Felix Colozzi. Fidaï, syndicaliste, ancien militant communiste : « La France doit avoir honte de ses méfaits » » terres d'islam | Bloguez.com

 Felix Colozzi. Fidaï, syndicaliste, ancien militant communiste : « La France doit avoir honte de ses méfaits »

24/2/2010

 

Felix Colozzi. Fidaï, syndicaliste, ancien militant communiste : « La France doit avoir honte de ses méfaits »

« Il n’y a de liberté pour personne s’il n’y en a pas pour celui qui pense autrement. » Rosa Luxembourg

Les hommes de cette trempe qui ont un parcours singulier, il faut aller les chercher dans leur tanière. Ce ne sont pas eux qui viennent vers vous. Ils sont trop réservés ou peu enclins à se mettre en avant. Ce sont des hommes passionnés et passionnants. Ne dit-on pas que les hommes éclatants ont un penchant pour les lieux obscurs ? S’il fallait résumer son itinéraire en deux ou trois temps forts d’une vie qui n’en a pas manqué, on pourrait retenir ses faits d’armes pendant la guerre où il n’a pas hésité à rejoindre la Révolution algérienne. La pose soignée, l’œil vif et la démarche sûre, ses yeux pétillants disent déjà le lien qui s’établit entre nous, sans chichi ni protocole. ll sait manier l’autodérision non sans se moquer des êtres et des choses, y compris de sa propre personne. Il parle de son enfance qui a dû être malheureuse et tourmentée.

Les silences sont parfois lourds. Il ne le dit pas, mais on le ressent. Ces années-là ont constitué un virage important dans sa vie. Il garde de cette époque des souvenirs de terreur et d’incompréhension face à la présence réelle, évidente du mal. Bien qu’il ne soit pas tout à fait d’accord avec sa manière de penser, Felix pourrait faire sienne cette phrase d’un autre pied-noir, Albert Camus. « La liberté est un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi sur la terre. ». Felix a grandi entre un père coléreux et une mère malade, mais comme pour faire un pied de nez au sort ingrat, il a une nature foncièrement heureuse. Dans son discours, beaucoup de place à la colère et une mémoire qui saigne. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne laissera dire à personne que 20 ans est le plus bel âge de la vie. A cet âge, il militait déjà pour les causes justes. Il ne pouvait rester les bras croisés devant les injustices et les inégalités criantes entre les colons et les indigènes. La vie humaine, dit-on, est comme le fer, elle s’use dans la pratique et se rouille dans l’inaction. « La France doit avoir honte de ses méfaits », dit-il en guise de préambule...

Colozzi Felix est né le 12 mars 1930 au 50, rue Sadi Carnot (actuelle Hassiba Ben Bouali) à Alger. Il a habité Belcourt puis à la caserne de Vauban où son père Felix était pompier. Il a fait l’école Aumerat. Felix est issu d’une famille originaire de la Calabre qui a débarqué en Algérie en 1870 : « Mon père, né à Alger en 1898, avait honte de ses origines. Il se refusait à reconnaître sa descendance. Pourtant, ses parents qui s’exprimaient le plus souvent en italien auraient dû l’en convaincre. Notre nom prêtait à confusion. Mon père se disait Corse. A l’image de beaucoup d’Européens immigrants, il se voulait plus Français que les Français. Et en plus, il était raciste. »

Une enfance tourmentée

Felix raconte doucement sa vie avec ses frayeurs et ses doutes. « Ma sœur et moi avons eu une enfance très perturbée et pas très heureuse, non pas du fait de la maladie de notre mère qui nous maternait mais par notre père avec son caractère impossible, instable et très souvent méchant », voilà qui est dit sans rancune ni rancœur, juste pour témoigner d’une époque marquée sur la scène politique par l’émergence du Front populaire qui avait frappé les esprits par la palette d’avantages qu’il offrait au peuple.

« Le communisme avait le vent en poupe. Tout le monde se disait communiste. Mais quand en 1939, le pc est interdit. C’est le silence total. Moi j’avais 9 ans et à l’école j’étais étonné de voir qu’il n’y avait que deux Algériens en classe, un nombre inversement proportionnel à la population. Je me posais déjà des questions. En 1940, il y a eu la répression contre les juifs. J’ai vu le revirement des gens, le retournement de vestes au profit du fascisme. Cela me troublait. Et puis, il y a eu le débarquement américain en 1942. Deuxième revirement. Je me disais que cet état de fait était incrusté dans la mentalité pied-noir. Je me f... de la politique. Je n’étais pas raciste et pour moi, l’Algérie c’était la France ! »

A 14 ans, Felix entre dans le monde du travail où il exerce en qualité de dépanneur radio à la Société française de radio où le syndicat Cgt était fort présent. « On a voulu me faire adhérer mais j’ai refusé. Je ne pouvais cautionner un syndicat communiste vendu aux Soviétiques ! Dans l’atelier, il y avait deux Algériens ; Laghouati (futur DG de l’entv) et Lyès. Ils s’étaient disputés avec le contre-maître à propos des événements du 8 Mai 1945. C’est là que j’ai pris connaissance des massacres perpétrés. J’ai alors fait un virage à 180 degrés. J’ai adhéré au syndicat dont je suis devenu un militant plus qu’actif. Il y avait Pierre Cots. C’est grâce à lui que je suis passé par tous les stades de production pour devenir technicien. Je fréquentais souvent le Foyer civique. C’est là que j’ai côtoyé toutes les couches de la population. Ça m’a ouvert les yeux. J’ai troqué la Dépêche et l’Echo d’Alger, que je distribuais contre Alger Républicain ».

Cette quête de connaître l’autre, d’essayer de comprendre ses conditions sociales, va l’amener à parcourir toute la région d’Alger. « Il y avait un copain qui faisait du vélo, Mayence, un progressiste. On faisait des compétitions cyclistes en sillonnant la région. C’est là où j’ai vu l’Algérie profonde avec ses malheurs et ses misères. Sa désespérance et ses bidonvilles. Par rapport à ce que j’avais vu de hideux, la cité Mahieddine était un havre d’opulence ! » En 1949, Felix, militant Cgt, adhère au pca. Il fréquente Alger Républicain où il y avait une fraternité sans bornes aux côtés de Jacques Salor, Alleg, Benzine, Assensi, etc. « On m’avait raconté les événements du 8 Mai 1945 dans les détails. Les militaires algériens qui rentraient dans leur douar après la Seconde guerre avaient trouvé leurs familles massacrées.

Tout ça, je l’ai trouvé affreux, inadmissible. De fait, je me suis senti faisant partie de cette communauté algérienne. Au déclenchement de la guerre en 1954, la position ambiguë de la Cgt a fait fuir bon nombre de militants. Je me suis rangé du côté de la justice. Je me suis senti au milieu de cette masse, partie prenante de ce peuple. En décembre 1954, j’ai été envoyé par le syndicat de la métallurgie au congrès de Paris. J’y ai fait un discours de circonstance proche des thèses de la Révolution, ce qui m’a valu d’être classé parmi les délégations... étrangères. Au mois de mai 1956, le lieutenant Allouache est venu nous voir pour intégrer ‘‘Les combattants de la libération’’, on a formé le groupe du Champ de Manœuvres avec Guerroudj, Faroudjia, Castel et d’autres.

En juin 1956, Hachelaf, Allouache, Makouf, Yveton et moi-même avions pour mission, peut-être pour nous ‘‘tester’,’ de brûler les journaux distribués au niveau de la rue Michelet. Il y avait trop de monde dont les yaouled qui revendaient l’Echo d’Alger et la Dépêche. On a suspendu cette opération. En juillet, on est venu nous dire que désormais on agit individuellement au nom du fln pour faire des attentats. On devait incendier des hangars et des dépôts de bois mais on demandait à avoir des missions plus conséquentes ». Comme il aime partager les rires, sa propre gaieté, il ne s’empêche pas d’en raconter « une » pas nécessairement teintée de bravoure.

Les combattants de la libération

« Pendant le Ramadhan 1956, on a mis de l’essence à la poste de la rue de l’Union à Belcourt, mais l’édifice n’a pas brûlé. L’incendie n’a pas pris, on s’est rattrapé en nous rabattant sur la Bouchonnerie internationale d’Hussein Dey. Il y avait Makouf, Hachelaf et moi. Yveton n’était pas dans le coup. On se le reproche aujourd’hui. S’il avait été avec nous, il n’aurait pas été exécuté. La bouchonnerie a brûlé pendant 3 jours et mon père et ses collègues ont sué pour éteindre l’incendie. Et puis il y a eu la bombe qui devait éclater à 18 h. C’est Jacqueline Guerroudj qui a apporté les deux bombes à Yveton. Chacune devant exploser à des moments différents. Compte tenu de leur volume, Yveton n’avait pu n’en prendre qu’une. La version donnée par Yves Courrière est tout à fait fausse. Yveton a retardé l’échéance parce qu’il y avait beaucoup de travailleurs.

On a pris la bombe qui devait éclater à 19h30. Yveton l’a placée dans un local désaffecté. Le contre-maître s’en est rendu compte et a alerté la police. Yveton a été arrêté à 16h. Il n’a donné nos noms qu’à 22h. Lorsqu’ils m’ont arrêté, ils m’ont dénudé devant ma famille et battu avec mon casque de scooter, ils m’ont torturé à mort. Ils voulaient connaître le lieu du labo. Comme j’ai gardé le silence, ils m’ont dit : ‘’Tout à l’heure, tu vas parler chinois’’. J’ai été incarcéré à Serkadji le 20 novembre 1956. J’ai pu me rendre compte des exécutions. C’était affreux. Les portes qui claquent à l’aube. L’angoisse. Les youyous qui fusent de la Casbah. Nous on criait : Assassins, criminels. Tahia el Djazaïr ; un jour, la situation était tellement intenable qu’ils ont fait entrer des crs dans la prison pour nous tabasser. J’ai été transféré à Maison Carrée dans l’isolement où j’ai retrouvé le fameux lieutenant Touati, Abdallah Fadel, Bitat, Ferhat... A la fin 1957, on est transféré à Lambèse jusqu’à octobre 1959. Là-bas, c’était épouvantable. Il y avait des choses que je ne pardonnerai jamais. Le prévôt de cellule, qui se faisait appeler « le sanglier », était une bête qui excellait dans les atrocités. C’était tout simplement un massacreur. »

Lambese, l’horreur Lambèse ?

C’est une prison qui a fait frémir des générations. Quand un enfant faisait des bêtises, les parents lui disaient : tu finiras à ‘‘Lembis’’. Les premiers occupants furent les communards de Paris puis au fil des ans, à différentes époques, la prison fut occupée par les militants, différentes révoltes se sont succédé. Si je tiens à m’étendre sur ce qui s’est passé dans cette prison, c’est pour dénoncer les traitements odieux, inhumains, dignes de ceux qu’ont fait subir les nazis aux déportés. A Lambèse, ne manquaient que les fours crématoires. Il existait un quartier spécial, complètement séparé des autres bâtiments et dans lequel régnait un condamné de droit commun, auteur de plusieurs assassinats, une espèce de fou sanguinaire surnommé le Sanglier. Dans toutes les prisons d’Algérie, on avait entendu parler de Sanglier. On rapportait sur son compte des histoires effrayantes ».

En 1959, Felix retourne à Maison Carrée puis il fera les Baumettes, Fresnes, Rouen « une maison de repos où on a monté des équipes de foot et où Boudia nous montait des spectacles de théâtre ». Puis ce sera Toul et Fontainebleau. Felix est libéré le 26 mai 1962. Il rentre en Algérie où il voulait agir comme un simple citoyen. Mais un citoyen traumatisé par la lutte fratricide pour le pouvoir qui mit aux prises les frères de combat. Il sera envoyé en Bulgarie pour poursuivre ses études en économie industrielle et en chimie métallurgie... Il y restera 6 ans. « Là-bas, l’ambassadeur de l’époque était Omar Oussedik. » Parallèlement, Felix active au sein de l’Union nationale des étudiants algériens qu’il représente au Congrès africain. « C’est Benyelles qui présidait aux destinées de l’Union. J’étais membre du comité directeur. Lors du coup d’Etat de 1965, on avait essayé de nous forcer la main pour signer une motion d’allégeance aux putschistes. Ils voulaient nous mettre devant le fait accompli.

Comme on a refusé, les représailles n’ont pas tardé. On nous a boycottés et exigé mon expulsion de Bulgarie. Mais malgré cela, on a continué à défendre nos principes, en posant le problème des détenus politiques, notamment lors du congrès de la Fédération nationale des jeunesses démocratiques. Les Soviétiques avaient tout fait pour bloquer notre résolution. C’est comme ça que j’ai été déchu de ma nationalité algérienne. » Félix rentre à Alger la fin des années soixante où il a exercé au ministère du Travail et dans différentes entreprises publiques et privées jusqu’à sa retraite en 1992. Il mène une vie paisible dans la périphérie d’Alger. A-t-il eu peur un jour de la mort ? « La mort ? Tant qu’elle n’est pas là, tu es là. Quand elle sera là, tu n’y seras pas... »

htahri@elwatan.com

Parcours :

Colozzi Felix est né le 12 mars 1930 au Champ de Manœuvres à Alger. Technicien radio, il prend conscience très jeune de la situation peu enviable de ses amis indigènes. Il est syndicaliste, adhère au parti communiste et s’engage dans la Révolution algérienne. Emprisonné en 1956, il sera libéré en 1962 et envoyé par le fln en Bulgarie pour poursuivre ses études. Militant de l’unea, il a eu maille à partir avec la police de Boumediène. Il exerce dans plusieurs entreprises et prend sa retraite en 1992. Durant la décennie noire, il a été menacé et a dû s’accorder une courte retraite en France. « Au téléphone, une voix m’informait qu’on allait m’abattre au bas de l’immeuble. J’ai répondu allez vous faire f... » Ça été des moments tragiques qui ont paralysé le pays et les gens. Felix se désole du peu d’intérêt accordé à l’histoire contemporaine de l’Algérie et espère bien que les générations actuelles s’imprègnent du vécu glorieux de leurs aînés.

 

Par Hamid Tahri

 

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