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 Ce n'est pas un scoop

6/2/2010

 

MostaganemCe n'est pas un scoop

par Boudaoud Mohamed

Premier épisode

 Il est arrivé quelque chose en Algérie il y a environ trois semaines. On appelle ça un événement dans le jargon journalistique. C'est-à-dire, un fait qui serait passé inaperçu si la presse ne s'en était pas intéressée. Les protagonistes sont un homme qui a écrit un livre, Cheikh d'une zaouia, le Haut Conseil islamique (HCI) et l'Association des Oulémas Musulmans (AOM).

 L'histoire est très courte : le Cheikh a écrit un livre sur le soufisme contenant des miniatures représentant le Prophète Mohamed (QSSL) et une photographie de l'Émir Abdelkader encadrée par l'étoile de David.

 Le HCI et l'AOM ont protesté contre ce fait, et leur désapprobation a été largement répercutée par la presse nationale. Dieu merci, cette affaire n'a pas duré longtemps. Les esprits se sont vite calmés et la vie quotidienne a repris son cours habituel.

 Espérons seulement que les satellites, qui surveillent étroitement nos faits et gestes depuis les cieux, ne se soient pas emparés de cet événement pour nourrir les très méchantes histoires qui courent sur notre compte de l'autre côté des mers. C'est qu'en général, la presse de là-bas ne rate pas une occasion pour ravitailler et chloroformer une certaine opinion qui raffole de ce genre de nourriture spirituelle. Parce que chez eux aussi, il y a une multitude de gens qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts, alors les médias les aident à les joindre en leur servant des clichés sur les Arabes et les musulmans. Pour les épater et leur montrer qu'ils ne doivent pas se plaindre, eux qui vivent dans des pays démocratiques et civilisés où ils peuvent, paraît-il, tout dire et tout faire. Pour les préparer également à d'éventuelles « interventions humanitaires ». Il ne faut pas en vouloir aux Occidentaux. Il faut surtout essayer d'éviter dans la mesure du possible d'apporter de l'eau à leur moulin. Ils ont, eux, des intérêts et des projets qu'ils sont payés pour défendre et réaliser, en employant la ruse et la force si nécessaire, comme ils l'ont prouvé à plusieurs reprises. Ils ont plein de laboratoires où ils confectionnent, avec beaucoup d'intelligence, les feuilletons dont ils ont besoin pour atteindre ce but. En d'autres termes, ils ont des usines où ils fabriquent de la vérité en série.

 Et il faut aussi l'avouer courageusement : ils travaillent d'arrache-pied et ne sont pas envoûtés par leur estomac. Ils ne sont pas colonisés par des frustrations.

 En somme, ils ont des responsables qui peuvent résister au fumet troubleur d'esprit que dégage un agneau rôti.

 Mais, revenons à notre histoire sur le livre qui a provoqué la colère du HCI. Il nous semble que cet événement appelle quelques remarques.

Remarque 1

 Nous pensons que le HCI aurait dû éviter de faire de la publicité gratuite pour un bouquin qui n'aurait sûrement pas été remarqué par la majorité des Algériens. Il ne faut pas être un génie pour le deviner : la plupart des Algériens ne savent pas lire. Par lire, nous n'entendons pas seulement déchiffrer un texte, mais le comprendre, en saisir les sens. L'analphabétisme fait partie des tares qui caractérisent le monde arabe, en général, et l'Algérie, en particulier. Le HCI doit être normalement au courant de ce désastre qui frappe une grande partie de la population plus de 40 ans après l'Indépendance. Des signes révélateurs de cette honte, on peut en trouver partout. Entrons, par exemple, dans une pharmacie et observons nos pauvres concitoyens essayer de saisir les explications que leur donne le vendeur sur le mode d'emploi des médicaments qui leur ont été prescrits.

 C'est malheureux. C'est un spectacle qui peut détruire un homme aussi efficacement qu'une insulte. On ne peut pas s'empêcher de se sentir terriblement coupable des efforts pénibles que doivent fournir ces gens pour mémoriser les indications de l'employé.

 On remarque aussi que beaucoup de librairies, parmi celles rares qui existaient dans le pays, ont fermé ou se sont reconverties en boutiques vendant autre chose. Nous n'avons pas de bibliothèques dignes de ce nom. Encore pire, notre école, qui est censée au moins éliminer cette anomalie, fabrique des diplômés qui s'en vont chercher du travail avec à la main une demande d'emploi illisible, ne sachant pas comment remplir un imprimé, et répondant aux questions qui leur sont posées avec un charabia qui cisaille les nerfs. Comment pourraient-ils lire un livre complet sur le soufisme ?

 Voici donc un problème urgent que Dieu ne nous pardonnera jamais d'avoir négligé : l'analphabétisme qui sévit chez nous. Par ailleurs, nous pensons que ceux qui savent lire et s'intéressent à la lecture sont capables de porter un jugement personnel sur le contenu de ce livre.

 On voit donc qu'il était inutile de s'inquiéter. Par contre, il y a tellement d'analphabètes dans ce pays, qu'il serait peut-être temps de tirer la sonnette d'alarme, et de nous asseoir autour d'une table et discuter des moyens que nous pourrions mettre en action pour, par exemple, apprendre à ces compatriotes des rudiments de langue qui leur éviteraient de prendre des médicaments n'importe comment, et d'aggraver de ce fait les maux qui les auraient entraînés vers le médecin.

Remarque 2

 Le Cheikh qui a écrit le livre est un homme instruit. Il écrit des livres sur le soufisme et donne par-ci par-là des conférences sur le sujet. Parmi ses thèmes favoris, il insiste beaucoup sur le respect de l'autre. C'est pourquoi il est bizarre que son livre contienne des images représentant le Prophète Mohamed (QSSL) et une photographie de l'Émir Abdelkader encadrée par l'étoile de David.

C'est, peut-être, parce qu'il voyage beaucoup et vit en Europe. Il a dû oublier que la plupart des Algériens considèrent la représentation du Prophète (QSSL) comme contraire aux préceptes de la religion musulmane. Il aurait été donc judicieux de respecter cet avis qui n'appartient pas à une poignée de personnes mais à un peuple. Il nous semble qu'il est très maladroit de professer le respect de l'autre et de publier entre-temps un livre contenant des miniatures qui dérangent la foi de toute une communauté. Certains pourraient interpréter la chose comme un moyen employé par l'auteur pour attirer l'attention, aidé en cela par le souvenir encore vivace des caricatures danoises, cette affaire cousu de fil blanc et fabriquée avec de l'argent.

 Par ailleurs, l'auteur du livre sait pertinemment que pour l'Algérien, l'étoile de David est évocatrice d'une injustice et de massacres subis par les Palestiniens depuis 1948. Et rappelons que c'est Israël qui a fait de cette image le symbole de l'arbitraire et de la cruauté. En d'autres termes, pour la majorité des musulmans, cette étoile n'est plus celle de David, mais du sionisme. Le Cheikh ne l'ignore certainement pas. Les Algériens ne font aucun mal en souhaitant que le Prophète Mohamed (QSSL) ne soit pas représenté. Par contre, ils subissent quotidiennement une multitude de maux qui, malheureusement, ne semblent pas attirer l'attention. Les partis qui auraient pu s'en occuper et les dénoncer ont été laminés. C'est pourquoi nous pensons que la zaouia du Cheikh pourrait jouer ce rôle.

 Un livre détaillant les tenants et aboutissants des problèmes que vivent beaucoup d'Algériens serait une bonne idée.

Deuxième épisode

 Le livre dont nous venons de nous entretenir a été écrit à l'occasion du centenaire d'une voie soufie, qui a été célébré par l'organisation d'un congrès international à Mostaganem du 24 juillet au 31 du même mois. L'auteur est le cheikh de la zaouia. Des enseignants et des invités de différents pays ont participé à cette manifestation.

 C'était parfait. Il n'y avait pas une seule fausse note. On remarquait, en particulier, de jolies tentes blanches abritant des expositions bien fournies en documents et photos, et des jeunes filles, dont certaines parlaient en français, accueillant les visiteurs et leur indiquant le chemin de l'amphithéâtre où se déroulait le colloque. Les gens étaient d'une politesse exquise.

 Les discussions portaient essentiellement sur le soufisme, la tolérance, le respect de l'autre, la fraternité, l'amitié, l'amour, l'espoir, le discours interreligieux et la paix. Un enseignant universitaire algérien était ravi de la présence à la manifestation d'un « chercheur » étranger et le faisait savoir à ceux qu'il rencontrait sur son chemin.

 Le thème de la première journée a été « La terre ». Il y avait beaucoup de monde. Les conférenciers ont parlé notamment des changements climatiques, de l'effet de serre, des défis environnementaux, et de l'art de tisser la vie. Le congrès a donc inauguré ses travaux par des interventions scientifiques sur les dangers qui guettent la planète Terre. Les problèmes soulevés sont évidemment très importants pour l'avenir de l'humanité. De grands savants en parlent tout le temps. Des politiciens opportunistes aussi.

 Cependant, si on est un type terre à terre comme celui qui écrit en ce moment, en écoutant ces conférences, on ne pouvait pas s'empêcher de ressentir comme un malaise. Comment vous expliquer la chose ?

 C'est ce que qui se passe en vous lorsque vous voyez votre enfant se casser la tête pour préparer un exposé sur la couche d'ozone menacée par la pollution, alors qu'il n'arrête pas depuis des semaines de se plaindre des odeurs nocives que dégagent les toilettes de son école. Vous vous dites alors : s'ils ont réellement l'intention de former des citoyens comme ils le déclarent, pourquoi n'apprennent-ils pas à nos élèves comment dénoncer l'environnement malsain dans lequel ils vivent à longueur de vie ? Comment ces enfants pourraient-ils écrire sur les rayons ultraviolets alors qu'ils sont incapables de décrire et de nommer les objets simples qui les entourent ? Pourquoi ne pas leur apprendre à rédiger des lettres aux élus pour leur rappeler leur devoir ? Comment peut-on leur faire admettre qu'il faut nettoyer la terre quand les adultes chez eux ne savent pas nettoyer des toilettes ?

C'est ce sentiment-là qu'on a éprouvé. On s'est dit qu'il aurait été peut-être plus bénéfique de discuter de problèmes beaucoup moins compliqués, mais qui ont des conséquences désastreuses et actuelles sur notre vie quotidienne. Prenons un exemple.

 À Mostaganem, la pollution fait des ravages et des thèses bien étoffées sur ce sujet ont été soutenues à l'université de cette ville par de jeunes chercheurs algériens qui auraient été ravis d'exposer leurs travaux. Ne serait-il pas plus intéressant pour une zaouia de provoquer des débats sur ce genre de questions liées à notre environnement immédiat ?

 Par ailleurs, à Mostaganem et en dehors de Mostaganem, la société s'enfonce de jour en jour dans des difficultés qui appellent des solutions efficaces et urgentes et qui auraient été, à notre avis, de très bons thèmes pour le congrès. Comme le chômage, qui a réduit un grand nombre de citoyens à la mendicité ; la drogue, qui esquinte nos adolescents ; la prostitution, qui se banalise ; l'émigration clandestine, qui sème des cadavres sur nos plages ; la corruption, qui se fête et s'affiche comme un trophée ; les maladies, dont les conséquences sont visibles sur le physique et l'intelligence de nos enfants ; le pouvoir d'achat, qui dégringole sans arrêt ; les regards, qui dégorgent leur contenu pestilentiel à la moindre goutte de pluie ;... etc.

 On le voit, ce ne sont pas les problèmes qui manquent sur le seuil de notre porte. Il serait peut-être raisonnable de laisser les grandes questions à ceux qui ont rempli le ciel de satellites et d'essayer de répondre à celles, beaucoup moins complexes, qui ont transformé la vie de millions d'Algériens en enfer.

Conclusion

 Ceux qui ont toujours mangé à leur faim ignorent l'humiliation que ressent un homme qui rentre chez lui les mains vides dans un pays riche. Un homme qui n'ose plus lever les yeux pour ne pas rencontrer le regard insultant de son épouse et de ses enfants. Un homme qui a perdu sa dignité. Un homme qui, désormais, pourrait aller jusqu'à fermer les yeux sur tous les écarts de sa famille parce qu'il est incapable de lui offrir de quoi manger. C'est sur cet homme-là que Dieu nous interrogera d'abord. Dieu ne nous accusera pas d'avoir pollué l'atmosphère. Nous y sommes pour rien. Mais Il ne nous pardonnera pas de polémiquer sur des miniatures pendant que des êtres humains sont transformés en chiffon par une pauvreté qui n'a pas lieu d'être.S'inquiéter sur le réchauffement climatique et parler de fraternité est, certes, d'une importance qu'aucun homme sensé ne peut nier, et d'aucuns pourraient trouver médiocre d'écrire sur la misère quand la planète est en danger et que les hommes ne s'aiment pas assez. Ils auraient peut-être raison. C'est si démodé aujourd'hui de parler des hommes qui ont faim injustement. C'est si terre à terre. Ce n'est pas un scoop.

Source : http://www.lequotidien-oran.com

Tags : Soufisme
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