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 Le procès de Saddam

11/3/2010

 

Le procès de Saddam

Saddam et l’idée de sa mort

Le procès de Saddam Hussein a eu lieu à Baghdad même, là où il a régné d’une manière absolue sur toute l’Irak, ce grand pays, symbole avec les Abbassides, de la civilisation musulmane, à présent occupé par les Américains, quasi détruit,  livré à l’anarchie et au terrorisme.

Mais le procès de Saddam, quel procès ! Un tribunal érigé par les Américains, dont les juges sont désignés et contrôlés par les Américains, censuré, orienté, dirigé par les occupants américains, à leur guise, sans ce minimum de droits dont un inculpé, accusé, condamné par avance, aurait pu jouir s’il avait été jugé en Amérique même, en étranger, en ennemi de cette nation. Tout cela filmé en permanence par des télévisions arabes, qui n’ont d’arabes que l’argent et le nom de leurs journalistes, entièrement régis et là aussi dirigés, orientés, instrumentalisés au détail près par des Américains et leurs alliés israéliens, selon des scénarios hollywoodiens bien rodés destinés à fait croire aux pauvres dupes que nous sommes qu’elles sont libres. Good morning Baghdad ! La télé de la base américaine du Qatar s’adresse à vous ! Quel est l’Arabe d’ailleurs qui ne s’y laisserait pas prendre ? Saddam Hussein lui-même, on ne l’a jamais dit, a été piégé par El Djazira lors de son arrestation. Parce qu’on faisait passer sur cette chaîne des K.7 audio où il enregistrait ses déclarations, ou qu’on y lisait ses tracts, ce mégalo avait fini par croire qu’il disposait ainsi d’un espace libre, d’une possibilité de s’adresser aux Irakiens, et même aux Arabes en général... Le naïf et redoutable Saddam, aussi bête que méchant ! Victime du spectacle américain de bout en bout, il ne s’est pas rendu compte que ce n’était là qu’un moyen entre les mains de ses ennemis pour organiser sa capture.

 Le piège s’est refermé sur lui définitivement. Broyé par la machine, il continue à vouloir lutter, sans accepter l’idée pourtant simple que tout ce qui lui est permis en matière d’expression doit exactement correspondre, selon la volonté de ses geôliers, à l’enfoncer indéfiniment dans son trou. Le postulat est simple : lorsque Saddam fait ou dit quelque chose qui nous parvient à travers les médias, c’est précisément ce que veulent les Américains qu’il fasse ou qu’il dise, et c’est ce qu’ils veulent aussi que nous entendions. Saddam est devenu un porte-voix, une coquille vide, un être vidé de sa substance, un fantôme, une apparence derrière laquelle se dissimulent ceux qui nous parlent. Un garagouz qui n’aurait pas pour tâche de nous divertir, mais de nous persuader de bien d’autres choses, dieu seul sait quoi, toutes issues des esprits tordus au service d’un système pervers. Il faut tout déconstruire, reprendre image par image, scène par scène, tout ce que nous savons de Saddam, puis espérer reconstruire les messages cachés. Car, à vrai dire, il n’y a pas un message mais plusieurs selon le destinataire : la coquille vide s’adresse tantôt aux Irakiens, c’est-à-dire au peuple irakien dans son ensemble, ou à la résistance irakienne, aux membres d’El Qaïda, aux sunnites, aux chiites, tantôt aux Arabes du Proche- Orient, aux Arabes en général, aux Iraniens, tantôt aux Américains, aux Européens, aux Occidentaux… C’est la voix de l’Amérique, dans toute son extraordinaire complexité, et toute sa «splendeur». C’est aussi, va savoir, un laboratoire d’expérimentations pour les experts militaires et politiques en matière de communication. A elle seule, l’image de Saddam dans le box des accusés remplit mille fonctions dont l’idée de ramener la résistance irakienne à un soubresaut bâathiste n’est pas des moindres.

Il ne faut pas chercher d’autres raisons au procès de Saddam, à sa nature ; et avec sa lenteur, sa durée, sa médiatisation ou sa censure – à ce propos, les séances du tribunal n’étaient pas retransmises en différé de quelques minutes seulement, le temps d’opérer des coupures sur des révélations que l’inculpé pourrait faire à propos de certains aspects obscurs de la politique américaine dans la région, mais parfois un intervalle beaucoup plus long se passe avant la télédiffusion. En tout état de cause, le bon usage que les gouvernements américains ont fait de Saddam Hussein a atteint un degré sans précédent dans l’histoire humaine; il passionnera les futurs chercheurs – forcément occidentaux, ce sont eux qui ont la matière, les moyens, les circuits, les compétences...

La personnalité de l’ex-dictateur est intrigante. Sans cette personnalité, rien de ce qui est fait aujourd’hui n’aurait pu l’être naturellement. Longtemps, je me suis posé la question suivante : pourquoi cet homme, dictateur de son état, se laissait-il donc sans cesse manipuler ? Cela revient à se demander pourquoi il donnait des prétextes à ses ennemis de venir bombarder son pays et sa population, sachant comme tout le monde, et mieux que tout le monde, qu’il était dans la ligne de mire – il me paraît extraordinaire qu’il n’ait pas compris en 1990 que l’annexion du Koweit ne pouvait le servir en aucune façon ; que si l’Amérique était décidée à abattre son régime, il n’y avait pas lieu de lui donner des argument supplémentaires pour légitimer, ou faciliter (ce qui revient au même) son action. Pourquoi se laissait-il prendre au piège du blocus, pourquoi laissait-il son pays être envahi et occupé militairement, pourquoi se laissait-il capturer, pourquoi se laissait-il interroger et pourquoi se laissait-il juger, sachant, là aussi mieux que tout le monde, qu’il serait exécuté, et que de différentes manières, tout ce qu’il dirait ou ferait ne pouvait qu’aller dans le sens de ce que voulaient ses ennemis, puisqu’il était entre leurs mains ? Une question, on le voit, qui renvoie à de multiples autres questions. Puis, je suis tombé sur cette information qui demande à être vérifiée comme tout ce qui concerne Saddam : de 1991 à 2003, c’est-à-dire pendant douze années, ce dernier n’aurait donné que trois coups de téléphone. La crainte d’être localisé via des satellites, et donc tué, en est la raison essentielle. On sait que durant cette période, il n’a pas cessé de construire des «palais», les fameux «palais présidentiels», à Baghdad, en fait des abris, des bunkers, dans l’espoir de brouiller les pistes pouvant mener à sa localisation. Saddam avait peur de mourir, voilà donc toute l’histoire. Ce personnage tragique n’avait pas peur de la mort comme chacun d’entre nous, il en était obsédé, hanté, pour reprendre le mot d’un psychiatre américain qui dit avoir eu accès à une partie importante de son interrogatoire. Au point qu’il n’a aucun doute sur sa survie. Il ne tombe même pas malade, moralement je veux dire ; on lui connaît, paraît-il, un cancer des poumons. Tant qu’il vit encore, il se sent bien, frais, prêt à batailler avec son juge sur des points de procédures, dans un tribunal qui n’a aucun sens, absurde, dans un procès qui n’a d’intérêt, de «légitimité», que par sa présence dans le box des accusés, jour après jour, peu importe les conditions, quelles qu’elles soient, au fond d’un trou, dépouillé de tout, de son pouvoir, de ses richesses, de son peuple, de ses deux fils morts, de sa liberté, et même de la paix et la solitude auxquelles tout prisonnier a droit d’aspirer avant d’être fusillé ou pendu. Il se bagarre, c’est un battant, jusqu’au bout, jamais le désespoir n’a de prise sur lui. Il a été pendu, un rire sarcastique à la bouche, à l’instant même de sa mort, comme s’il la niait encore au moment où elle venait enfin le prendre. Il répondait aux cris d’une bête anonyme, surgie du fond de la salle obscure qui servait de scène à la pendaison, qui scandait : Moktada Sadr ! Moktada Sadr ! Il riait, sarcastique, Saddam : Moktada Sadr ? La bonne blague, le petit jeunot, le rejeton de son père, laissez-moi rire… Voilà ce que voulait dire son rire. Puis il se reprend, sous ses pieds la trappe qui s’ouvre et la mort au-dessous de lui prête à l’avaler, il se reprend et commence, sans la finir, sa chahada. Sous l’œil d’un portable en guise de caméra. Je témoigne qu’il n’y a de Dieu que…

Que lui, Saddam ? Le portable qui le retrouve sous la trappe, pendu pour de bon. La mort ne s’était pas contentée de le prendre, elle lui a cassé le cou. La mort fut aussi méchante que lui.  

Voilà donc un homme que l’idée de mort a hanté, probablement jusqu’à son exécution. Voilà le secret d’un personnage que les Américains semblent avoir bien «compris» et dont ils ont usé jusqu’à l’extrême, sachant que Saddam acceptera tout, absolument tout sauf la mort. S’ils ne lui demandent pas de se mettre à genoux, de les supplier, de pleurer devant les caméras – ils doivent s’en être donné à cœur joie dans sa geôle, pendant les interrogatoires – c’est parce que de telles images ne les serviront probablement pas – Notons que Saddam Hussein ne s’agenouillerait, ne pleurerait, ne se dénuderait que contraint et forcé physiquement, il résisterait sur chaque séquence, protesterait sur chaque vêtement, sur chaque larme, sur chaque posture, mais aussitôt tout cela fini, il se relèverait, sècherait ses larmes, et très digne, reprendrait sa plaidoirie. Les Américains, experts en bon cinéma hollywoodien, ne voudront pas humilier de cette manière l’ancien dictateur, d’ailleurs leur dessein n’est pas d’humilier, gratuitement pour ainsi dire, un adversaire qui n’est pas de leur taille, mais de l’utiliser, répétons-le, pour des objectifs autrement plus gratifiants. Lesquels ? On pourrait en recenser sans fin, et cela ne servirait à rien.

D’ailleurs, il n’y a pas pire humiliation que de le conduire dans un tribunal qui n’en est pas un et de lui demander de jouer avec conviction le rôle d’un accusé qui se défend devant un juge irakien sorti tout droit d’une caserne GI. Saddam n’est pas dupe de cette mascarade de procès, lui qui de son temps en avait tant organisés contre ses adversaires. Mais en échange de la plus vague des promesses qu’il vivrait encore quelques jours, quelques heures ou quelques minutes, il est donc prêt à tout, y compris à faire semblant de se défendre.

La mort est au centre de sa vision du monde. Les guerres dévastatrices dans lesquelles il s’était engagé volontiers, celle de l’Iran ayant occasionné un million de tués, ou encore la première guerre du golfe qu’il avait provoquée par l’annexion du Koweit, ainsi que la deuxième qu’il aurait pu tenter d’éviter par la reddition, sa reddition personnelle et non celle de l’Irak, le suicide ou tout autre moyen, illustrent avec éloquence le rapport complexe que Saddam entretient avec la mort. Il la donne à autrui, cette mort, d’autant plus volontiers qu’il la refuse pour lui-même, et toujours à n’importe quel prix. Si la moindre des raisons peut, semble-t-il, s’avérer suffisante pour le décider à tuer les autres, en gros comme en détail, il n’en existe aucune sur terre, à ses yeux, aucune qui peut l’amener à accepter de mourir : ni sur le plan du principe ou de l’honneur, ni pour éviter ou atténuer le malheur qui frappe son pays tout entier ; ni sur aucun plan. En se protégeant ainsi, en s’accrochant à la vie ou en refusant de mourir dans la cellule même où il était enfermé, quotidiennement battu et humilié – il a proposé candidement au juge de lui montrer les traces sur son corps, des tortures qu’on lui inflige «arbitrairement», comme si la question de l’arbitraire avait encore un sens à ce stade - utilisé pour toutes sortes de manœuvres médiatico-juridiques au profit de ses ennemis, et tout en sachant que sa lutte est vaine, il réussit, malgré tout cela, à incarner de manière tragique et paradoxale son peuple et son pays.

Après tout, c’est l’Irak et l’Irakien, ou une certaine image de l’Irak et de l’Irakien, qui demeurent ainsi vivants. Si Saddam refuse de mourir, n’est-ce pas aussi parce que c’est avec son pays qu’il se confond, ce pays que lui-même a contribué à mettre dans la situation où il se trouve à présent ?

Pour aussi vaine et absurde qu’elle apparaisse, la pauvre résistance de Saddam se confond avec celle d’un pays déjà divisé, menacé par la guerre civile et l’anarchie, héroïque et pathétique à la fois, et dont les analyses les plus sûres montrent qu’il ne jouit encore de ce semblant d’existence que par le maintien en activité du responsable de tous ses malheurs.

Que le bourreau parte, et on ne sait plus de quoi sera fait demain. Quelle tragédie pour ce grand peuple irakien, et pour ce dictateur, Saddam Hussein – dont la tyrannie est si familière à tant de pays arabes – qui l’a gouverné. Le bourreau est parti à présent, et les bourreaux du bourreau, qui sont aussi les bourreaux du peuple irakien, toujours victimes d’un bourreau ou d’un autre, ont eux aussi commencé leur retrait pour aller guerroyer ailleurs, en Afghanistan. On se demande bien quelle morale peut avoir toute cette stratégie.

Par Aïssa Khelladi

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