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 Les Algériens ont-ils existé un jour ?

2/1/2010

 

AlgérieLes Algériens ont-ils existé un jour ?

Un fantasme français sur une Algérie des Turcs

Dans son essai consacré à la «problématique» de la nation algérienne, d'emblée G. Meynier avertit le lecteur de la revue El Naqd * qu’«il n'est pas facile d'écrire sur un tel sujet car l'idéologie se met sans arrêt sur le chemin de l'historien». Pas facile donc. Mais quel est le sujet ? La nation algérienne pose une problématique historique.

De deux choses l’une, ou cette problématique ne rend pas problématique la nation algérienne d’aujourd’hui, et G. Meynier peut disserter là-dessus à sa guise, sans se soucier des objections que lui opposeraient ceux qui ne seraient pas d’accord avec ses développements. Ou alors, la conclusion est déjà suggérée dans cette précaution qu’il pose d’emblée, en l’occurrence que la nation algérienne fait problème – ne chipotons pas sur les mots – et par conséquent ces obstacles qu’ils qualifient d’idéologiques sont destinés à manipuler le lecteur : toute critique à lui faite ne peut être qu’idéologique ; par contre, ce qu’il dit lui émane de l’historien qu’il est.

Sauf que, voici deux remarques : 1) Un historien n’est jamais neutre, fût-il G.Meynier, professeur à l’université de Nancy. 2) Une thèse contraire à la sienne peut n’être pas plus idéologique que cela. Un peu moins de prétention, un peu plus de modestie. Et peut-être un autre titre aussi, plus franc, moins contourné, conviendrait-il davantage à son exposé. Problématique de la nation algérienne, par exemple. Mais tout cela n’est sans doute que supputations.

Cette problématique de la nation algérienne a été posée par les historiens français, notamment ceux de la Faculté d’Alger, dans une perspective favorable à la présence française en Algérie – comme quoi la neutralité de l’historien… L’un d’eux, E. Felix Gauthier, dont les pairs ont beaucoup loué à l’époque les «intuitions», affirme que l’Algérien arabo-berbère est «congénitalement inapte à constituer une nation». C’est donc dans les gênes. Cela a inspiré un jeune F. Abbas, en lui faisant dire, contre le cours même de l’histoire, qu’il n’a jamais entendu parler d’une nation algérienne. D’autres historiens ont repris et perpétué la thèse, comme le pourtant prudent C.André Julien, qui estimait que «la nation algérienne est en perpétuel devenir» – ce qui n’est qu’une autre façon de dire la même chose. Meynier repose la question aujourd’hui, avec manifestement le même état d’esprit que ses prédécesseurs : la problématique nation algérienne… Pourquoi pas ? La question peut être posée, c’est la réponse qui compte.

Qu’est-ce que donc que la nation, pour Meynier ? C’est «un ensemble de représentations mythiques modernes (?) d’une communauté définie par ses seules représentations et que, à un moment de leur histoire, certaines sociétés – pas toutes – éprouvent le besoin de créer».

Meynier ajoute que la nation n’est ni le territoire géographique, ni l’Etat, ni la patrie, ni l’identité culturelle, forcément idéologique, ni la résistance à l’étranger ni, ni. Tout cela, même combiné, ne suffit pas à définir une nation. Donc l’Algérie, malgré tous les mythes dont certains, comme Tewfik Madani, l’auraient dotée, nous apprend-il, n’est pas une nation. Vous avez bien lu, nous ne sommes pas une nation. Pour autant, Meynier nous invite à ne pas être pessimistes sur l’avenir : des choses bougent, comme cette décennie de terrorisme/guerre civile, ou cette contestation kabyle, et ça peut aller dans un sens, favorable à la formation d’une nation moderne, ce que Meynier espère pour nous naturellement, ou dans un autre sens, contraire au premier : le démembrement de l’Algérie – ce que le même auteur fait mine de redouter pour nous. Tel est le résumé de la position de notre historien sur la question.

Meynier développera longuement ce point, où il est dit, en substance, que l’Etat de la régence ne signifiait pas nation, et que d’ailleurs, cet Etat était étranger, illégitime et qu’en plus, il opprimait fiscalement les indigènes. Mettons les interprétations de côté, et suivons l’historien dans ses affirmations. Contrairement au Maroc, «il y avait en Algérie dissociation du pouvoir politique de ses formes possibles de légitimation sacrée en pays d’Islam». Que veut dire cette «dissociation» ? Que le pouvoir turc était assimilable au pouvoir chrétien/français qui allait le remplacer ? Non. Il était étranger, certes, mais musulman. Les rebellions «indigènes» contre le gouvernement turc d’Alger ou d’ailleurs, nombreuses et régulières, n’ont jamais pris un caractère de révolte générale ou de résistance globale, semblables à celles qui ont été opposées au pouvoir français. S’il faut bien distinguer entre Nation et Etat, il faut aussi distinguer entre Etat et Pouvoir. Le Pouvoir était turc, mais l’Etat qu’il mettait en place s’inscrivait dans un processus national lorsque l’invasion française est venu l’interrompre ; avec son identité algérienne – un concept qui vient, l’historien Meynier se doit de le savoir, d’Alger ; la langue arabe est sur ce point différente de la langue française, qui elle, établit une distinction entre Alger et Algérie.

Pourquoi cette double entreprise d’étatisation nationale et de nationalisation étatique, jamais achevée sous la férule d’un pouvoir algérien d’origine turque et interrompue par la colonisation française? Parce qu’il n’existait pas d’autres manières de résoudre l’équation qui se posait à ce pouvoir. Etait-il turc ou algérien/algérois ? S’il était turc, comment perpétuer la pression fiscale sur les tribus, préserver l’allégeance des oulémas, tous «indigènes» – véritable corps intermédiaire – qui garantissait la cohésion sociale dans les villes, maintenaient la stabilité des zawyas maraboutiques, et, par-delà tout, contenait les grands chefs de tribu dans un modus vivendi globalement réussi ? Par la force ? Impossible, car c’est mal connaître la réalité historique de cette période-là.

S’il était algérien/algérois, il fallait alors subsumer le pouvoir d’une caste ultra minoritaire en un pouvoir national plus large. La caste turque, milices comprises, n’avait d’autres moyens de gérer le pays qu’en l’organisation, en le définissant et en l’algérianisant. Ce processus entamé avec le déclin de la course, caractérisé par deux faits majeurs, qui sont la rupture avec Istanbul et l’établissement de relations diplomatiques avec le reste du monde, rencontra de nombreux obstacles, comme il se doit. A commencer par l’irrédentisme de la milice et la fragilisation, par assassinats répétés, à Alger, des pouvoirs beylicaux. En 1830, néanmoins, un Etat national structuré, mais loin d’être encore socialement ou politiquement performant, existait. Le pays était riche, plus riche en général que ce que l’on dit et croit. Toute la propagande française se base sur le fameux exemple de la Mitidja, trouvée en état de marécage et transformée en paradis. Mais sans jamais dire que la Mitidja était laissée dans un tel état, fort différent de celui décrit par El Bekri au XIIe sicèle, parce que, objet d’un différend permanent entre le Beylicat et les tribus avoisinantes, c’était le lieu le moins sécurisé du pays. Autrement, sans de grandes ressources, comment aurait-il pu nourrir une résistance acharnée sur plus d’une quarantaine d’années? Bruno Etienne s’est étonné de ce fait, lorsqu’il lui a fallu calculer la consommation quotidienne de vingt mille chevaux mobilisés par l’émir Abdelkader. Etait-ce pour rien que le maréchal Bugeaud, et tous ses officiers, avaient décidé de s’en prendre aux silos à grains, et autres provisions, pour affaiblir la résistance ? On ne s’étalera pas ici sur le constat fait par Tocqueville au sujet du nombre d’écoles, supérieur à celui recensé en France, ou à la scolarité en générale. Cela eût-il été possible sans un embryon d’Etat ?

Dire, comme le fait Meynier, que l’Etat turc «ne se manifestait guère auprès des administrés que lors de la campagne annuelle de l’impôt», c’est reprendre à la lettre une vieille propagande colonialiste. Et ce n’est pas de l’idéologie opposée à l’historien. Sans parler des archives, fort heureusement, les voyageurs européens en ces temps furent nombreux et leurs témoignages sont accessibles aux lecteurs, spécialisés ou non. Tous parlent d’une «situation florissante». Avec la fin de la course, il y eut une reconversion de la piraterie en métiers de la mer qui se développa parallèlement à l’artisanat, l’agriculture, l’élevage et le commerce traditionnel. C’est ainsi que, profitant de cette situation florissante, de nombreux pays européens installèrent des maisons de commerce, des ambassades et des consulats. Pourtant, la Régence turque dut faire face, à cette même époque du début du XVIIIe siècle, aux épidémies de peste, aux famines, aux récoltes ravagées par les invasions des sauterelles, à la sécheresse et aux tremblements de terre ! Malgré cela, l’Algérie était une contrée prospère, qui réunissait une production riche et variée (graines, légumes, fruits, figues, dattes, huile, beurre, miel, bétail, miel, tabac, cire, charbon, laines, soies, cuirs et peaux), et le niveau de vie générale et de scolarité, surtout, des populations était tout à fait appréciable. Nous sommes aux antipodes du genre de raccourci utilisé par Meynier pour qualifier la situation, lorsqu’il écrit : «En Algérie, des communautés («tribus») se clientélisèrent auprès du pouvoir français comme elles l’avaient naguère fait avec le pouvoir turc»…Parmi, toutes les présuppositions idéologiques d’une telle affirmation – mais où est donc passé «l’historien» ? – il y en a une qui paraît incompréhensible : les tribus algériennes, musulmanes sans nul doute, auraient agi, c’est-à-dire se seraient proposées comme «clients», de la même manière avec les Turcs, musulmans eux aussi, qui venaient prélever des impôts, qu’avec des Français, chrétiens ceux-là, de ces chrétiens globalement racistes et méprisant la foi musulmane, et méprisant même peut-être, disons-le, leur propre foi, qui venaient non seulement prélever la dîme, mais beaucoup d’autres choses avec. Il y a forcément une différence, non ? Clientélisation, admettons-le. Mais pour autant, les Algériens étaient-ils heureux ? Loin de là. Les révoltes s’amplifiaient, dans certaines régions, notamment dans l’Oranais, et le sentiment antiturc allait en s’aggravant. Parce que la contradiction, dans laquelle se trouvait le pouvoir, n’était pas résolue. En prétendant à un Etat algérien, mis en œuvre et organisé sur un vaste territoire national, allant de Annaba à Tlemcen, le pouvoir n’est pas parvenu à s’identifier. Il était tout à la fois turc, par sa milice et son diwan, son rite chafiite et sa langue, ses privilèges et son isolement ; algérien, par tout le reste : tribunaux, police, imams, oulémas, chefs marabouts, chefs de tribus etc.

Le nationalisme algérien s’est esquissé avec l’esquisse d’un Etat, durant la Régence d’Alger. Un Etat et un territoire permettent d’organiser une vie en commun, préalable à tout désir de vivre ensemble qu’est la caractéristique d’une nation. Une culture et une langue commune facilitent ce désir tandis que leur absence peut le modérer ou l’interdire. Un Etat commençait donc à exister entre le dix-septième et le dix-huitième siècle ; sa projection sur une nation devenait possible. Elle fut interdite par l’agression coloniale. Mais elle ne fut interdite que sous sa forme «turque» problématique. L’invasion française permit aussi de lever un paradoxe : comment construire une nation avec un Etat articulé sur une caste militaire étrangère ? Ou comment un Etat donné peut-il, de haut, de loin, susciter une nation et ce «désir de vivre ensemble» qui lui est consubstantiel ? C’est ce paradoxe qui a été levé. Avec l’apparition des Français, et la disparition concomitante de l’Etat étranger – et donc la disparition par là même de la problématique nationale propre à cette situation – le nationalisme algérien est confronté à une expérimentation inverse : construire une nation à partir, non plus d’un Etat étranger, mais contre un Etat étranger. Puiser le désir d’un destin commun dans la résistance à cet Etat étranger, et non dans la soumission qu’il veut imposer.

Avec l’émir Abdelkader et sa tentative de construire un Etat national en situation de résistance face au colonisateur, à partir de l’idée d’une «nation agressée», mais une nation dont l’Etat a été balayé, il y a à la fois échec et réussite. L’échec, c’est l’incapacité de construire un Etat dans de telles conditions, et par suite d’offrir une issue «étatique» à une aspiration nationaliste. La réussite, c’est le renforcement de cette aspiration, par la levée du paradoxe turc, comme je l’ai dit, et par l’expérience d’une résistance assez large pour être qualifiée de commune. La réalité d’une agression causée par une nation constituée induisait le mythe d’une nation qui lui était préalable. Dès le début de l’entreprise coloniale, l’agression française a précipité et aggravé la résistance algérienne, et la France a produit ce qu’elle voulait empêcher : l’Algérie. Durant toute la colonisation, la France a voulu nier l’existence d’une nation algérienne que, contre son gré, le système colonial lui-même affirmait sans cesse.

Dépendant de la colonisation, qui en est le catalyseur et dont elle est l’effet, le nationalisme algérien emprunte au colonialisme, à la culture et à la politique qu’il représente, les moyens qui sont nécessaires pour son émergence. Une sorte de dialectique du maître et de l’esclave ; où le maître nie toute liberté à son esclave parce que cela remet en question sa propre existence de maître – je ne dis pas statut, c’est-à-dire quelque chose de négociable, mais existence, sans compromis possible – et où l’esclave, de ce fait même, ne conçoit son destin d’homme libre que comme un colonisé affranchi, un ex-esclave.

Pour donner un sens à son émancipation de la colonisation, l’Algérien projette sa condition de colonisé, membre d’une nation colonisée, dans un avenir d’ex-colonisé.

Il ne sera jamais sûr de s’en être sorti, il ne sera jamais sûr qu’on n’essaiera pas de le recoloniser ; et il ne sera jamais sûr de ne pas éprouver la nostalgie d’un temps, où aussi terrible qu’il fût, l’Algérien vivait, avec tant d’intensité, cette fraternité nationale qu’il doit, malgré tout, à l’adversité coloniale.

Par Aïssa Khelladi

* «Problématique historique de la nation algérienne»

 par Gilbert Meynier, professeur à l’université de Nancy, France,

El Naqd n°14/15.

 

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