La silicose continue de tuer à T’kout (Batna) : Le métier maudit des tailleurs de pierres
10/3/2010
La silicose continue de tuer à T’kout
(Batna) : Le métier maudit des tailleurs de pierres
A T’kout, les tailleurs de
pierres vivent une situation dramatique et leurs familles ne vont guère mieux.
A la comptabilité macabre, s’ajoute désormais la psychose de savoir qui sera le
suivant sur le tableau de chasse de la silicose.
La population se sent entièrement
concernée par ce fléau qui dicte ses propres règles. A titre d’illustration,
les pères de famille refoulent systématiquement les prétendants tailleurs de
pierres de métier qui viennent demander la main de leurs filles, raconte un
employé du bureau de poste local. Face à ce mal, la région a peu de ressources.
Située dans un cul-de-sac érigé sur un relief difficile à plus de 90 km du
chef-lieu de wilaya de Batna, T’kout est victime de sa géographie et ce n’est
pas le moindre des inconvénients, ajouté à cela ce sentiment répandu parmi la
population que la localité subit des « représailles » pour sa
mobilisation dans le mouvement des archs au début des années 2000.
Le drame est insoutenable :
imaginez un pays où ni l’agriculture ni le commerce ou l’industrie ne font
recette. Imaginez des milliers de jeunes livrés à eux-mêmes sans débouchés dans
les secteurs pourvoyeurs d’emplois, d’un métier et qui, grâce à la géologie
locale, viendrait offrir des solutions aux hommes, et qui connaît un boom avec
l’augmentation exponentielle d’une demande directement liée à l’enrichissement
d’une certaine classe sociale et l’émergence de milliers de villas. Naquit
alors la corporation des tailleurs de pierres de T’kout, mais la saga ne fera
pas long feu avant d’être rattrapée par l’ennemi mortel : la silicose. En
4 ans, les statistiques officielles parlent de 58 morts dans la région, dont 50
rien que dans le village de T’kout. Depuis que la sonnette d’alarme a été tirée
par des médecins de la région, les propositions se sont succédé avec maintes
hésitations, contrairement à la maladie qui progresse.
La solution, selon les médecins, est
radicale : il faut arrêter la pratique de ce métier. Mais l’effort le plus
important est orienté sur les jeunes scolarisés : aujourd’hui, et grâce
aux campagnes de sensibilisation de proximité, on peut se réjouir de l’idée que
sur les bancs de classes, les enfants ne rêvent plus de devenir tailleurs de
pierres, affirme Dr Bachir Rahmani. Une victoire peut-être contre la fatalité
de la maladie mais pas contre la misère et l’incertitude de l’avenir…
Résister à la fatalité
Beaucoup ont suivi les conseils des
médecins et ont tourné le dos à la pierre. Parmi eux, certains se sont inscrits
au chômage et touchent 3000 DA par mois, et se font rembourser leurs
médicaments par la sécurité sociale. Il y a ceux aussi qui ont défié la maladie
et sont partis à la recherche de la guérison. Mahmoud Bezzala, 30 ans, fait
partie de ceux qui ont fini par trouver refuge à Tunis, dans un cabinet de
pneumo-phtisiologie. Au bout de nombreuses consultations, de radios et
d’analyses multiples, Mahmoud a été soumis à un traitement qui, selon lui, a donné
les résultats espérés. Les taches noires sur ses poumons sont parties,
affirme-t-il, confiant.
Il ne regrette pas d’avoir dépensé 200
000 Da. La santé lui est revenue et il s’estime heureux d’avoir pu se convertir
dans de nouveaux métiers : électricien-auto et coffreur, entre autres.
Cette apparente réussite semble créer de l’émulation à T’kout, où une
ordonnance portant nom et adresse du médecin tunisois est placardée sur
plusieurs vitrines, alors que le bruit court qu’un mécène finance les candidats
à cette option. Comme Mahmoud, Abdelouahab Mohamedi a quitté, lui aussi, ce
métier en 2005, après 9 années passées à inhaler la poussière de silice. Pour
se soigner, il a sillonné plusieurs villes algériennes à la recherche du
médecin « compétent » et a fini par en trouver un à Constantine, qui
le suit actuellement en attendant la guérison.
En revanche, Abdelouahab n’a pas pu
encore rebondir sur le marché de l’emploi et se trouve toujours au chômage, lui
qui, du haut de ses 29 ans, doit nourrir trois bouches. La quête éperdue d’une
guérison hypothétique semble devenir l’unique espoir de ces hommes qui vont sur
les traces de ces médecins miraculeux, quitte à dépenser des fortunes à
l’étranger, à l’instar de cette adresse tunisoise qui risque de devenir une véritable
filière pour les malades. A l’opposé de cette résistance face au mal, à T’kout,
on déplore les discours fatalistes développés par les officiels de Batna.
Le 1er mars, le passage du nouveau
DSP, accompagné par un professeur spécialiste en la matière, a eu un effet
négatif sur le moral de la population. Face aux malades, les deux responsables
ont tenu à dire qu’il n’existe pas de possibilités de guérison de cette
maladie, raconte Abdelouahab, jugeant ces propos « irresponsables ».
Abdelouahab ne comprend pas l’attitude du médecin qui, selon lui, a jeté le
discrédit sur les diagnostics et les ordonnances délivrés par les confrères par
qui sont passés les malades. Ce dernier a, par contre, promis d’organiser
prochainement un séminaire international à Batna pour faire avancer les
connaissances locales sur la pathologie en question, et voir si,
éventuellement, il existe des remèdes ailleurs.
Un drame à la dimension
sociale
Fin février, deux nouvelles victimes
sont venues alourdir le bilan macabre. Les deux hommes ont succombé à une
journée d’intervalle, chez eux à T’kout. Beaucoup sont morts ainsi, loin des
murs d’hôpital après l’incapacité de la structure médicale de les prendre en
charge. Au CHU de Batna comme à la clinique locale, on déclare forfait face à cette
maladie. Le centre de santé de T’kout ferme à 16h. Au-delà, même les deux
ambulances dont il dispose ne servent plus. Il faut savoir que la population
revendique depuis des années la dotation de cette structure de moyens pour
soigner ou du moins soulager les victimes de la silicose. La population a
demandé aussi à ce que les ambulances soient opérationnelles de nuit. A côté de
ces vœux demeurés lettre morte, une âme charitable, native de T’kout, a doté
une association locale, baptisée Zalatou, d’une ambulance et de moyens mis à la
disposition des malades.
D’ailleurs, toutes les boutiques
affichent le numéro de téléphone de l’association à appeler en cas d’urgence.
Une autre âme charitable a acheté des appareils de respiration artificielle
pour les malades alités. Cette sollicitude citoyenne contraste avec le déficit
en matière de prises en charge par les structures de l’Etat. D’ailleurs, qu’a
fait ce dernier pour venir au chevet des malades agonisants et répondre à la
détresse de ceux qui se battent seuls contre la silicose ? Le Dr Rahmani,
exerçant à T’kout, exprime la situation à sa manière : « Je reste
reconnaissant à l’Etat dans ses entreprises face à cette calamité, mais est-ce
suffisant ? En l’absence d’un débat collégial sur les solutions, la silicose,
ce serial killer, restera dépourvue de toute forme de clémence sur les trois
futures décennies. » Faut-il attendre les solutions médicales pour voir un
jour le ciel s’éclaircir à T’kout ? Nombreux sont ceux qui croient que la
clé de la problématique réside en amont, c’est-à-dire dans la dimension sociale
du problème.
Maladie professionnelle par
excellence, la silicose pose, en effet, un problème social à T’kout. La
faucheuse est en train de tuer la sève de la région, notamment ses hommes qui,
pour la plupart, ont des familles à nourrir. Etant donné que la quasi-totalité
des tailleurs de pierres ne dispose pas de couverture sociale, à chaque fois
qu’il y a un décès, la victime laisse derrière elle une famille dépourvue de
tout revenu. La liste des veuves et orphelins s’allonge elle aussi et constitue
désormais une lourde charge pour la communauté dont les réseaux traditionnels
de solidarité se déclarent impuissants. C’est là où l’Etat doit jouer son rôle
et trouver l’alternative, pense Selim Yezza, un animateur du mouvement citoyen
local qui tient à préciser, d’ailleurs, que son organisation n’est pas derrière
les récentes manifestations des citoyens. La population attend des signaux
forts de la part de l’Etat pour garantir aux tailleurs de pierres une reconversion
professionnelle, faute de quoi, le mal aura encore de beaux jours devant lui.
Dada, la trentaine pas encore entamée,
fait partie de ceux qui font de la résistance et refusent d’abandonner la
taille de pierres. Sans nourrir la moindre passion pour son art, Dada a une
seule idée en tête : quitter ce métier est synonyme de chômage et de rêves
brisés et pour lui, il n’est pas question de revenir à l’état de dépendance.
« Comment pourrai-je payer mon café ? », nous dit-il humblement.
Comme beaucoup de jeunes ici, il rêve de se marier et fonder un foyer pour
vivre dignement des jours meilleurs dans son village natal. Un jour peut-être,
T’kout pourra mettre ce fléau dans les mauvais souvenirs et pourquoi pas, voir
ses enfants de la diaspora rentrer au bercail et prospérer loin des contraintes
de santé.
Par Nouri Nesrouche
Source : http://www.elwatan.com
Tags : pierre Batna silicose
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