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 Guerre financière contre le terrorise ou contre l’islam ? Entretien avec Ibrahim Ward

2/3/2010

 

Guerre financière contre le terrorisme ou contre l’islam ? Entretien avec Ibrahim Ward

Ibrahim Warde est spécialiste de l’économie et de la finance internationales, professeur associé à la Fletcher School of Law and Diplomacy (Massachusetts). Il écrit régulièrement pour Le Monde diplomatique. Il a publié Propagande impériale & Guerre financière contre le terrorisme (1),une enquête qui lève le voile sur la propagande américaine qui se cache derrière l’aspect financier du « combat » mené par les États-Unis contre le terrorisme. Algerie-Focus.com l’a rencontré.

Introduction

La première riposte américaine aux attentats du 11-Septembre fut le lancement d’une course-poursuite contre l’argent du terrorisme baptisée « guerre financière ». Pourquoi l’administration Bush a-t-elle d’abord choisi la finance puis l’action militaire pour lutter contre le terrorisme – au détriment d’une approche politique ou diplomatique ?

Les attentats ont produit un choc considérable au sein de l’opinion publique et plongé les dirigeants dans l’embarras. Ces derniers, avaient ignoré un certain nombre d’indices suggérant qu’Al-Qaïda préparait une action d’envergure sur le territoire américain. Il fallait donc frapper vite et fort. Or, le secrétaire à la Défense de l’époque, Donald Rumsfeld, avait prévenu le président qu’une frappe militaire contre l’Afghanistan pouvait nécessiter six semaines de préparation. C’est ainsi que l’idée d’une attaque financière fit son chemin. Le 24 septembre 2001, M. Bush annonçait en grande pompe la première bataille de la longue « guerre contre le terrorisme » : une frappe contre les fondations financières du réseau terroriste mondial – dont le blocage de vingt-sept comptes de présumés terroristes.

L’opinion publique américaine et mondiale pouvait être rassurée car ces mesures laissaient croire que de nouveaux attentats venaient d’être évités. En réalité, la décision ne pouvait avoir beaucoup d’effet, puisque la plupart des comptes avaient été gelés pendant le mandat de Bill Clinton, trois ans auparavant – après les attentats de 1998 contre deux ambassades américaines en Afrique –, et appartenaient à des organisations qui n’existaient plus ou qui fonctionnaient avec des moyens réduits.

David Aufhauser, responsable du département du Trésor, avait été chargé de trouver des comptes à geler. Il a raconté : « C’était presque comique. Nous avons simplement fait la liste du maximum de suspects possibles et dit :“ Allons-y, saisissons leurs biens. ” » Les premières frappes ont eu lieu au niveau financier pour des raisons politiques. L’opinion avait soif de revanche et l’armée n’était pas prête à attaquer l’Afghanistan.

Entretien
Vous mettez en lumière l’idéologie islamophobe sous-jacente des néoconservateurs dans la guerre financière contre le terrorisme, puisque les premières victimes ont été les banques, les hommes d’affaires et les associations caritatives d’obédience musulmane. Faut-il prendre au sérieux le terme de « croisade » prononcé par M. Bush juste après le 11-Septembre ?

Le système politique américain n’est pas aussi monolithique qu’on le croit. Mais certaines de ses composantes – néoconservateurs et droite chrétienne – sont clairement islamophobes. L’intellectuel le plus influent en termes d’islam, du moins pendant la période entre le 11 septembre 2001 et 2004, est Bernard Lewis. C’est lui qui a « expliqué l’islam » à Dick Cheney et aux autres responsables américains, après le 11-Septembre. Je cite dans mon livre certains de ses propos : « Il faut les frapper fort car les Arabes ne comprennent que le langage de la force » ; « l’attentat-suicide est une métaphore de tout le Moyen-Orient » ; « un islamiste modéré est un islamiste qui n’a plus de munitions ». Si l’islam est l’ennemi, les fonds qui lui sont associés sont suspects. Il y a une partie non négligeable du système politique américain pour qui la guerre contre le terrorisme doit être une véritable croisade.

Comment expliquez-vous l’un des paradoxes de cette guerre financière – celui de la création de ce vous appelez « la forteresse financière », qui exclut des pays entiers (souvent des alliés musulmans de l’Amérique) au prétexte de la lutte contre le terrorisme ?

C’est le résultat de la contradiction entre deux fondamentalismes : économique, qui prône la libéralisation et l’intégration dans la mondialisation, et sécuritaire, qui a tendance à voir le terrorisme partout. Cette contradiction a trouvé sa résolution dans la logique de la « finance saine » ou de la « forteresse financière ». À l’instar de ces quartiers clos que l’on trouve en Amérique latine, dont les habitants sont totalement isolés, la forteresse financière abrite en gros les institutions financières des pays industrialisés. Le reste est à l’écart. Le monde musulman, en particulier, est constamment surveillé. Même les grandes entreprises de certains états peuvent être soupçonnées d’accointances terroristes.
Quand, en février 2006, Dubai Ports World a acquis la société britannique Peninsular and Oriental Steam Navigation, qui lui aurait permis de contrôler les terminaux de six ports américains, l’affaire a provoqué un tel tollé que l’entreprise de Dubaï a dû céder le contrôle des ports en question. Ce rejet de pays et de très larges secteurs est en contradiction avec la stratégie américaine, qui consiste à démocratiser et à libéraliser le monde. Alors que ces états sont invités à réformer leurs systèmes économiques, la guerre financière a multiplié les exclusions, qui sont parfois totales. En 2004, l’ambassade du Soudan à Washington n’a pu trouver de banque pour y ouvrir un compte.

Vous évoquez souvent l’incompétence de l’équipe Bush à cerner les vraies raisons du terrorisme. De fausses solutions comme la guerre en Irak et les « succès catastrophiques » au Moyen-Orient en attestent. Idem pour la « guerre financière » qui a produit l’effet inverse car les attentats ont augmenté de 700 % depuis son déclenchement alors qu’elle devait atteindre l’argent du terrorisme…

Juste après le 11-Septembre, l’argent était décrit comme l’oxygène du terrorisme. Rares étaient ceux qui suggéraient que son oxygène était politique. Les dirigeants américains ont affirmé que les sources de financement du terrorisme avaient été taries. Alors comment expliquer que le nombre d’attentats a été multiplié par sept, depuis 2001 ? Souvent, pour les bureaucrates, la mesure du succès n’est pas la baisse du nombre d’attentats, mais la multiplication des mesures et l’hyperactivité de l’appareil. La gesticulation et le mouvement permanent peuvent donner l’illusion de progrès. Le but n’est pas de gesticuler, mais de mettre fin à une menace.

Selon vous, il faudrait peu d’argent aux terroristes pour commettre des attentats – comme celui de Londres qui n’a coûté « que 1 000 dollars ». Pourquoi continuer de dépenser pour contrôler des activistes dont l’objectif n’est pas de s’enrichir ?

Certains contrôles sont nécessaires, mais ils doivent être établis de manière intelligente. Les terroristes s’adaptent. Quand les « guerriers » de la finance claironnent leurs succès, ils informent aussi les terroristes de ce qu’il ne faut pas faire. À force d’entendre que les circuits bancaires sont étroitement surveillés, les terroristes font circuler leur argent dans l’économie informelle.

Noam Chomski pense : « Tout le monde à peur du terrorisme mondial et cherche à l’enrayer alors qu’il existe un moyen facile de le stopper : ne plus y participer. » Et préconise un règlement rapide du conflit israélo-palestinien. Qu’en pensez-vous ?

Ce sont des considérations politiques qui alimentent le terrorisme. Quant au conflit israélo-palestinien, c’est un facteur aggravant. Il faut replacer le terrorisme dans son contexte géopolitique. Tous ceux qui ont été confrontés à des guérillas ou à des insurrections savent que les causes, comme les solutions, sont politiques. Le terrorisme et ses sources de financement apparaîtront là où il existe un terreau fertile.

Trois pays – Etats-Unis, Israël et France – cherchent à contourner le Conseil de sécurité pour imposer des sanctions économiques à l’Iran. Comment interprétez-vous cet agissement concerté ?

Selon Mohamed el-Baradei, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Téhéran ne constitue pas une menace imminente. À la veille de la guerre en Irak, il était – comme son patron, Hans Blix – sceptique au sujet des armes de destruction massive. Ceux qui en assuraient l’existence veulent en découdre avec l’Iran.
Pour revenir sur les questions économiques, elles rassemblent tout le monde – les partisans de la ligne dure y voient un pas vers la guerre, les « colombes » un moindre mal – ce qui explique qu’aux Etats-Unis les sanctions sont presque toujours votées à une quasi-unanimité. Si elles ont un effet certain sur l’économie et la vie des gens, elles renforcent aussi le régime en place. Cette stratégie a entraîné des difficultés pour les Iraniens moyens, mais elle a surtout permis à l’aile dure du régime de se renforcer. Les sanctions résultent souvent d’une frustration : une « troisième voie » entre inaction et intervention militaire.

Vous associez la guerre financière contre le terrorisme à l’impérialisme américain. Est-ce votre manière indirecte de dénoncer le climat de peur que les Etats-Unis entretiennent à des fins géostratégiques ?

Après le 11-Septembre, Karl Rove, architecte des victoires électorales de 2000, 2002 et 2004, a dit : « Nous sommes maintenant un empire. Quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. » Certains ont utilisé ces attentats pour faire avancer ce qu’ils croyaient être les intérêts géostratégiques – sans beaucoup de succès. C’est surtout l’exploitation de la peur à des fins politiciennes qui aura le plus marqué l’influence de M. Rove. Mais aux élections de 2006, cette stratégie a montré ses limites.

Entretien réalisé par Fayçal Anseur
1 – édition Agone

Source : http://www.algerie-focus.com

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