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 La force des idées

2/3/2010

 

La force des idées
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com

La cité-Etat de Singapour est un ancien comptoir commercial britannique du Sud-Est asiatique (depuis 1819) de cinq millions d’habitants, pris en étau entre l’Indonésie (première puissance musulmane avec 140 millions de fidèles) et la Malaisie. Son activité portuaire fait d’elle l’un des espaces économiques les plus prospères au monde. On y parle quatre langues : l’anglais, le mandarin chinois, le malais et le tamoul.

De nombreuses religions y cohabitent : le bouddhisme (42,5 % des Singapouriens), l’Islam (14,9 %), le christianisme (14,6 %), l’hindouisme (4 %), le taoïsme (8,5 %) et les «sans-religion» (14,8 %). L’activisme islamique connu à Singapour est attaché au nom d’Ibrahim Maidin, le responsable local de la Jemaah Islamiyah, un parti constitué d’un réseau de connexions avec les vétérans du jihad afghan, réseau dormant en quête d’un havre de paix pour le repli ou le recyclage. Ibrahim Maidin fit parler de lui après le 11 septembre 2001 : il est considéré par toutes les polices du monde comme leader du plus important groupe terroriste dans l’Asie du Sud-Est. Une première vague d’arrestations de membres de la Jemaah Islamiyah permit de déjouer les attaques contre l’aéroport international de Changi et une base navale américaine. Le dispositif sécuritaire de lutte, qui a permis de tels succès et qui fait toujours la fierté du petit Etat, est l’Internal Security Act (ISA), arsenal législatif impitoyable en vigueur dans le pays depuis 1960. La dureté du dispositif éloigna les terroristes vers Bali (Indonésie), où ils commirent en octobre 2002 un attentat qui fit 202 morts, dont 88 Australiens. Au-delà de sa taille, l’approche de ce pays est édifiante. Elle consacre une démarche multidirectionnelle. A l’instar de l’Arabie saoudite, outre l’éradication des actes terroristes, commis sous couverture religieuse, elle ambitionne de déradicaliser et de réhabiliter les détenus condamnés. En Arabie saoudite, les programmes de réhabilitation pour anciens djihadistes sont parrainés et financés par la CIA et le Home Office britannique (dans le cadre de sa stratégie adoptée en 2003 sous le nom de «contest» — pour «Pursue Prevent Protect Prepare» — et qui se décline comme un héritage de la guerre de Corée : le «lavage de cerveau » utilisé à partir des années 1950, et certaines méthodes communistes pour tenter de convaincre idéologiquement des détenus américains). Et l’expérience semble concluante(*). Singapour a tiré la leçon que la seule action militaire est insuffisante pour venir à bout durablement du fléau terroriste. En effet, il ne suffit pas de liquider, de condamner (la peine de mort est toujours en vigueur dans ce petit pays) ou de jeter les coupables en prisons pour garantir la paix. Dans bien des cas, la détention s’apparente à un moment de repos, de reconstitution de forces et de réseaux, de raffermissement de la foi radicale et de sa propagation parmi les détenus. C’est pour répondre à ces écueils qu’a été élaborée ce qu’il est désormais convenu d’appeler la «méthode de Singapour» : un programme de contreradicalisation consistant à «mettre l’accent sur la prépondérance de l’idéologie»(*) et à «combattre l’idéologie par l’idéologie». C’est une méthode dite de «soft power» destinée à défier les «croyances sous-jacentes qui soutiennent et encouragent la violence». «Le caractère multireligieux de la société rendait ainsi urgent et vital d’aborder la question au départ de deux constats. D’une part, il s’avérait que la radicalisation djihadiste mettait au défi la résilience de la société singapourienne. Et d’autre part, on constatait que le succès des programmes de déradicalisation dépendait à son tour de la possibilité pour un ancien détenu radical de réintégrer la société»(*). C’est au Premier Ministre Goh Chok Tong que revient le mérite de lancer, dès la découverte de la première cellule terroriste singapourienne en décembre 2001, les Cercles de confiance interraciaux» (IRCC, Inter- Racial Confidence Circles). L’environnement multiconfessionnel est ainsi «vacciné » contre toute légitimation de la violence. Ces cercles réunissent des citoyens de confession musulmane et d’origine indienne ou chinoise attelés à tisser un «filet de sécurité» entre communautés au cas où une attaque terroriste toucherait Singapour. La stratégie contre-idéologique proprement dite repose principalement sur le Groupe de réhabilitation religieuse (RRG, Religious Rehabilitation Group), réunissant une vingtaine d’érudits musulmans dont la mission était d’entamer un dialogue avec les détenus volontaires aspirant à une libération anticipée. Les membres du RRG sont des bénévoles qui jouent le rôle de conseillers des prisonniers en matière religieuse. A un niveau supérieur, le cadre d’action est le Programme d’engagement avec la communauté (CEP, Community Engagement Program) lancé en 2006. Outre le dialogue entre les érudits des mosquées et médersas, d’une part, et les prisonniers, d’autre part, une aide psychologique, ainsi que des enseignements de l’Islam, permettent de court-circuiter le processus de radicalisation. L’objectif, noble et conforme au message originel pacifique de l’Islam, est de diffuser chez les détenus une interprétation non fourvoyée de cette religion. Loin de porter exclusivement sur le détenu, le traitement s’efforce également de pallier les multiples besoins éventuels de la famille. Les sessions du Groupe de réhabilitation religieuse sont ainsi étendues aux femmes et aux enfants «afin de prévenir tout développement d’une seconde génération de terroristes». La question matérielle et alimentaire étant également sensible, les responsables singapouriens ont mis en place des programmes «aftercare» incluant une aide financière, psychologique et éducative pour les enfants du détenu. Au-delà, une action préventive est, par ailleurs, entreprise en direction des jeunes à travers Internet grâce à deux autres programmes virtuels : l’Initiative de paix à Singapour et le forum P4peace(**). Que retiendra l’histoire de la «méthode de Singapour» en matière de lutte antiterroriste ? D’abord une large adhésion : environ deux tiers des détenus terroristes ont déjà été relâchés. Ensuite une faible récidive : aucun détenu n’a repris une quelconque activité terroriste depuis l’introduction des programmes de déradicalisation et de réhabilitation. C’est pourquoi Alami Musa, président du Conseil religieux islamique de Singapour, était fier d’annoncer au monde en mai 2009 : «Singapour est l’endroit du monde par excellence où les relations entre le gouvernement et la communauté musulmane ont été meilleures après le 11 septembre ». La tentation est alors grande de vouloir transposer la «méthode de Singapour» à d’autres zones de conflits, comme l’Irak ou l’Afghanistan, comme le suggère le major-général Douglas Stone, ancien commandant du 134e corps expéditionnaire des Marines américains et responsable du système carcéral en Irak d’avril 2007 à juin 2008. Ce responsable militaire salue les mérites de la «méthode de Singapour» et plaide pour sa mise en place dans les prisons irakiennes. Historiquement enclins à la violence, les Américains font l’amère expérience du recours exclusif à la force à Guantanamo (où sont massés 250 détenus de 40 nationalités différentes). Christopher Boucek, associé à la Fondation Carnegie, rapporte dans International Herald Tribune : «A Guantanamo, les autorités militaires de la base parlent, eux aussi, beaucoup de “champ de bataille de l'esprit”, mais ils semblent faire plus d'efforts à fournir aux détenus des distractions que de préparer des hommes profondément aliénés pour quelque avenir que ce soit»(***). Singapour inspire enfin les Pays-Bas, un pays confronté au réseau Hofstad réputé pour son idéologie radicale et ses attaques planifiées dès 2002, avec un pic de tension qui coïncide avec l'assassinat de Theo van Gogh en 2004. Conçu principalement pour le fondamentalisme islamique (mais il est aussi partiellement appliqué à l’extrême droite), le plan néerlandais a été conçu par le gouvernement néerlandais en 2004 pour connaître de notables évolutions par la suite. Une récente étude du Combating Terrorism Center(****), une institution d’éducation et de recherche du département des Sciences sociales de l’Académie militaire de West Point, s’est intéressée à l’expérience néerlandaise pour en relever deux caractéristiques principales : les mesures préventives misent sur la tolérance et l'acceptation mutuelles pour accroître la résilience des jeunes musulmans radicaux, alors que la thérapie se concentre sur le concept d'autonomisation de l'individu.
A méditer.
A. B.

(*) Romain Bartolo, De l’importance de la contreidéologie dans la déradicalisation des détenus islamistes à Singapour, IRIS, 8 février 2010.
(**) On pourra avoir une idée de ces programmes en accédant aux sites suivants : www.singaporeunited.sg/cep (pour la Singapore Peace Initiative) et http://p4peace.com (pour le second programme).
(***) Christopher Boucek, Losing on the Battlefield of the Mind, International Herald Tribune, 4 décembre 2008
(****) Combating Terrorism Center, CTC Sentinel, august 2008 . Vol1 . Issue 9.

Source : http://lesoirdalgerie.com

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