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 Algérie : aveugle, harrag, paysan, ingénieur

6/2/2010

Algérie : aveugle, harrag, paysan, ingénieur

par Brahim Senouci

Avril 2009. Ca se passe dans un institut qui accueille des enfants aveugles à Oran. Il fait froid et il pleut. Les pensionnaires sont enfermés à l'intérieur du bâtiment et s'ennuient visiblement. Débarque un groupe de dames, membres d'une association caritative. Aussitôt, la situation s'anime. Les enfants, joyeux, déballent leurs cadeaux. L'un d'entre eux, appelons-le Youcef, 12 ans, se tient à l'écart, la mine renfrognée. Une des dames s'approche et tente de le dérider. Rien à faire !

- Il ne te plaît pas, ton cadeau ?

- Mmmm

- Qu'est-ce que tu voudrais d'autre ? Je te promets que, si je peux, je te le ramène demain.

- Mmmm

- Allez, dis-moi, s'il te plaît.

- Mmmm

Tout le groupe fait cercle maintenant autour de l'enfant. Les câlins, les questions fusent, toujours accueillies par le même grognement. Une des vieilles dames s'approche en écartant les autres. Elle prend délicatement le menton de l'enfant de sa main, lui soulève le visage et lui dit :

- Dis-moi ce dont tu as envie maintenant. C'est un ordre.

- Madame, je voudrais un visa.

Novembre 1957. Ca se passe à Stockholm, en Suède. 200 jeunes Algériens frigorifiés descendent d'avion et s'engouffrent dans un autobus qui les emmène vers l'Institut suédois du Pétrole.

La Suède a offert au FLN en guerre des bourses pour former les futurs cadres de la Sonatrach. Dans 5 ans, ils seront diplômés et occuperont, si tout va bien, des postes de responsabilité à la tête de l'entreprise qui pourvoira l'Algérie indépendante en capitaux pour son développement.

Juillet 1962. Ca se passe à Alger. 16 jeunes gens, en costume cravate, redécouvrent à leur descente d'avion un pays poussiéreux, écrasé de chaleur. Les 184 autres membres du groupe ont fait souche en Suède, où ils ont fondé des familles et où ils occupent des positions enviables.

Juillet 1994. Ca se passe à Alger. Cinq ressortissants français sont assassinés à Aïn Allah, Alger. Cet événement fournit le même gros titre à la une de tous les quotidiens algériens. Les journaux ont beaucoup de points communs en Algérie, en particulier celui de comporter 24 pages. Peu de lecteurs ont la patience d'aller jusqu'à la page 24. Ceux qui en ont le courage découvrent un petit entrefilet rapportant que, le jour de l'attaque de Aïn Allah, 13 villageois ont été assassinés à coups de pelle et de pioche par un groupe terroriste.

Tous les jours que Dieu fait. Ca se passe sur des plages d'Algérie. De jeunes gens prennent la mer à bord de rafiots improbables. En fait de «Graal» occidental, ils ont souvent rendez-vous avec leur propre mort. Des déclassés, des marginaux ? Pas tous, loin s'en faut. Certains avaient un travail, une famille...

Quel point commun entre ces faits ?

Rien en apparence. Et pourtant, ils sont l'expression plurielle du mal-être algérien.

La plupart des commentateurs lisent la situation actuelle de l'Algérie à travers le prisme habituel des difficultés économiques, sociales et politiques. Ces difficultés sont bien réelles. Les problèmes de logement, de chômage, de liberté d'expression, obsèdent une bonne partie de la population. Cette approche ne manque donc pas de pertinence. Elle est toutefois insuffisante. Elle ne rend pas compte de quelque chose de plus profond, tapi dans l'inconscient collectif de la société.

Une nation est le fruit d'une construction. Souvent, les difficultés qu'elle traverse renvoient aux conditions de son établissement. Ainsi, le prurit séparatiste basque et dans une moindre mesure catalan rappelle la fragilité de l'unité espagnole. En Allemagne, les tensions Est-Ouest ne se sont pas totalement résorbées après la chute du Mur de Berlin et la réunification. Il y a en Italie une vraie ligne de fracture entre le Nord et le Mezzogiorno. Il y a même un parti politique qui participe au gouvernement Berlusconi et qui appelle ouvertement à la séparation politique. Et que dire de la petite Belgique écartelée entre Flamands et Wallons et dont l'unité semble bien compromise ?

Les pays cités sont prospères, bénéficient des bienfaits de la démocratie et de la liberté d'expression. Ils ont mis des décennies, voire des siècles à se construire. Cela ne les met pas pour autant à l'abri d'une désintégration. C'est sans doute que, si les conditions économiques, sociales, politiques jouent un rôle certain dans le maintien de la cohésion d'un peuple, elles ne sont pas suffisantes dès lors que le sentiment national se révèle défaillant. Il semble bien qu'en dernier ressort, ce soit dans l'imaginaire que la Nation trouve la force nécessaire pour s'établir et durer.

Quid de l'Algérie ?

A l'évidence, personne ne peut prétendre qu'un travail de construction de la Nation s'est fait dans la durée. On a décidé à la hâte que le fameux triptyque (islamité, arabité, amazighité) en fournissait le socle. Or, les nations se construisent sur des synthèses et non sur des juxtapositions d'identités. Les nations se construisent sur l'élaboration du désir de vivre ensemble et de partager un destin. Pour cela, il aurait fallu aller aux racines et y débusquer le seul socle qui vaille, celui de la mémoire partagée. Il aurait fallu qu'au lendemain de la guerre d'indépendance, un vaste travail fût engagé pour identifier les raisons qui ont permis à une puissance étrangère de réduire le peuple algérien à la servitude pendant 132 ans. Au lieu de cela, on nous a servi une histoire hagiographique en grande partie apocryphe, dont l'unique objet était de servir la gloire des dirigeants auto proclamés. L'Histoire ne repasse pas les plats, dit-on. Bonne princesse, elle a fait une exception pour l'Algérie. Il y a eu la vague de violence terroriste qui a ensanglanté le pays pendant une décennie. Plusieurs dizaines de milliers de morts plus tard, le pouvoir politique décrète l'amnistie, c'est-à-dire l'oubli. « Circulez, il n'y a rien à voir ! ». Une autre occasion a été manquée. La chape de plomb retombe. Le pays renoue avec ses pratiques clientélistes, sur fond d'hymne aux «constantes».

A force de refuser de revisiter les périodes charnières de notre Histoire, le sentiment d'appartenir à une communauté de hasard, taillable, corvéable, colonisable à merci, se renforce et le sentiment national se délite. Comment pourrait-il en être autrement quand la politique des gouvernants (mais aussi le voeu secret du peuple ?) consiste à mettre un voile pudique sur des périodes si douloureuses ? C'est ainsi que le malade et le médecin, complices dans le non-dit, refusent de nommer le cancer qui ronge le premier en espérant que ce refus de le désigner suffira à le faire disparaître.

Vaine entreprise. Aucune nation ne s'est construite sur l'occultation de son passé. Aucune nation n'a perduré en esquivant les questionnements fondamentaux que lui posent ses déboires historiques. L'Algérie ne fait pas exception à la règle. Elle se condamnerait à terme si elle devait persister dans cette attitude infantile. Les prémisses d'une secousse violente, de nature à remettre en cause la structure nationale, sont déjà présentes. Le rejet du «système» englobe de plus en plus le pays lui-même. Fuir n'importe où, quitter l'Algérie, tel est le nouveau credo de la jeunesse. Peut-être Youcef, l'enfant aveugle d'Oran, lie-t-il sa cécité à son algérianité ? Peut-être croit-il qu'ailleurs, dans cet Occident fantasmé, ce handicap n'existe pas ? Le harrag d'Alger ou de Annaba pense-t-il qu'il lui suffira de débarquer sur une plage d'Europe pour que soudain, ses soucis disparaissent et qu'il trouve enfin une vie «norrrrrmâle» (mot le plus courant du lexique francarabe) ? Non, sans doute. L'illusion, bien réelle, ne va pas jusque là. Et puis, comment expliquer la défection des ingénieurs «suédois» ? 1962 était pourtant l'année de toutes les promesses. Il se trouve que ces promesses ont été vite démenties par la prise du pouvoir à la hussarde d'un clan dont le premier geste a été d'imposer le silence et l'obéissance aveugle à la population. Sans doute nos ingénieurs «suédois» y ont-ils vu le signe que, décidément, l'indépendance n'allait pas accoucher de la nation de leurs rêves. Peut-être ont-ils compris que la leçon des 132 ans d'humiliations n'allait pas être mise à profit pour construire une citoyenneté qui la prémunirait contre la répétition du malheur ? Et puis, ces paysans massacrés qui n'ont droit qu'à une brève dans des journaux trop occupés à se répandre sur la mort de 5 Occidentaux ne sont-ils pas le symptôme patent du peu de cas que l'Algérien fait de lui-même, la preuve ultime d'une haine de soi profonde dont il se défera d'autant moins qu'il s'obstinera dans la culture de l'oubli ?

L'enfant aveugle, le harrag d'Alger, le villageois de l'Aurès, éprouvent le même mal de vivre dans une société dépourvue de sens. Tendus vers l'»ailleurs», ils souffrent de l'absence d'autre perspective que la répétition sans fin d'un scénario connu dans lequel ils tiendront au choix, le rôle du muet, de l'imbécile, du mort.

 

Source : http://www.lequotidien-oran.com

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