où se passe la scène : mêmes foules, mêmes revendications, mêmes vendredis «millionnaires»… Les despotes aussi se ressemblent à s’y méprendre : même discours, mêmes mensonges, même répression. Nul ne peut rester insensible devant ces images, même s’il n’est pas concerné par le despotisme, et qu’il n’y a pas de raisons locales de se soulever. Mais pour un Algérien il y a, à côté de ce plaisir, une douleur : celle de lire dans le miroir des révolutions arabes les raisons de l’échec de notre «printemps démocratique». Ce «printemps », qui a duré de 1989 à 1991, ne ressemble pas à ce que nous voyons à la télévision depuis quatre mois. Les révolutions arabes n’ont pas été préparées comme on prépare des plans d’embrigadement de foules hystériques pour les jeter dans l’inconnu, ou des actions de guérilla contre des positions ennemies, mais comme on prépare une conscience nationale à une cause nationale : la démocratie. Souvenons-nous, en effet, de notre pays divisé en «musulmans» (les partisans du FIS) et en «non-musulmans» (le reste), en «croyants» ayant un ticket pour le Paradis, et en «mécréants» condamnés à la Géhenne. Il n’y avait pas dans nos rues, dans les marches, dans les sit-in, un peuple homogène, mais d’un côté les «islamistes», et de l’autre les «laïco-communistes», selon le mot de Belaïd Abdesslam. Dans les révolutions arabes, on n’a pas vu des meneurs d’un côté, et des foules hébétées d’idolâtrie de l’autre. Il y avait une société en mouvement avec toutes ses composantes, une société où tout le monde était leader et foule à la fois, une société agencée comme une chorégraphie. Il n’y avait pas dans les mosquées, dans les places publiques, dans les stades, d’un côté les leaders, voyants ou non-voyants, en tenue immaculée comme celle des Anges ou du Ku Klux Klan, et de l’autre une foule en adoration devant les faux prophètes de l’Apocalypse. On n’a pas impliqué Dieu dans l’affaire, ni recruté le Prophète dans ses rangs. L’affaire concernait le peuple et le despote, c’est tout. Si en Russie, Raspoutine a précédé Staline, chez nous Raspoutine s’apprêtait à succéder à Staline. Il nous préparait un despotisme qui aurait collé à nos cheveux comme le chewinggum, à notre peau comme une tique que nulle coalition mondiale n’aurait pu nous aider à retirer. Il n’y a qu’à voir l’Afghanistan. C’est parce que les régimes arabes n’ont pas voulu évoluer dans un monde transfiguré par la démocratie, c’est parce qu’ils ont bloqué la croissance des organismes sociaux que sont leurs peuples, que le flot révolutionnaire les a emportés. Tous les pouvoirs despotiques sont rigides, repliés sur eux-mêmes, secrets. La vie politique, quand elle est tolérée, est orchestrée d’en haut, balisée, entourée de fils barbelés pour que personne n’y entre ou n’en sorte sans passer par leur contrôle. La conduite du pays est illisible, soumise à l’injonction et à la fantaisie du despote. L’humeur, l’impulsivité, l’intimidation, tiennent lieu d’orientations. Il n’y a ni stratégie à long terme, ni vision d’avenir, ni pensée cohérente. C’est la courte vue qui est privilégiée dans la navigation, la courte échelle qu’on utilise dans les promotions, et les décisions sont tirées à la courte paille. C’est la course derrière les solutions provisoires, la fuite éperdue devant les problèmes imprévus, le sempiternel cache-cache avec les ONG et la presse internationale. C’est ainsi aussi qu’est dirigé notre pays : à coups de mesures ponctuelles, d’avancées et de reculs, de «karr» et de «farr», d’ordonnances et de lois de finances complémentaires. On a vu des circulaires suspendre des ordonnances, et des dispositions constitutionnelles suspendues par téléphone. Au temps où l’Algérie se voulait socialiste, elle s’est dotée d’un Etat gérant. Au temps où elle voulait passer à l’économie de marché, dans les années 90, elle a essayé de se doter d’un Etat garant. Aujourd’hui qu’elle n’est ni socialiste ni libérale, elle a créé l’Etat errant. L’Etat qui erre, complètement déboussolé, entre des mesures socialistes et des mesures libérales, entre une «nafha» (fantaisie) et une autre, entre la démocratie dont il a peur et le totalitarisme qui le tente. Si ça va pour l’instant, c’est parce que nous avons plus d’argent que nous n’en avons besoin. Et le jour où il y en aura moins ? «Dieu y pourvoira !» laisse tomber dévotement le pouvoir. «Nourris-moi aujourd’hui… » menace la conscience populaire. Les peuples arabes n’ont pas encore tous vaincu leurs despotes, mais ils n’ont pas baissé les bras, ils continuent la lutte au Yémen, en Libye et en Syrie. Quand ces régimes tomberont, ça fera cinq, et il ne restera que deux ou trois républiques despotiques. Je ne compte pas l’Irak et le Liban qui sont deux cas à part. Ni la Somalie, qui est une anarchie. A part Djibouti, tous les autres sont des monarchies. Les chaînes arabes ne nous montrent plus ce qu’il se passe dans certaines d’entre elles où quelque chose a bougé — Bahreïn, Oman, Arabie Saoudite —parce qu’elles appartiennent à quelques-unes d’entre ces monarchies. Les révolutions arabes n’ont pas toutes mûri, mais les premiers fruits sont déjà là : les républiques héréditaires et la présidence à vie sont mortes, le despotisme a été détruit ici, ébréché là, et en sursis ailleurs. Là où l’aspiration à la démocratie est bloquée, la crue est inévitable. C’est une affaire de grossissement du débit, de prise de conscience, et de temps. Il y a une toute petite lettre de différence entre les mots «évolution» et «révolution», mais combien cette différence peut peser dans la balance : des centaines, voire des milliers de vies humaines, des centaines de millions, voire des milliards de dollars de dégâts, des traumatismes durables, voire des fractures irréparables dans le corps et l’esprit de la nation. L’évolution, c’est la croissance naturelle d’un organisme, le débit régulier du fleuve, le cours normal des choses qu’il faut parfois aider lorsqu’une force contraire les bloque ou les dérègle. Il faut savoir aussi leur imprimer une accélération lorsque le besoin se fait ressentir. L’évolution est une suite, la révolution une rupture. L’évolution est un processus, la révolution une explosion. L’évolution est une harmonie, la révolution un désordre. L’évolution est pacifique, la révolution violente. L’évolution est maîtrisée, la révolution subie. L’évolution est une solution, la révolution un problème. L’évolution se déroule à l’intérieur des institutions et dans le dialogue, la révolution dans la rue et l’affrontement.
N. B.

http://lesoirdalgerie.com/articles/2011/05/05/article.php?sid=116660&cid=2

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