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 «Les deux tiers des noms d’étoiles sont d’origine arabe !»

11/3/2010

 

Astrolabe«Les deux tiers des noms d’étoiles sont d’origine arabe !»

ROLAND LAFFITE, ÉCRIVAIN-CHERCHEUR AU SOIR D’ALGÉRIE :
Entretien réalisé par Fatma Haouari

Le Soir d’Algérie : Vous avez écrit plusieurs ouvrages sur le patrimoine arabe, pourquoi un tel intérêt ?
Roland Laffitte :
Très jeune, j’ai été touché par les hommes et les femmes de la rive sud de la Méditerranée. J’ai passé une partie de mon enfance au Maroc où j’ai trouvé une profonde familiarité avec les sensations éprouvées dans le Midi de la France d’où je suis originaire.
J’ai aimé l’architecture arabe et musulmane : ma première expérience de la belle architecture fut l’Alhambra de Grenade ! J’ai notamment pris un très grand plaisir à effectuer un parcours photographique de la maison arabe dans des villes comme Bagdad, Damas, Tunis, Alger, et participé, avec mon épouse Naïma Lefkir-Laffitte, à la réalisation du film Ceux de La Casbah, coproduit à Alger. De façon naturelle, je me suis mis à aimer la langue arabe, dont l’école m’avait déjà donné le goût avant même le latin. C’est pourquoi j’ai été choqué dès l’enfance par l’injustice coloniale qui niait un univers que j’aimais. Passionné d’histoire, j’ai étudié celle du Monde arabe et musulman comme celle de l’Europe, celle des mondes anciens de la Méditerranée ou celle de la Chine. J’ai pu toucher du doigt la profonde familiarité entre la culture arabe et musulmane et la culture européenne, tout comme la réelle singularité de l’une et de l’autre, chacune pouvant apporter à l’autre un regard original et enrichissant. Je pourrais dire, à la suite de Jacques Berque, que les cultures des deux rives de la Méditerranée sont dans un rapport d’intériorité réciproque. Le regard dévalorisant porté en Europe sur le patrimoine arabe me paraît non seulement regrettable, mais aussi particulièrement stupide et dangereux. L’essentiel de mes activités s’effectue aujourd’hui dans le cadre de la Selefa (Société d’études lexicographiques et étymologiques françaises et arabes), présidée par mon ami Paul Balta, le journaliste et écrivain bien connu en Algérie. Elles consistent en un travail de recherche débouchant sur une activité de partage : conférences, articles, actions éducatives, etc. Les champs abordés à ce jour ont été les prénoms arabes et musulmans en France, les mots arabes dans le français populaire, notamment la langue des jeunes qui a donné lieu à la publication d’un livre. J’ai également écrit, sur la nomenclature céleste, un ouvrage intitulé Des noms arabes pour les étoiles.

Justement, à propos de nomenclature céleste, la Selefa dont vous êtes membre fondateur fait un travail de récolte à travers un projet de recherche intitulé « L’imaginaire du ciel étoilé dans le Monde arabe». Pouvez-vous nous en parler ?
Aujourd’hui existe à l’échelle internationale une curiosité pour les représentations du ciel et l’imaginaire céleste. On assiste à un effort pour présenter au grand public ces trésors de l’esprit humain. Le merveilleux que recèle l’imaginaire céleste est déjà passionnant en lui-même : qui n’est pas touché par la mythologie astrale des Grecs ? Mais il peut aussi constituer un bon levier pour l’initiation à l’astronomie. D’ailleurs, les professionnels engagés dans cette tâche, qui font déjà un large appel à l’imaginaire grec, commencent à se passionner pour les légendes du ciel chez les Chinois, les Egyptiens anciens ou les Amérindiens. Or nous observons là un paradoxe radical : tandis que deux tiers des noms d’étoiles dans les catalogues et les atlas célestes internationaux sont d’origine arabe, le riche patrimoine immatériel où s’originent ces noms est pratiquement méconnu. Et cela est vrai, non seulement à l’échelle internationale, mais dans les pays arabes et musulmans eux-mêmes… La raison de cette terrible déficience est que ce riche patrimoine attend encore d’être récolté. Il faut le faire dans la littérature classique, bien sûr.
Mais aussi dans la culture populaire et la mémoire orale : celle des marins, des paysans et des Bédouins qui pratiquent les étoiles pour se repérer dans le temps ou l’espace, et qui sont hélas en train de disparaître, tout comme celle des citadins car les étoiles et leurs légendes sont partie prenante des traditions urbaines où elles s’expriment dans des dictons, des contes ou des chansons. Seul un effort considérable permettra de corriger la lacune criante existant aujourd’hui dans la connaissance de notre héritage arabe dans le ciel étoilé. Ce projet est un volet d’un projet plus vaste : «Le ciel, patrimoine commun», qui vise à faire connaître les différentes strates de la formation de notre voûte céleste, et tout particulièrement la strate arabe et la mésopotamienne, celle-ci également largement méconnue alors qu’elle a fourni la moitié de nos constellations grecques classiques. Il s’agit d’offrir au public une collection comprenant non seulement les légendes liées aux figures célestes mais aussi une iconographie de qualité : songez par exemple qu’à l’heure de l’image reine grâce à la télévision et à internet, aucune figure mésopotamienne n’est diffusée et qu’aucune figure arabe n’est disponible. Cela est dû au fait que les astronomes de langue arabe ont repris avec un goût indéniable les images grecques en y plaçant leurs propres étoiles mais n’ont couché sur aucun support les images des figures nées de l’imaginaire arabe, qu’il s’agisse d’al-Thurayâ, d’al- Jawzâ, de Suhayl et des deux Shirâ, de Nash et ses Filles, ou d’autres encore, toutes aussi populaires. Livrer aux différents peuples de la planète les trésors de cet imaginaire serait un bon moyen de revaloriser sans tapage une image des Arabes aujourd’hui passablement dégradée…

On croit savoir que vous avez eu des contacts en Algérie pour développer ce projet, peut-on connaître l’état de son avancement ?
Permettez que je parle d’abord des contacts avec des institutions d’autres pays qui se sont engagés dans ce projet. Pour ce qui est des pays arabes, nous avons notamment la Faculté de lettres de l’Université de Sfax, en Tunisie et, en Egypte, l’Université Aïn Chams du Caire à côté du PSC (Planetarium Science Center) de la Bibliotheca Alexandrina ainsi que Cultnat (National Center for Documentation of Cultural and National Heritage). Parallèlement, en France, l’UER (Université européenne de la recherche), présidée par le philosophe et écrivain Jean-Pierre Faye, intègre en tant que laboratoire la recherche sur «l’Imaginaire du ciel étoilé». Nous travaillons aussi sur des projets communs de partage avec divers organismes français et internationaux de popularisation de l’astronomie ainsi qu’avec des maisons de production de programmes pour planétariums et des maisons d’édition. Pour ce qui est de l’Algérie, nous avons reçu de Abdelaziz Belkhadem, alors qu’il était chef du gouvernement, une lettre d’intérêt et d’encouragement pour ce projet. La première institution à manifester son engagement de principe dans cette œuvre a été le Crasc (Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle) d’Oran. Sur le plan des universités, nous sommes en contact avec les Facultés des lettres et des sciences humaines à Tlemcen et à Alger où nous avons exposé publiquement notre projet. Sur le plan ministériel et administratif, nous sommes en rapport avec la Direction générale de la recherche scientifique et du développement, et la Direction de la coopération et des échanges internationaux au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, ainsi qu’avec l’Andru (Agence nationale de la recherche universitaire). Et nous espérons que ces contacts pourront se concrétiser prochainement…

Vous avez écrit un livre sur la guerre en Irak, l’un des pays qui a participé à la splendeur de la civilisation arabo-musulmane. Comment évaluez-vous les dégâts commis contre le patrimoine culturel de ce pays ?
J’ai écrit avec Naïma Lefkir-Laffitte en 1991 un livre intitulé, L’Irak sous le déluge, qui brosse un tableau des destructions par la guerre et des conséquences désastreuses du blocus imposé à l’Irak en les replaçant dans l’histoire multimillénaire de ce pays. Nous avons suivi la tragédie irakienne sur plusieurs années et tissé ensemble, jour après jour, lors de l’invasion quasi coloniale de 2003, une Chronique d’une guerre annoncée. Parallèlement, j’ai replacé les motivations de cette invasion de type colonial dans l’histoire de la puissance étatsunienne et de ses visées géopolitiques par la publication d’un ouvrage intitulé Etats-Unis : la tentation de l’empire global. Les Etats-Unis ont littéralement détruit dans ce pays toute vie sociale organisée avec d’incalculables conséquences humaines. Indépendamment du jugement que l’on peut porter sur la politique du Baâth, ils voyaient une menace dans l’effort entrepris par l’Irak pour faire vivre la culture arabe classique et lui déniaient le droit de s’enraciner lui aussi dans les strates anciennes de la civilisation, notamment la mésopotamienne. Ces coups portés à ce pays dans ces épisodes tragiques sont une catastrophe pour l’existence des Arabes en tant qu’idée dans le présent et pour la culture arabe en particulier… Cela signifie qu’il faut mettre les bouchées doubles pour affirmer le patrimoine culturel arabe dans toutes ses dimensions et par tous les moyens, notamment l’édition, dont il n’échappe à personne qu’elle est largement en dessous des exigences actuelles. J’en donne un exemple concernant l’imaginaire céleste : les Irakiens avaient réédité, avant ces tragédies, le Kitâb al-anwâ’ d’Ibn Qutayba al-Dînawarî, qui constitue une source majeure de cet imaginaire dans la littérature arabe classique. En tout état de cause, la collecte et la réédition de ces kutûb al-anwâ’ reste une tâche urgente.

Dans quelle mesure la Selefa peut contribuer à la collecte du patrimoine arabe et comment se fait la collecte ?
Selefa, qui assume le rôle de maître d’œuvre du Projet dans sa phase préparatoire, fonctionne aussi comme une des équipes de recherche du réseau en cours de constitution. Elle travaille pour cela, comme je l’ai dit précédemment, dans le cadre de l’UER (Université européenne de recherche) et participe par ses propres circuits à la mise en forme de l’imaginaire céleste mésopotamien ainsi qu’à la collecte des textes arabes classiques. Elle a en même temps fourni la première ébauche d’un site internet dédié à ce projet intitulé Uranos (voir www.uranos. fr), qui met à la disposition du réseau une sélection de la documentation existante et les contributions des uns et des autres. Le site étant trilingue : anglais/arabe/français, elle œuvre enfin à la formation du noyau d’une équipe de traducteurs, ce qui suppose l’élaboration d’une terminologie scientifique adaptée.

Des projets en cours ?
Nous sommes en train de mettre en place, dans le cadre de l’UER et en rapport avec des institutions universitaires de plusieurs pays arabes, un programme de travail sur la lexicographie arabe. Il concerne la datation, l’étude d’usage et de contexte, et l’étymologie des mots arabes, ceci en nous limitant, dans un premier temps, aux mots arabes passés dans les langues européennes. Un des volets de cette recherche concerne la terminologie arabe en matière de philosophie et de sciences, astronomie et mathématiques pour commencer, replacée dans la chaîne linguistique grec et persan/syriaque et arabe/latin médiéval/langues contemporaines d’Europe. Un autre projet en cours est un glossaire de prénoms arabes et musulmans portés en France, avec leurs variantes turques, africaines, etc., noms dont il s’agit de donner l’étymologie et qui doivent être replacés dans leur contexte religieux, civilisationnel et historique autant que culturel contemporain. Il y a bien d’autres choses, mais cela nous mènerait trop loin… Pour ce qui concerne «Le ciel, patrimoine commun», nous sommes en train d’élaborer avec l’APLF (Association des planétariums de langue française), un projet commun de film montrant en quoi l’imaginaire des figures célestes dans les différentes cultures aide à l’initiation des jeunes et des scolaires à l’astronomie. Nous montons, par ailleurs, en collaboration avec l’Observatorium de Nice, une série de fiches astronomiques du mois sur support vidéo destiné à des lieux publics, fiches dans lesquelles, à côté des données astronomiques, la partie imaginaire céleste, et l’arabe en particulier, aurait toute sa place.

Un dernier mot pour conclure ?
J’aimerais, si vous le permettez, faire un vœu. Je serais personnellement touché que l’Algérie prenne une place importante dans le projet de Recherche sur « L’imaginaire du ciel étoilé dans le Monde arabe». Entre autres raisons, l’Algérie est un pays extrêmement riche du point du vue du patrimoine populaire concernant notre projet : que l’on pense à la prodigieuse diversité des traditions locales de l’Oranais à Souk Ahras, du Sahel au Touat et à Djanet ou à Tamanrasset, lesquelles déclinent toute une gamme d’apports arabes et berbères. Mais aussi par ce que l’Algérie dispose des capacités humaines et matérielles pour jouer un rôle d’entraînement dans un tel projet.
F. H. 

Source : http://www.lesoirdalgerie.com   

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