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 Le jour où Abdelkader créa la nationalité algérienne

9/3/2010

 

Le jour où Abdelkader créa la nationalité algérienne

L'Emir Abdelkader, un soufi qui a fondé un Etat ou le fondateur d'un Etat, devenu soufi ? C'est par cette question alambiquée que l'on pourrait résumer le propos du colloque international sur l'Emir Abdelkader ayant pour thème la Symbolique de la Moubayaa chez l'Emir.

Le colloque s’est tenu les 2 et 3 février au cercle national de l’armée à Beni Messous et durant deux jours, on a dû négocier un passage difficile. Effectivement, réduire l’Emir Abdelkader à sa seule dimension politique serait injuste et totalement en deçà de la dimension spirituelle de l’homme. En faire un mystique absolu   qui n’a eu d’œuvre que dans sa quête d’idéal mystique, c’est aussi oublier son épaisseur d’homme politique et de stratège que l’histoire a bien retenue de lui. Cette mise en lumière de  la symbolique de la moubayaa en tant qu’élément mystique soufi et non pas en tant que point  de départ politique de la naissance de l’Etat algérien moderne a pour le moins  animé le débat. 

A écouter un éminent chercheur, Mahfoud Smati, la Moubayaa est une forme de suffrage. Celle-ci se distingue par son caractère public puisque les gens (on ne peut parler de citoyens dans ce cas de figure, si?) prêtent allégeance publiquement à l’autorité choisie, même si en définitive les options proposées à ce moment-là se résumaient à l’allégeance à l’Emir ou l’obéissance à la France. Smati indique aussi que celui qui prête allégeance ne peut se démettre de son engagement mettant en évidence l’aspect sacré de cette adhésion à l’autorité qui se propose et l’impérative nécessité de respecter le pacte ainsi scellé.

Politique ou religieux ?

Il est vrai aussi que parler de démocratie ou de suffrage universel à cette époque était quelque peu étranger, pour ne pas dire étrange, pour les Algériens qui vivaient jusque-là sous la férule des deys et des beys ottomans qui n’avaient jamais consulté les Algériens pour prétendre les diriger. Le pouvoir administratif de l’époque, en totale rupture avec les populations, s’est écroulé au moment même où les soldats français mettaient le pied sur la plage de Sidi Fredj. Il avait été remplacé par un pouvoir traditionnel faisant de l’Emir le chef autant politique que religieux. Pourtant Al-’Ahd, le serment d’allégeance dans le soufisme est un des principes cardinaux que l’on retrouve  dans tous les Ordres soufis. C’est le serment de fidélité du «mourid», celui qui tend à devenir soufi à l’ordre (tariqa)  auquel il appartient. Les soufis se réfèrent à un verset du coran (sourat al Fath verset 10)  «Vraiment, ceux qui te prêtent serment d’allégeance ne font que prêter serment à Allah. La Main de Dieu est au-dessus des leurs. Celui qui viole son serment le viole à son propre détriment. Celui qui demeure fidèle à son engagement, Dieu lui accordera une magnifique récompense», et évoque ceux qui prêtent serment au prophète. De même que l’arbre, un frêne (dardara) renvoit à un autre verset, le  18 de la même sourat : «Allah a été satisfait des croyants qui t’ont prêté serment d’allégeance sous l’arbre. Il savait quels sentiments les animaient. Aussi fit-Il naître la quiétude dans leurs cœurs, et leur accorda, en récompense, une victoire rapide». Il est vrai que pour un homme comme l’Emir qui eu pour dernière volonté son enterrement aux  pieds de son maître spirituel, Ibn Arabi à Damas, l’inspiration ou l’analogie avec le soufisme saute aux yeux même si nous sommes dans un contexte politique particulièrement délicat, où les prestations de serment même les plus sacrées n’ont parfois que peu de valeur, ce que la suite des événements prouva justement à l’Emir. La Moubayaa n’avait pas la même valeur pour toutes les tribus.

Allégeance démocratique ?

Zaïm Khenchelaoui, anthropologue chercheur dans le domaine soufi, a résumé de manière fort habile cette double dimension. Pour lui, l’Emir avait une conduite supérieure et un humanisme immuable. Tout en étant soufi accompli, il savait le pouvoir illusoire. Pour le Dr Khenchelaoui, «l’Emir était le promoteur du soulèvement universel pour la liberté et le respect des droits de l’Homme».  Bien entendu,  en quoi la la moubayaa, sujet du colloque, renseignait-elle sur cette dimension ? La moubayaa, cette allégeance à partir de laquelle l’Emir devint Emir et avait en principe le soutien quasi sacré des tribus, pouvait prétendre combattre l’envahisseur français, on aurait envie de dire, en toute quiétude. Ce serment avait aussi  assis cette unité nécessaire aux Algériens qui permit à l’Emir de mener une résistance farouche à la colonisation durant dix-sept ans. Dix-sept années de guerre qui, si elles n’avaient qu’une seule utilité, ont informé d’emblée que le pays n’était pas habité par une peuplade prête à se soumettre à n’importe quelle force qui se présentait. Pour ce qui est de l’Emir, l’histoire avait inscrit son nom pour l’éternité et les hommes d’aujourd’hui n’ont pas fini de le connaître.

Qu’est-ce que la moubayaa ?

C’est  le 27 ou le 28 novembre 1832 que les chefs des tribus de la région de Mascara, réunis dans la plaine de «Ghriss», sous un frêne (Eddardara) ont prêté allégeance à Abdelkader. Il était  âgé alors de vingt- quatre ans. En cette «journée de Moubayaa» Abdelkader devint Emir et premier élément de l’unité  de l’Etat ; la journée  fut célébrée au même endroit par tous les habitants de la région. Ce jour-là, le jeune homme a été choisi pour diriger la résistance contre les troupes françaises, et celui-ci a, par déférence au  Sultan du Maroc, pris le titre d’Emir au lieu de Sultan comme il lui était proposé. Il déclarait : « ,Si j’ai accepté le pouvoir, c’est pour avoir le droit de marcher le premier et de vous conduire dans les combats pour la cause, et au nom de Dieu. J’y suis prêt à me ranger sous la loi de tout autre chef que vous jugerez plus digne et plus apte que moi au commandement. Il lui suffira de prendre en main la cause de notre foi». Le document de la Moubayaa, s’il stipule les raisons et le contexte dans lequel elle a lieu, cite nommément ceux qui avaient élu Abdelkader. Les  secrétaires ont rédigé  cette proclamation adressée aux nobles, aux cheikhs, aux notables et aux oulémas des tribus : «Nous avons assumé cette lourde charge dans l’espoir que nous pourrions être le moyen d’unir la grande communauté des musulmans, d’éteindre leurs querelles intestines, d’apporter une sécurité générale à tous les habitants de ce pays, de mettre fin à tous les actes illégaux perpétrés par les fauteurs de désordre contre les honnêtes gens, de refouler et de battre l’ennemi qui envahit notre patrie dans le dessein de nous faire passer sous son joug». Proclamation nationale sans l’ombre d’un doute où les tribus ne sont pas  désignées, d’où la valeur historique de celle-ci, prélude à la naissance de la nation algérienne. Ainsi, l’acte d’allégeance a constitué la première expression du nationalisme. Repris à plusieurs reprises dans toutes les régions du pays, il rappelait ce début des temps nouveaux et l’Emir fut le premier homme d’Etat à donner aux Algériens une conscience nationale collective qu’ils n’avaient jamais connue auparavant. Une conscience fondée sur les grands principes humanitaires et d’ouverture qui ont guidé l’action de l’Emir durant toute sa vie.

Par Amine Esseghir

 

Source : http://www.lesdebats.com

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